Un coup de sifflet tranchant comme un rasoir déchire l'air du deuxième étage. Tewfiq Baali se réveille en sursautant. Il a froid. Une lueur pâle éclaire le dortoir, par une grande fenêtre sans
rideaux ni persiennes. Il se gratte la tête.
«Non, je ne rêve pas, se dit-il... je suis bien à la caserne et mon crâne est rasé.»
Il craque une allumette et consulte sa montre :
«Dieu, il n'est que 03h00 du matin... quelle idée de nous réveiller à une heure pareille ?»
Un autre coup de sifflet, proche et menaçant, le décide à quitter la tiédeur de sa couverture. Ses jambes minces et poilues ont la chair de poule. Il enfile hâtivement son treillis. Une main
invisible enclenche un disjoncteur collectif, qui allume tout le bâtiment. Dans la chambre, un seul conscrit s'est levé et il s'acquitte de sa prière du
[1]Fadjr. Les autres font la sourde oreille.
Inconséquence due à trop de grasses matinées tolérées par des mères prévenantes...
La plus grande encyclopédie de jurons militaires jamais entendue par Tewfiq Baali explose dans le couloir. Un sergent fait irruption dans la chambre, le ceinturon suspendu au cou. Son regard va du
conscrit réveillé au prieur, puis aux dormeurs. Il s'apprête à laisser fuser sa colère mais comme un fluide invisible l'arrête net. Tewfiq Baali continue de s'habiller lentement face à son armoire,
sans lui prêter attention. Le prieur ne bouge pas. Le sous-officier ressort sans un mot et il pénètre dans la chambre voisine.
«Nom de dieu, vous me prenez pour un con ?... voila une demi-heure que j'ai sifflé le rassemblement !»
Les hommes se réveillent, ahuris. Ils demeurent à demi relevés sur un coude, se frictionnant le cuir chevelu, ne comprenant pas ce qui leur arrive. Certains remettent sans gêne leurs têtes sous les
couvertures.
«Je vais vous apprendre, moi, ce qu'est un rassemblement militaire !... ce que vos mères ne vous ont pas appris, bande de fainéants, hurle le sous-officier !»
Et de soulever les lits par un pan, à cinquante centimètres du sol, pour ensuite les laisser retomber avec fracas. L'effet de surprise passé, c'est le branle-bas de combat. Les chambres s'animent
comme par enchantement.
Toussotements, étirements. Bruit des armoires qu'on ouvre. Jurons. Courses vers les salles d'eau. Le bâtiment tremble sur ses assises. Tewfiq Baali scrute ses traits, en se rasant.
«Je suis un bleu, il n'y a pas de doute, se dit-il... dussé-je me racheter avec des gestes magiques.»
Un autre coup de sifflet annonce d'autres obscénités, qui se déversent sans retenue :
«Nom de dieu de nom de dieu !... crénom d'un chien galeux !... rassemblement sur la place de rapport dans trente secondes, vocifère le gradé !»
Cette fois, personne ne demande son reste. Les hommes plongent vers le rez-de-chaussée, sous le regard westernien du «Semaine», planté comme un cow-boy à l'entrée de l'immeuble. Cinq cents paires
de brodequins déclenchent une cascade grondante dans les escaliers.
Dehors, l'air est vif. Quelques étoiles scintillent encore dans le ciel. La caserne semble encore endormie autour du bloc illuminé. Visiblement, le rassemblement ne concerne que la bleusaille. Les
hommes se mettent au garde à vous face au réfectoire.
Le temps passe. Aucun instructeur n'est visible. Le sous-officier ne leur a pas dit pourquoi il les a rassemblés, quoiqu'ils aient deviné et se soient munis de leurs ustensiles, qui tintent
sinistrement à leurs ceintures, dans le silence profond de l'aube. Apparemment, il s'agirait du petit déjeuner, mais personne aux cuisines n'assure le service d'ordre. Quelques élèves curieux
hasardent un pied à l'intérieur de la salle, avant d'y pénétrer sans être inquiétés. Ce qui incite tout le monde à s'y ruer en force. Un gros chaudron de café au lait fume sur une table, à côté
d'immenses corbeilles de pain en osier, qui n'attendaient qu'eux. A vouloir entrer tous en même temps, les hommes bouchent la porte en une grappe gesticulante et désordonnée. Encore une fois,
Tewfiq Baali se désole d'une telle indiscipline. Leur précipitation n'aura pas valu la chandelle ! Avec leur plus petite gamelle, ils remontent de la marmite un liquide brunâtre et visqueux,
presque nauséabond, qu'ils goûtent avec un étonnement grimaçant. Puis ils choisissent les croûtons rassis de la veille. Le café au lait est sans goût, mais chaud. Ils l'ingurgitent tant bien que
mal, en mordant avec la morosité de Charlot dans les tranches de pain. Le «Semaine» revient de la corvée des latrines.
«Vous voulez peut-être des brioches, rugit-il, excédé par le tri autour des corbeilles ?... vous avez trois minutes pour mettre de l'ordre dans vos chambres !»
Nouvelle course vers le bâtiment, avec le sous-officier à leurs trousses. Des tonnerres d'injures éclatent sur la manière de plier une couverture, et sur l'alignement des lits.
Les hommes s'affairent gauchement devant leurs armoires, en prêtant l'oreille aux manifestations de violence du sergent à côté. Ce dernier n'a pas besoin de corriger chaque conscrit. Sa leçon en
titre a un effet de contagion manifeste et immédiat sur les autres. C'est encore lui qui braille :
«Rassemblement dans vingt secondes !... les dix derniers que je trouverais au bloc reviendront faire la corvée des cuisines !»
Les appelés apprennent le rituel. Ils ont le temps de réfléchir, au garde à vous, à ce qui les attend. Rien de sûr, rien de stable en définitive. Un cauchemar qui vient de commencer et qui n'est
pas prêt de finir. Confessés par quelque libre penseur, tous auraient affirmé que l'armée les a requis pour qu'ils paient un lourd tribut. L'attente prolongée en position debout donne à réfléchir
sur le pourquoi de leur présence dans cette académie militaire. Solidarité de société ? Devoir patriotique ? Révolution ? Tous, un jour, devraient être en mesure de défendre d'abord cette dernière.
Personne ne leur expliquera forcément que le but logique de la conscription est l'instruction militaire, le maniement des armes. Afin de pouvoir un jour défendre le pays en cas d'agression. Tewfiq
Baali sait tout cela. Il pourrait en parler des heures avec talent et esprit critique. Un stéréotype en flash défile devant ses yeux, comme un journal lumineux :
«LA... REVOLUTION... A... CONFISQUE... LE... POUVOIR... AU... NOM... DU... SOCIALISME... MAIS... ELLE... A... TUE... LA... DEMOCRATIE.»
Debout et immobile, il n'est pas le seul à l'être. Deux, trois rangées de cent hommes chacune, des intellectuels qui réfléchissent, ATTENDENT. Le bouquet est qu'ils ne savent pas précisément ce
qu'ils attendent. Et plus grave encore, ils devinent simplement qu'on va décider pour eux le déroulement de leur journée...
Tewfiq Baali a la sensation d'être mal dans sa peau, d'être comme ligoté. Pour son malheur, il sait que l'armée veut cultiver en lui cet état d'esprit. Il désespère d'avoir su, d'avoir compris. Et
c'est là où le bât blesse. A cette heure blafarde du jour, leurs uniformes alignés ont pris une teinte sombre et menaçante.
Il est maintenant 08h00 passée et le régime du garde à vous dure depuis leur réveil en fanfare. Une activité fébrile s'organise autour d'eux sans qu'aucun élément de l'encadrement ne donne l'air de
vouloir les aborder. Le peloton de lever de drapeau se présente mais ne s'empresse pas d'exécuter la cérémonie. Il n'y a pas de doute. Quelque chose d'important se prépare. Finalement, un
instructeur arrive en courant et fait un signe à l'Officier du Jour. Les autres gradés se positionnent devant les sections. Le sous-lieutenant hurle :
«Companiiies !... ààà... moooon... commandemmmennnt !... gaaarde-à-vous !... fixe !... pelotooon, prééésenteeez !... aaaarmes !... drapeauuuu !... levez !»
Le fanion s'élève doucement dans les airs, tandis qu'une bande sonore entonne dans un haut-parleur l'hymne national, repris en chœur par les hommes. Au même moment, une délégation venant du 12ème
Corps d'Armée s'approche de la place de rapport, mais ne s'y arrête pas. Elle est composée de plusieurs hauts gradés, d'officiels en civil et d'étrangers aux traits slaves. Un frêle lieutenant
anonyme, ressemblant à s'y méprendre à Montgomery, s'en détache et rebrousse chemin. Il pénètre dans le carré d'appel et attend que le chant patriotique cesse. Après quoi, le sous-lieutenant
portant le brassard de l'Officier du Jour le salue. Il y répond martialement, pivote un quart de tour sur les talons et salue à son tour les compagnies, toujours au garde à vous, auxquelles il
s'adresse haute voix :
«Reeepooos !... bonjour messieurs !... je me présente !... Lieutenant Ghozli !... Monsieur le Directeur de l'Instruction a mis sous ma responsabilité votre formation élémentaire de base !... ma
tâche centrale consistera à faire de vous, en six mois, des officiers et des sous-officiers de réserve !... sachez qu'il est difficile de former un gradé en si peu de temps !... cependant, compte
tenu de votre niveau intellectuel !... et avec votre volontaire concours !... nous pourrons compter sur des résultats tangibles dans les délais impartis !»
Le lieutenant continue son discours, en marchant parallèlement aux chefs de files, les bras croisés sur la poitrine. Il porte de fines moustaches et arbore un air de bon père de famille. Mais la
certitude absolue de ses propos le fait ranger, par les élèves, dans la catégorie des durs. Ceux qui font de leur travail d'abord une affaire personnelle, qui hantent la nuit de leurs subordonnés,
avec l'exigence du code d'honneur qu'ils leur inculquent cérémonieusement dans la journée. Tewfiq Baali voit en lui un pédagogue hors pair, un éducateur qui ne fait pas de différence entre sa
troupe et ses propres enfants.
En parlant, il semble les regarder un à un, voulant leur montrer qu'il s'intéresse à eux individuellement, et qu'il peut compter sur eux tous sans exception. En même temps, on sent qu'il veut
jauger son ascendant sur eux. Après une brève présentation de l'académie et des spécialités qu'elle dispense, il conclut ainsi :
«... six chefs de section me seconderont... malgré les difficultés, je compte m'acquitter honorablement de ma tâche !... à vous d'en faire de même !... gaaaarde à vous !... ixe !»
Il salue et tourne les talons, laissant l'Officier du Jour procéder à l'appel. Au bout d'une demi-heure d'identification des sections, avec leurs chefs, aux grades de sous-lieutenants ou aspirants,
et leurs adjoints, sergents ou sergents-chefs, six compagnies prennent forme : deux pour les élèves officiers, et quatre pour les élèves sous-officiers. Chaque compagnie est formée de trois
sections de trente hommes chacune en moyenne.
La délégation repart une demi-heure plus tard après son inspection des quartiers pédagogiques, sans prêter la moindre attention aux nouveaux venus. Les compagnies restent au garde à vous jusqu'à ce
qu'elle disparaisse derrière le bâtiment de la Direction de l'Instruction. Après quoi, l'Officier du Jour fait rompre les rangs. C'est la ruée vers les latrines! Certains réservistes profitent du
répit pour continuer de vider le foyer des produits à consistance énergétique. Les conscrits affluent sans cesse. Parmi la dernière fournée, Tewfiq Baali reconnaît la filiforme silhouette de Rachid
Basta, dont le regard, derrière ses grosses lunettes d'écaille noire, bouge dans tous les sens pour dénicher quelques unes de ses connaissances. Il le surprend par-derrière, en lui fermant les
yeux.
«Ça ne peut être que le grand Baali !...
– Baali n'existe plus ici, répond ce dernier d'une voix rauque, méconnaissable, sans lâcher sa pression !... il a été remplacé par un matricule, ajoute-t-il, en retournant et serrant chaudement son
pote dans les bras !...
– Salut vieux, dit avec émotion Rachid Basta !... heureux de te retrouver !...
– Et moi, donc !... bienvenu dans la smala des espaces clos !... pas de chichis au poste de contrôle ?...
– Des insultes et des menaces, sans plus... plus de peur que de mal, quoi...
– Et ta mère, ça va ?...
– Ça a été pénible, Tewfiq... je t'avoue que je l'ai laissée en salle de réanimation... je préfère ne pas en parler maintenant... qu'est-ce que vous avez foutu jusqu'ici ?...
– Rien d'extra... enfin comme tu vois, affirme son ami en ôtant sa casquette...
– Et le conseil de révision, a-t-il siégé ?...
– Quel conseil ?... tu es marrant, toi...
– Il n'y en a pas eu ?...
– Une furie de toubib nous a cueillis à froid hier à la visite médicale... c'est tout juste bon que nous ne soyons pas sortis de son bureau avec un grand coup de pied au derrière !...
– J'ai vu quelqu'un avec des béquilles toute à l'heure... tiens, tu dois connaître... un ancien de la fac de psycho... celui-là, au moins...
– Je te dis que le gigolo a embarqué tout le monde dans la même galère !...
– Fiiuu !... ça a l'air de ne pas gazer du tout par ici !... tout compte fait, j'aurai dû rester à Heliopolis quelques jours encore... je vais demander une permission avec le certificat
d'hospitalisation de ma mère...
– Il paraît que la seule permission qu'on accorde ici a trait aux décès, avec justificatif à l'avance...
– Quoi ?... nous allons nous mettre maintenant à deviner qui deviendra macchabée demain ?... puisque c'est comme ça, je déserterais !...
– Ne dis pas de bêtise... mets-toi immédiatement à la recherche d'un lit... je crèche au deuxième étage... je te ferais signe si j'en trouve un...
– Quoi ?... il n'y en a plus, s'exclame Rachid Basta, interloqué ?...
– Si... mais sous les tentes...
– C'est ce que je disais... on s'amuse pas mal dans cette putain de caserne !... et puis, au point ou j'en suis, why not, dit-il avec son demi sourire de philosophe, tout en observant l'animation
de la place de rapport ?»
On siffle de nouveau le rassemblement. Les instructeurs se mettent au travail. Armés des listes respectives de leurs sections, formées au hasard, ils s'emploient à organiser des rangs militaires en
files profilées, de la taille la plus grande à la plus petite.
Tewfiq Baali est versé dans la 2ème Compagnie, 3ème Section, d'
[2]EOR, commandée par le Sous-lieutenant Benamor, un
appelé maintenu par l'académie après un stage dans l'infanterie mécanisée. Il est secondé par le Sergent Ababsa, un gros ventre trié sur le volet parmi les vieux baroudeurs de bataillon, et choisis
pour leurs qualités de meneurs d'hommes. Spécialement détachés pour «casser» de l'intellectuel...
Au bout d'un quart d'heure, la plupart des élèves se rendent compte que l'essentiel du pouvoir est entre les mains des sous-officiers d'active, les gradés de la réserve faisant presque de la
figuration. Trahi par sa grande taille, Tewfiq Baali est choisi comme chef de file de sa section par Ababsa. Son souci de rester en retrait dans les rangs n'aura servi à rien ! Lui, si discret dans
le civil, est très gêné d'être ainsi mis au-devant de la scène, mais il se plie à un ordre qui n'est pas particulièrement pernicieux ou dirigé intentionnellement contre lui. De toutes les façons,
apparemment, il n'y a pas d'échappatoire possible pour l'instant !... Un adage central de l’armée dit : Exécution d'abord! Réclamation ensuite !
La 3ème Section prend possession d'une salle de cours dans la zone du génie militaire. Ababsa donne de nouvelles fiches à remplir, commandées par la Direction de l'Instruction cette fois-ci. Sur un
formulaire type, une question bizarre est posée à l'élève :
«Avez-vous déjà servi dans une autre armée ?»
Information jadis demandée aux mercenaires de la Légion Étrangère, semble-t-il...
«Aurait-on oublié, par hasard, d'ôter cet encart malencontreux des fiches de renseignements, se dit Tewfiq Baali ?... hé, tu cherches trop à comprendre, lui crie sa conscience !... tu risques
d'attraper sur les doigts, my darling !»
L'uniforme d’Ababsa est d'un vert délavé unique, qui lui va juste à ses mensurations. Ses rangers brillent d'un éclat sans pareil. Une fois collectés les imprimés renseignés, il leur annonce, dans
un langage clair :
«Les chaises, les tables, les papiers, c'est pas mon fort, les gars... que diriez-vous d'un petit purgatif dehors ?»
La section ne réagit pas, ne décryptant pas immédiatement la définition exacte d'expressions telle que celle-ci à la caserne, crevée qu'elle est par le rassemblement marathonien du matin.
«... une petite promenade au-delà des barbelés, ajoute-t-il avec une mine malicieuse... vers la montagne que vous voyez là-bas... histoire de nous dégourdir les jambes quoi, ajoute-t-il avec une
moue paternelle.»
(Murmures et hochements de têtes, en signe d'approbation.)
La section prend le chemin de la poudrière. Dépassé le champ de tir, elle suit une piste qui la rapproche des premiers escarpements de Djebel Taxrit, au Nord de la ville. Ababsa fait avancer ses
protégés en rangs éparpillés. Ce qu'on appelle dans le jargon militaire «la position de combat», afin que les tirs ennemis fassent le moins de victimes possible en cas d'embuscade. Le sous-officier
choisit un plat bien à découvert avant d'arrêter la formation. En amont, le sentier disparaît vers un petit vallonnement. Le gradé fait former un demi-cercle et attaque derechef son exposé :
«Nous venons d'effectuer une marche en position de combat, sur parcours naturel... élémentaire, n'est-ce pas ?... tout ce que vous allez apprendre chez nous l'est... l'essentiel est d'exécuter
fidèlement ces instructions élémentaires... c'est l'abc du métier... parfois, il y va de la vie de toute une section en territoire ennemi... à cause du laisser-aller et du manque de vigilance d'un
élément distrait dans le groupe... nous y reviendrons en détail une autre fois... maintenant, nous allons nous pencher sur les règles de politesse militaire... avant toute chose, il faut que vous
sachiez faire la différence entre un général et un caporal... sinon, tout est fichu d'avance.»
Les élèves écoutent l'instructeur avec intérêt, les jambes arquées, les manches relevés, les bras croisés sur la poitrine, imitant le moindre de ses gestes. Ils apprennent vite comment s'aplatir au
sol, ramper sans se salir, signaler l'ennemi, progresser en zigzag, faire le guet, ainsi que toutes sortes d'attitudes et d'actions du fantassin en terrain hostile. Tout autour d'eux se détachent
les perspectives d'un relief tourmenté de montagne, avec au milieu la cuvette de Lambesis. Topographie toute familière à Tewfiq Baali, dont la majorité des conscrits ignorent pour l'instant
l'origine.
A midi, ils reviennent à la caserne, fatigués mais gonflés à bloc, animés d'un curieux sentiment naissant d'orgueil militaire... Leurs treillis sont lamentablement empoussiérés, alors qu’Ababsa a
gardé le sien relativement propre. Avant de les lâcher près du bloc, l'instructeur leur dit avec certaine gravité, dans le but qu'ils n'oublient pas ses recommandations de «bienvenue» :
«Dans six mois, si Dieu le veut, vous serez tous officiers... du moins, je l'espère sincèrement pour vous tous... et je m'emploierais de toutes mes forces à tendre vers ce but... pour ce qui me
concerne, du moins... c'est pourquoi... heu... vous n'êtes pour l'instant que de simples soldats... et moi sergent !... alors pour rien au monde je ne voudrais avoir de problème avec mes chefs à
cause de vous... ou avec l'un d'entre-vous... d'accord ?...
– D'accord, clament trente voix à la fois !...
– Je n'ai pas bien entendu !...
– D'accord, grondent les hommes !...
– Un soldat dit : oui, chef !... non, chef !...
– Oui, chef, braillent-ils tous !...
– Très bien, ajoute-t-il en haussant le ton !... à partir de maintenant, les hostilités sont ouvertes entre nous !... pour moi, vous ne savez rien faire !... et vos études ne vous serviront à rien
ici !... faites gaffe avec moi !... je ne raterais aucun vicelard qui voudrait se la couler douce !... vous allez trimer dur, croyez-moi !... dès lundi, trois heures du mat !... en attendant, vous
avez une journée et demie de repos devant vous !... profitez-en pour mettre de l'ordre dans vos affaires et échangez faites l'échange des habits qui ne sont pas à votre taille !...
familiarisez-vous avec les lieux, mais ne soyez pas trop curieux et ne posez pas des questions qui touchent à la sécurité des installations !... arrêtez vos déménagements stupides car vous serez
bientôt affectés unilatéralement dans les dortoirs par rapport à votre section et votre compagnie !... voila ce qu'avait à vous dire le Sergent Ababsa !... un nom que vous n'oublierez jamais !...
m'obéir est votre seule raison d'être ici !... vous allez apprendre à exécuter les ordres de votre responsable hiérarchique immédiat sans rechigner !... le laisser-aller des civils, c'est terminé
!... définitivement enterré !... dans vingt-quatre mois, si vous arrivez à traverser sans encombres les écueils de la Planète Armée, alors vous pourrez peut-être prétendre annoncer à vos chères
mamans que vous êtes devenus... des hommes !... rompez !»
Les élèves se dispersent avec une certaine bonhomie. Le sous-officier les regarde avec amusement se bousculer à l'entrée du réfectoire. En cette fin de semaine, l'académie fait mine de relâcher un
peu sa pression, afin que les élèves, confrontés à un changement trop brusque, ne soient pas tentés de prendre... le chemin des barbelés...
Pour Tewfiq Baali, manger était auparavant une action moins importante qu'écrire. Ce n'est plus le cas ici, car il a constamment faim. Ce qui ne l'empêche pas de se racheter plus tard, dans les
latrines, ou sous la couverture, afin de fixer une impression prise sur le vif, qu'il risque d'oublier à jamais s'il ne la couchait pas immédiatement sur du papier. Voici ce qu'il écrit à ce
moment-là :
«Il arrive que certains discours ne produisent pas les effets probants que des orateurs s'acharneraient à vouloir faire déclencher en direction de leur auditoire. De même, certains personnages
voués à sombrer dans l'oubli sitôt qu'ils tournent la rue, resurgissent inopinément là où on a du mal à imaginer les retrouver, et prennent une valeur grandissante une fois investis de l'autorité
contraignante qu'on ne leur connaissait pas. Tel est le cas de ce Ababsa, avec en plus un art consommé de la persuasion.»
Tewfiq Baali mesure l'importance de sa découverte et la compare avec celle faite la veille à l'infirmerie.
«Deux attitudes, deux manières d'être aux antipodes, se dit-il.»
Sans service d'ordre, l'accès au réfectoire est un calvaire. Tewfiq Baali renonce à s'approcher des mêlées, dégoûté par la surprenante attitude de nombreux appelés, qui affichent un comportement
frisant la bestialité, entamant largement leur crédibilité d'intellectuels, et même leur dignité d'Homo Sapiens.
Mais une fois repus, les soldats en captivité reviennent à des sentiments plus proches de leur humanité, rejoignant tranquillement leurs dortoirs afin d'organiser des parties de cartes, ou se
couchant et s'abandonnant à des rêveries délicieuses.
Au-delà des murailles, la cité vaque à son commerce, dans une clameur grouillante, alors que l'atmosphère dans les chambres est à la morosité. Le nouvel intérêt de Tewfiq Baali pour sa ville natale
est nourri par sa tristesse de ne pas sentir le flux de la foule en mouvement, sa jalousie des beaux garçons et des belles filles qui flirtent en toute liberté, pendant que lui regarde passer au
chronomètre les heures stagnantes d'un après-midi lugubre de caserne, assombri par des nuages couleur ardoise. Il se demande depuis un moment ce qu'il est advenu de Rachid Basta, perdu de vue
depuis le matin, quand peu à peu, il se laisse emporter par un sommeil d'abandon, tel un prisonnier en attente de jugement.
Lorsqu'il rouvre les yeux, la grêle martèle les vitres de la chambre. L'après-midi va vers le crépuscule. Il se lève lourdement et s'approche en chaussettes de la fenêtre. Deux soldats courent d'un
coin à l'autre de l'esplanade, alourdis de sacs au dos remplis de pierres, apparentes aux ouvertures. Ils sont pieds nus et sautillent sur du gros gravier, au rythme donné par un sergent-chef,
abrité sous le parapet de la direction des effectifs.
Au bout de trois tours et probablement d'autres que Tewfiq Baali n'a pas comptés, la course des soldats se ralentit et la plante de leurs pieds devient si rouge qu'elle lui parait ensanglantée à
cette distance. Il regarde fixement la scène, le front collé à la vitre, jusqu'à ce que la froideur du verre lui fasse mal aux tempes, par analogie à la cruauté de la punition. Mais il doit cesser
désormais de faire trop attention aux morsures de la méchanceté humaine, qui ont tant laissé de stigmates dans son esprit révolté: coup d’Etat, torture, injustice, passe-droits, persécution des
gouvernants... Il revient vers son lit, les épaules affaissées, le cœur lourd.
Au même moment, Rachid Basta passe dans le couloir, la caboche fraîchement tondue, une couverture sous le bras, le treillis trempé, le sac marin traînant à même le sol derrière lui et... l'air
perdu !
«Hé, mec, viens par là que je te vois, lui crie son ami !... viens que j'admire ton nouveau look !...
– Ah, te voila enfin !... ouf, je croyais que ça n'allait pas finir, affirme le nouveau venu, en se jetant sur le premier lit de libre avec tout son matériel...
– Je t'ai cherché sans te trouver au déjeuner... alors je me suis dit qu'ils t'avaient foutu au trou pour le retard...
– D'abord, ici, mon cher... on ne déjeune pas à heure fixe... c'est tout juste si on ne nous met pas le museau dans le seau d'avoine comme les mulets... dormir sous la tente par un temps pareil,
normal... mettre des fringues trop grandes, normal... montrer son nombril à tout bout de champ, normal... comme je ne t'apprends rien que tu ne sais déjà, j'ai deux choses urgentes à te demander...
une bricole à mettre sous la dent et une planque où dormir... dormir !... afin me réveiller à minuit pour déserter !... déserter !...
[3]ya mama, rani rajaa !... yiiouuu !»
Tewfiq Baali lui offre sans tarder des gâteaux de Baya. Dans les couloirs, les appelés font l'échange des vêtements. Et ils sont très nombreux à le faire. Car les fourriers ont une fois de plus
tenté d'écouler leurs stocks morts...
«Taille 36 contre 42... 44 contre 39, crie-t-on ici et là !»
Ambiance de souk, qui enlève à l'atmosphère de déclin du jour son empreinte de mélancolie. Malgré la mise en garde de l'adjudant-chef, Tewfiq Baali va au grenier négocier avec les cadets une part
de la pâtisserie préparée par sa maman contre un matelas.
«Tu nous prends pour des gamins, lui répond un cadet pas plus haut que trois pommes, qui semble faire le guet à l'entrée du couloir ?... garde tes friandises à la con pour amadouer les
instructeurs... quand comprendrez-vous que nous ne sommes pas des bébés ?... nous, on est là pour mener la vie dure à l'encadrement !... les cadets, c'est du solide !... y'a qu'à dire... je veux
ceci ou cela... et sésame, ouvre-toi !... nous, on se décarcasse pour te le ramener, même de chez le commandant de corps... on met une seule condition à nos offres !...
– Laquelle, dit Tewfiq Baali, intrigué ?...
– Tu le sauras plus tard, affirme mystérieusement l'adolescent...
– Ça non, fiston !...
[4]manachrich el hout fel bhar !...
– C'est gratis, je te dis !... pour l'instant contente-toi de ne jamais dénoncer un cadet qui fout la pagaille... compris ?...
– Cinq sur cinq !...
– Alors fais passer le message !»
Tewfiq Baali revient au deuxième étage avec un matelas flambant neuf sur la tête. Il n'a pas de scrupules à le mettre sur son lit et à refiler l'autre à Basta...
«C'est mieux que rien, lui dit-il d'un air dépité... les matelas qui puent la pisse, ça me donne des insomnies.»
Le nouveau venu installe à son tour sa couche à même le sol, près du lit de son pote. En attendant de trouver mieux. Il semble que l'aventure peut se poursuivre pour les deux amis, mais sans
lendemains prometteurs...
Après le dîner, identique à celui de la veille, les chambrées s'adonnent à des parties de rami ou d’échecs. Très peu d'élèves tiennent un livre à la main, si ce n'est le Saint Coran. Ils semblent
presque tous aussi dégoûtés des ambiances studieuses d’avant que de l'ordre serré qui accompagne désormais tous leurs déplacements. Des instructeurs montent aux étages pour tenter de détendre un
peu cette atmosphère lugubre de nouveauté indésirable, auprès des hommes qu'ils vont devoir dresser de gré ou de force. Le S/Lt Benamor montre qu'il est soucieux de voir bien installés tous les
bleus de sa section. Les appelés l'assaillent à cause du couchage.
«Patience, patience, leur dit-il... nous sommes tous passés par là... les couvertures et les draps sont au dégraissage et il y a eu du retard.»
Dans chaque chambre, après le protocole de l'identification, l'officier se mêle avec simplicité aux groupes et annonce sans cesse de fraîches nouvelles :
«Il n'y aura que deux mois de formation élémentaire de base et soixante-dix de spécialité, dit-il jovialement... vous avez de la chance...
– Si c'est avoir de la chance d'être en caserne, dit un conscrit dépaysé...
– Il ne fallait pas venir alors, le gronde son camarade !»
Les élèves pressent l'officier des questions les plus saugrenues. Benamor prend le temps qu'il faut avec chaque groupe et accorde à chaque équipée qui l'entoure le trop-plein de réponses
attendues.
Les conscrits se serrent les uns aux autres. Leurs yeux, grossis par la curiosité, lisent directement sur les lèvres du gradé et semblent boire ses paroles. Leurs corps s'engourdissent, mais sont
maintenant prêts à amortir le choc de toutes les angoisses...
La soirée devient agréable, car on y narre beaucoup de blagues, accusées avec de grands rires. Peu à peu, les hommes en arrivent un moment à oublier où ils sont. Certainement parce que la fumée des
cigarettes est dense et qu'ils ont encore la possibilité de parler entre eux du passé. Tewfiq Baali se dit finalement qu'il rencontrerait certainement toutes sortes de gens intéressants dans cette
académie, et sans doute plus tard dans son unité d'affectation.
«Tiens, comme cet officier rencontré lors de la nuit du train, se dit-il... et d'autres à éviter comme de la peste... les rapaces nécrophages, les bêtes féroces, les hypocrites au langage
mielleux.»
Un porte-parole bénévole, comme on en voit hanter les coulisses des comités d'étudiants, pénètre dans toutes les chambres et crie à l'emporte-pièce :
«Attention aux cadets du quatrième !... huit sacs marins d'EOR ont disparu à l'heure du déjeuner !... attention aux pédales !... vous risquez la syphilis !»
Les chambrées explosent de rire à la moindre anecdote loufoque. Une sorte de remède pour apaiser le mal de la blessure faite par la captivité. Mis en confiance, le S/Lt Benamor jubile en paroles
réconfortantes, mais fait prendre conscience aux conscrits de mille dangers insoupçonnés à la caserne.
«... en cas de guerre, il peut nous arriver à tous de descendre très bas dans la perception des valeurs humaines, enchaîne-t-il à un moment... mais dans l'armée... je veux dire, dans toutes les
armées... il ne faut jamais se plaindre... les dénonciations du type vol, viol, bagarre, n'y ont pas cours... si on vous prend à ce jeu, vous êtes cuit !... brûlés par le bas et par le haut...
– C'est la loi de la jungle, en quelque sorte, dit un élève...
– Au contraire, corrige l'officier !... c'est une forêt aux arbres bien droits et bien alignés... lorsque tu es dedans, tu n'en vois ni le début, ni la fin... tu peux la traverser sans grands
dommages... le tout est de ne pas te faire remarquer.»
L'allégorie intelligente de Benamor rappelle à Tewfiq Baali le discours de son père... Dans le dortoir à neuf occupants, l'officier s'attarde car il y trouve un conscrit de Tadles, sa région
natale. A son tour, il lui pose des questions sur son bled, avec une vivace nostalgie. Tous deux, ils s'essayent à un chant de
[5]Moghrabi, très mélancolique :
[6]Goulou loumi laaziza rani
bkhir... rani bkhir... goulou el sidi yakhtoubli bent ammi zoubir... ammi zoubir... ya lela !
L'adjudant-chef du comité d'accueil se joint à eux. Tewfiq Baali se rappelle une fois de plus de la nuit du train, et le compartiment des Lambésiens, qui se marraient sur le dos des gradés !...
«M'y voila, moi aussi, se dit-il... mais pour l'instant, les dindons de la farce, c'est plutôt nous, les bleus!»
Kharoubi prend le relais de l'officier dans l'énoncé des interdits. Il se fait le chantre d'une armée forte, redoutée, qui ne recule devant rien pour imposer ses diktats. Il demande aux élèves de
ranger définitivement leurs livres dans les remises, car ils ne leur serviront pas à grand-chose à la caserne. Il les met en garde contre la tendance de croire qu'ils sont déjà officiers.
«Vous n'êtes même pas encore des soldats de 2ème classe, leur dit-il... il vous faudra d'abord aller au charbon... accepter d'être ridiculisés par moins intelligent et cultivé que vous... ramper
jusqu'au sang... accepter de recevoir et d'exécuter des ordres, avant de pouvoir prétendre en donner à votre tour.»
Le sous-officier accepte un débat sur l'objection de conscience. Il défend farouchement le statut du militaire apolitique, au service de la république.
«Sommes-nous une république, se dit avec dégoût Tewfiq Baali ?»
En tout état de cause, l'adjudant-chef se fait le porte-parole acharné de l'institution qui le paye, l'habille, le loge, le nourrit et... l'arme.
«Ceux qui veulent après coup refuser de faire leur service n'avaient qu'à trouver le moyen de ne pas franchir la barrière d'une enceinte militaire, ajoute-t-il avec flegme... une fois à
l'intérieur, pas question de rouler vos mécaniques sur le dos de l'encadrement... vous ne se ferez que vous briser l'échine.»
A un moment, quelqu'un pose une question à brûle-pourpoint, qui donne à la conversation une étrange tournure.
«Le Fadnoun, mon lieutenant, c'est quoi ?...
– Qu'est-ce que j'en sais moi... un nom de lieu, sans doute, répond évasivement l'officier... vois avec Kharoubi, il éclairera peut-être ta lanterne...
– Qui t'a parlé de ça, intervient l'adjudant-chef, d'un ton menaçant, en secouant fortement l'élève par les épaules ?...
– Personne, dit le bleu, décontenancé et apeuré... j'ai juste entendu un sergent dire à un autre... s'ils t'attrapent, ça sera le Fadnoun en aller simple...
– Ça n'est qu'une façon de parler, ajoute à la suite Benamor, avec une mine indulgente... ça ne doit être qu'un nom de localité maudite... je suis sûr que mon adjudant, qui a roulé sa bosse un peu
partout, va nous dire où ça se trouve...
– Oubliez ce mot tant que vous êtes dans l'armée, répond le plus sérieusement du monde Kharoubi, en regardant le sol... si quelqu'un vous en parle, dites que vous n'en savez rien...
– Ça n'éclaire pas notre lanterne, proteste l'officier ?...
– Ce que je dis est très sérieux, mon lieutenant... vaut mieux nous en arrêter là, ajoute-t-il en se levant brusquement!...
– Racontez-nous, mon adjudant, supplie un élève, en le retenant par le bras.»
Les autres appuient la demande avec ferveur. Le sous-officier se rassoit et arrache nerveusement le paquet de tabac et les allumettes d'un conscrit. Il tire une cigarette, avec une rapidité de
magicien. Tandis qu'il allume, sa main tremble légèrement et sa vue semble se troubler. Il parait subitement terrorisé, ayant perdu en une fraction de seconde toute la suffisance que les conscrits
lui connaissent depuis leur arrivée à la caserne. Il avale une longue bouffée, enlève sa casquette, se gratte le crâne et baisse de nouveau la tête vers le sol. Il se passe un long moment de
silence glacial avant que Kharoubi ne lève les yeux, pour fixer tour à tour ceux de chaque élève. Il enchaîne finalement, comme pour narrer un conte, mais à voix basse, en jetant plusieurs coups
d'œil successifs vers le couloir :
«Tout a commencé après la rébellion du 555ième Bataillon d'Infanterie... effectivement, Fadnoun est un nom de lieu-dit et ça se situe au Sahara oriental... Dieu me préserve, je n'y suis pas allé...
je vais essayer de vous le situer comme mes aînés parmi les sous-officiers d'active me l'ont imagé.»
L'adjudant-chef marque un temps de réflexion, aspire une autre bouffée de cigarette, en retenant sa respiration. Puis il lève les yeux au-dessus des têtes. Il semble fixer un lointain intime avec
une douloureuse gravité, avant de reporter une fois de plus son regard vers le couloir, craignant certainement un arrivant inopportun. Alors seulement, tout en expirant la fumée de ses poumons, il
enchaîne à voix basse, d'un ton lent, très lent, entouré par le dense halo de l'infect tabac de l'armée :
«Entre le plateau du Tinhert et Tassili n'Ajjers... au-delà de l'Erg Issaouane... vers là où le soleil se couche, disaient les anciens... s'étend une terre aride, hostile, farouche, ténébreuse,
redoutable... c'est le royaume du Fadnoun.»
La réponse du gradé épaissit encore plus le mystère. Les hommes le regardent, ahuris, avant de se tourner les uns vers les autres, interdits, sidérés, attendant les prémisses d'une histoire
fantastique ou macabre, le récit d'une bataille rangée avec l'ennemi, et la reddition d'un bataillon décimé qui n'obéit plus à son chef, au bout du rouleau. Le mot résonne longtemps à leurs
oreilles :
«Fadnoun... noun... noun... noun.»
Et le sous-officier d'ajouter, après un moment de silence :
«Terrible que cet endroit-là.»
Comme une chape de plomb s'abat d'un coup sur la chambrée. Les élèves se regardent les uns les autres une fois de plus, comme époustouflés, avant de fixer de nouveau obstinément les traits de
l'adjudant-chef. Quelques secondes passent comme les grains d'un chapelet entre les doigts d'un prieur.
«Oooooouuuuuu !»
Kharoubi vient d'émettre un ululement lugubre qui fait sursauter tout le monde, avant d'ajouter avec un rire guttural saccadé, et en claquant des mains sur ses cuisses.
«Ha, ha, ha, ha, ha !... vous avez eu peur, hein ?»
Les élèves l'imitent, à part deux ou trois. Dont Tewfiq Baali, qui ne comprend que cette description sinistre puisse faire rire. Un bleu tente de glaner plus d'informations du sous-officier :
«Pourquoi l'armée a-t-elle si peur de cet endroit-là ?...
– Quoi ?... vous n'avez pas compris l'allusion ?... ça n'est pas l'armée qui a peur de cet endroit... à la limite, elle y est dans son élément... ce sont des civils naïfs comme vous qui doivent le
redouter !...
– Ou des sergents, reprend vicieusement l'élève qui avait posé la première question...
– Oui, nous tous devons redouter cet lieu, reconnaît le sous-officier en baissant de nouveau la tête, la mine angoissée... je vais essayer de vous expliquer, par parabole uniquement, pourquoi
Fadnoun est si craint par nous autres éléments de l'active... une armée valeureuse peut venir à bout d'une autre supérieure en nombre et en armement... aucune armée ne songerait à affronter le
Fadnoun... pourquoi ?... parce que le roi du Fadnoun est le seigneur de l'armée... de toutes les armées... ce n'est pas un homme... c'est... un système... je vais tenter de vous expliquer autrement
et vous promettez de ne pas répéter que c'est Kharoubi qui a dit ça, hein ?...
– Promis, clament les hommes !...
– Donnez une terre en friche à un paysan travailleur, disposant de semences et d'eau, d'une certaine autonomie dans la technique de culture, il vous la rendra riche et prospère... grâce à la
conjugaison des facteurs de production initiaux et surtout du fait de son labeur... au Fadnoun, on ne peut rien faire... il n'y a rien... nul n'y va de son propre gré... nul ne songe même à le
traverser... les Sharis évitent comme de la peste cette contrée... ne vous avisez pas à prononcer ce mot devant eux... c'est à croire que Dieu lui-même aurait abandonné ce lieu maudit... aucune
trace de pluie... pas même des oueds asséchés... ni arbustes épineux... ni la faune souterraine grouillante des zones arides... les explorateurs coloniaux ont préféré le contourner par le sud-est,
via le Tassili, pour rallier le pays des Hommes Bleus... même s'il leur a fallu ouvrir une piste sur un plateau rocailleux qui constitue un des itinéraires les plus difficiles au monde... Fadnoun
n'est ni une hamada, ni un reg, ni un erg, ni une sebkha... c'est le plus grand terrain plat du monde... les boussoles n'y sont d'aucune utilité... dans toutes les directions, l'horizon est le
même, se confondant avec le ciel... le soleil, seul, est maître des lieux pendant le jour... vertical du lever au coucher... unique grâce divine... la nuit, avec les galaxies et les étoiles à la
limite de l'hémisphère australe, qui seules ont une course déterminée et confirment que le temps ne s'est pas arrêté... même le sirocco y perd le Nord lorsqu'il y fait des incursions...
conclusion... votre Fadnoun à vous en ce moment, les enfants, c'est l'armée... prenez garde de vouloir y chercher des repères... il faut aller là où on vous dit d'aller !... c'est le secret, le
seul, d'une traversée sans encombres de votre service militaire !... vous avez pigé ? »
Le silence se fait de nouveau ressentir. Benamor regarde les élèves avec un sourire amusé, insensible à la description. Assurément, le sous-officier vient d'imprimer dans les mémoires des hommes
une impression presque fantasmagorique qu'ils n'oublieront jamais. Quelques chuchotements timides fusent bientôt en un brouhaha indescriptible. Certains élèves férus en géographie essayent de
situer l'endroit, loin au sud, à une latitude qui plonge dans les profondeurs de l'Afrique. D'autres le situent à hauteur du Tropique du Cancer, au pays des horizons qui tremblent. Tewfiq Baali
voit dans la description de Kharoubi une leçon de très grand politologue. L'homme n'a peut-être jamais mis les pieds dans un amphithéâtre, mais il semble en savoir plus que beaucoup de professeurs
d'université. Grâce simplement au bon sens populaire... Perspicace et pédagogue par-dessus le marché, l'adjudant-chef s'applique maintenant à orienter la discussion vers des sujets plus... terre à
terre :
«... vous êtes assez cassés les méninges aux facultés, enchaîne-t-il avec bonhomie... parlez de fesses et de bonnes cuites, nom de dieu !... ça cadre mieux avec le lieu et le moment... et surtout,
ne vous avisez pas à raconter à quiconque ce que je viens de vous dire, insiste-t-il avant de s'éclipser... il y va de votre vie.»
Benamor reprend avec la même jubilation le fil de la conversation. L'étrange dimension spatio-temporelle imagée par l'adjudant-chef laisse les élèves aborder le sujet des affectations. L'officier
énumère quelques bonnes casernes, en accordant indubitablement la palme d'or à l'Académie de Lambesis. Évidemment, il n'a pas l'assentiment des habitants de la côte...
Tewfiq Baali était resté en dehors des dialogues. Plus que beaucoup, sans doute, il demeure hypnotisé par la symbolique du Fadnoun. Le sous-officier est parvenu en quelques phrases à décrypter la
nature de tout pouvoir humain. Ce que lui a étudié pendant des années avant de découvrir. Il éprouve le besoin d'en savoir plus mais constate, en y réfléchissant, que le temps apporterait les
réponses, sans qu'il ait besoin de manifester des états d'âme. Il est même persuadé que ce moment n'est pas éloigné et fait partie de son destin...
Les groupes ne se séparent qu'à l'extinction des lumières. Dans le noir, l'imagination de Tewfiq Baali voyage à tombeaux ouverts vers le Fadnoun...
«Quel nom étrange, se dit-il... mais que rien n'y pousse m'étonne... il n'y a pas d'endroit inutile sur cette planète... il y a toujours quelque chose à faire sur la terre de notre Seigneur Dieu...
quelque plant à faire pousser... quelque chose d'utile à construire.»
Le lendemain, la communauté des appelés se réveille tard, sous un soleil radieux, qui écrase de lumière la froideur gris fer des murs. Le «Semaine» demeure invisible et silencieux.
«Grand Dieu, pas de coup de sifflet se dit Tewfiq Baali, encore somnolant... mais c'est un miracle !»
Il profite avec délices de cette grasse matinée, offerte selon toute vraisemblance gracieusement par l'armée, alors qu'il n'avait pu se la permettre, malgré son oisiveté, pendant tout le Ramadhan à
Metropolis. Il se rend compte combien l'être humain est compliqué, cherchant désespérément après une chose, et la refusant dans un autre contexte...
Rachid Basta est assis sur le matelas installé à même le sol, les jambes croisées, et rédige une lettre. A un moment, les larmes mouillent son visage et le papier sur lequel il écrit. Cette posture
rappelle à Tewfiq Baali celle de Nafyssa Azali sur le lit, il y a deux jours. L'une et l'autre mise expriment toute la fragilité humaine. Deux élèves dorment encore, la tête sous les couvertures.
Tous les autres sont sortis.
«Quelque chose ne va pas Rachid, s'inquiète son compagnon ?...
– Non rien... ça va passer...
– Nous avons tous nos moments de déprime, tu sais...
– Tu ne peux pas comprendre, Tewfiq...
– Confie-toi... si ça peut te soulager...
– Il y a que j'entends... enfin, j'ai cru entendre cette nuit la voix de ma mère crier mon nom de la chambre d'à-côté... elle appelait à l'aide et je... j'étais comme paralysé, cloué à mon lit...
ne pouvant la rejoindre... c'était tellement réel, tellement frustrant !...
– Ça n'est sans doute qu'un phénomène d'autosuggestion, connu en psychanalyse... n'y attache pas trop d'importance.»
Rachid Basta continue de pleurer. Tewfiq Baali le laisse se vider. Il lit sur le visage de son ami secoué de hoquets, cet ancien étudiant brillant qui tenait intellectuellement tête aux plus férus
des professeurs, l'expression d'un dépaysement total, d'une solitude intérieure si saisissante, d'un si naïf étonnement des sens sous ses lunettes, pas très lointain de celui des enfants. En même
temps, il pense à son privilège de citoyen né et se dit que son entourage comprendrait difficilement que son affectation n'ait été que le fruit du hasard, la farce aigre-douce d'un obscur préposé
au Ministère des Armées. Puis il se dit, pour enlever tout mea-culpa :
«Les gens qui ont de la chance ne sont pas ici... si j'en ai une d'être ici, elle ne manifestera ses effets que dans une vingtaine ou une trentaine d'années... le temps qu'une génération meure et
soit remplacée par une autre, qui comprendra les choses à demi mot... en attendant, il faut que je parvienne à fixer le temps pour l'autre... celle-là semble frappée d'une amnésie incurable.»
Il se souvient d'un entretien accordé par un metteur en scène à la télévision, dont la philosophie est révélatrice des humeurs curieuses de la nature humaine, lorsqu'elle est confrontée à des
situations pénibles. Il décide d'en répéter la teneur à haute voix à l'adresse de son ami, avec l'accent marseillais typique de son
[7]auteur, sans être sûr d'y être fidèle :
«Hé, que veux-tu, mon ami... Dieu a donné le rire aux hommes pour les punir d'être trop intelligents.»
Rachid Basta lève les yeux et reste stupéfait un moment, n'ayant pas saisi immédiatement le sens de la parodie. Puis il éclate de rire, avec maintenant des larmes de joie, entraînant par la même la
réplique de son compagnon. Tous les deux, ils se roulent de rire parterre, jusqu'à l'étourdissement. Les dormeurs se réveillent avec étonnement. Des conscrits pointent avec amusement le bout du nez
à l'entrée du dortoir pour aviser du sujet de plaisanterie avant de s'éclipser. L'évocation fait tourner quelques instants le manège autour d'eux. Ils finissent par se taire, assis sur leur séant,
de nouveau l'air absent. Tewfiq Baali en éprouve aussitôt le besoin de marcher et de fumer. Pour réfléchir, avant d'écrire.
«Tu viens te dégourdir un peu les jambes, suggère-t-il à son compagnon ?... je te paye un café au foyer...
– Va... juste le temps de terminer la lettre et je te rejoins.»
Tewfiq Baali met les espadrilles de l'armée et descend. Il regrette de ne pas avoir pris son pyjama et des pantoufles, pensant au ridicule de ces effets vestimentaires confortables à la caserne. Il
s'est trompé. Presque tous les élèves en portent, qui leur font garder, somme toute, un peu d'humanité et de civilité dans l'apparence. Après la fin du travail, il est indéniable que ce sont ces
effets qui font le distinguo entre un militaire de réserve et le reste. Les autres chambres ressemblent à la leur, silencieuses et tristes. Presque tous les conscrits réveillés restent alités, les
couvertures relevées jusqu'au menton, et regardent fixement le plafond. Au rez-de-chaussée, des élèves lavent déjà leurs treillis dans les salles d'eau, salis après l'escapade avec Ababsa.
Dehors, près du foyer, un électricien installe un haut-parleur à un arbre. Deux
[8]ESOR assis sur le trottoir le regardent bricoler en
dégustant du nectar d'abricot en boite. Les allées sont désertes. Un léger vent d'automne y fait virevolter des feuilles mortes. Elles seront le lot de la corvée du lendemain à l'aube...
Tewfiq Baali goûte prudemment à sa consommation. C'est infect ! Il crache la seule gorgée ayant humecté ses muqueuses et s'en revient sur ses pas.
«Non... elle ne viendra pas... elle est trop fière, se dit-il.»
La lassitude qui fait suite à un souvenir idyllique sans lendemain le raccompagne jusque dans le dortoir. La pièce est vide. Rachid Basta a dû prendre par l'autre sortie. Il met la tête sous la
couverture pour avoir de l'obscurité et fait appel à tous les exorcismes pour trouver un peu de sommeil, et pour que ce sommeil soit sans rêve. Peine perdue. Les appels de noms dans le haut-parleur
le font sursauter à plusieurs reprises, avant de le réveiller totalement. Il ouvre son carnet.
Au déjeuner, l'académie offre un délicieux couscous garni au bœuf qui fait oublier la pauvreté des dîners précédents. Le service est assuré par des ESOR punis. Ils se vengent sur l'armée, en
servant des montagnes de couscous à leurs frères d'armes. L'après-midi s'écoule tranquillement, ponctué par l'appel des noms des conscrits qui reçoivent une visite. Rachid Basta et Tewfiq Baali
entament une longue partie d'échecs qui les absorbe entièrement. Dans ce dortoir, comme dans tous les autres, et à tous les étages, les hommes s'organisent comme pour tenir un siège. Les armoires
s'emplissent de provisions raflées du foyer ou empaquetées par les mamans, comme destinées à des prisonniers. Périodiquement, on entend traîner des armoires. Ultime signe de déménagement. Ou un fou
rire, qui dégénère en épidémie dans tous les dortoirs. Les toiles de fond se tissent, basées à outrance sur l'appartenance à telle région, telle tribu ou tel niveau social.
«Est-ce que l'armée va tout faire, le temps aidant, pour casser la solidarité tribale, qui s'exprime parfois jusqu'à l'aveuglement, se dit Tewfiq Baali ?...
[9]dire que l'âne de ma tribu vaut mieux que le plus
érudit des savants de l'autre est une ineptie de gens primitifs... ce serait tout à l'honneur de l'armée de réduire ces innombrables poches d'obscurantisme... mais, pour qu'elle réussisse à tout
annihiler, il faut qu'elle entame sa révolution par le rang sous-officier, qui lui semble étrangement issu majoritairement d'une même région.»
Aux extrémités de chaque étage sont disposées les chambres affectées à l'encadrement sous-officier. Dans l'une d'elle, Ababsa discute le coup depuis un moment avec quelques collègues.
«Alors les gars, quelles sont vos impressions sur cette promo de réservistes, lance-t-il ?...
– Ça va être dur, dit le Sergent Bedoui, chargé du cours d'armement... avec les ESOR, encore, ça pourrait aller... rien à voir avec les cadets qui ont la bosse de l'armée déjà à la naissance...
mais avec les EOR, des gens qui travaillaient avec la tête, par quel bout les prendre pour les dresser, dites-moi ?...
– La Direction de l'Instruction aurait dû designer exclusivement des officiers pour les encadrer, dit avec un rictus le Sergent-chef Obeid, adjoint du chef de la 1ère Section, 1ère Compagnie
d'EOR... ça posera moins de problèmes plus tard avec nous...
– Moi, je ne vois pas en quoi ça me gênerait de les mater, dit le Sergent-chef Fitouni, adjoint du chef de la 2ème Section, 2ème Compagnie d'ESOR... il faut les prendre par le ventre... beaucoup
trop prétentieux pour faire de bons officiers... pour l'être, vous convenez avec moi, il faut trimer de longues années de grade en grade... sans brûler aucune étape... nous-mêmes, il nous reste la
moitié de la carrière à tirer pour espérer atteindre seulement le grade d'aspirant...
– Ouais, mais que veux-tu, affirme Ababsa... c'est le ministère qui demande à ce qu'on les forme en quatre mois... c'est à croire que nous sommes en période de mobilisation générale...
– Ça n'est pas normal, tous ça, dit Obeid... il y a quelque chose qui se trame derrière...
– Je ne suis pas d'accord avec ces arrangements, intervient le Sergent-chef Meziane, Chef de la 1ère Section, 4ème Compagnie d'ESOR... nous n'accepterons pas de promotion de luxe chez nous !... la
décision administrative de bureaucrates du ministère, qui ne savent encore ce que le verbe obéir veut dire, va nous attirer des tas d'ennuis avec le directeur de l'instruction... à cause de ces
gens-là, justement... faire obéir veut dire faire avilir...
– Quelle que soit la durée qui nous est imposée pour les former, il faut être entier, ajoute le sergent-chef Fitouni... ce n'est pas que je veuille diminuer en rien de leur niveau, mais ils doivent
passer par toutes les étapes... qu'on appelle cela de la formation accélérée ou du produit clefs en main, je m'en moque !... nous sommes tous conscients du prix que ça coûtera, mais pas forcément
du résultat...
– Il faut s'imposer en douce, affirme Ababsa... fermeté mais en même temps sens de la persuasion... ce n'est pas la première promo qu'on forme...
– Mais, est-ce à dire que ceux-là, particulièrement, il faudrait les prendre avec des pincettes, intervient Fitouni ?...
– C'est la première promo de réservistes, fait remarquer Meziane... peut-être que le commandement voudrait qu'on les ménage un tant soit peu...
– Non, renchérit Bedoui !... nous n'allons pas réinventer les méthodes !... il y a qu'une seule manière qui prime avec les soldats !... c'est la manière forte, conclut-il, récoltant un hochement de
tête collectif.»
Les candidats au dîner parmi les appelés sont rares. Les cuisiniers du soir sont des soldats d'active reconvertis en «garde sauce», et qui ne savent pour l'instant que faire bouillir du
[10]5/5. Car le chef cuisinier est un
civil qui quitte la caserne au rassemblement de la fin de travail. Certains élèves se contentent d'aller au réfectoire chercher des parts de pain qu'ils tartinent avec du fromage ou de la
confiture.
«Délicieux que ce pain cuit à l'ancienne, se dit Tewfiq Baali.»
Il écrit beaucoup. Il y a tant à dire. Un pressentiment étrange le saisit chaque fois, à l'évocation de Fadnoun. Il est sûr que, tout à la fois, ce mot, ce nom, ce lieu, et ce sortilège, ne
cesseront de revenir sur le tapis, à chacun des jours de sa vie sous les drapeaux.
Le bâtiment continue de s'agiter d'une animation fébrile jusqu'à ce que, sans crier gare, les lumières vacillent deux fois avant de s'éteindre. Peu à peu, les voix se taisent dans l'obscurité. Et
la solitude des allées de la caserne n'est plus altérée que par le pas cadencé des rondes, qui passent à intervalles réguliers dans la nuit.
[1]Prière de l'aube.
[2]Élève(s) officier(s) de
réserve.
[3]Maman, je reviens !...
[4]Je n'achète pas le poisson à
la mer !... (Expression consacrée)
[5]Chant traditionnel de
l'Ouest.
[6]Dites à ma chère mère que je
vais bien... dites à mon père de demander pour moi la main de la fille d'oncle Zouhir.
[7]Certainement Marcel
Pagnol.
[8]Élève(s) sous-officier(s) de
réserve.
[9]Adage très répandu chez les
berbères des montagnes.
[10]Pâtes de "langue
d'oiseau".