Partager l'article ! Essoufflements, tome 1:"Fadnoun", Chapitre 3.: «Je viendrais te rendre visite dimanche prochain, lui dit Nafyssa Azali... – Tu sais... c'e ...
«Je viendrais te rendre visite dimanche prochain, lui dit Nafyssa Azali...
– Tu sais... c'est un milieu terriblement masculin, répond Tewfiq Baali...
– C'est pourquoi il exerce sur nous autres femmes une irrésistible fascination... et puis, crois-tu que je puisse me contenter de ce
seul petit moment agréable passé ensemble ?...
– Ne viens pas... j'ai... je promets de t'écrire de là-bas... deux mois passeront vite.»
La jeune femme se renfrogne. Elle cesse de jouer avec les poils de la poitrine de son compagnon, tout nu sous les draps. Un malaise est en train de s'installer entre eux. Elle se met brusquement
à califourchon sur lui pour se rapprocher d'un paquet de cigarettes posé sur la commode. Elle en allume une, qu'elle lui tend avec une tendresse attristée, puis elle en tire une autre pour
elle-même. Elle revient vite à la rescousse, tout en restant dans la même position :
«Tu sais, Tewfiq... les médecins ne font pas de miracles mais ils ont des trucs pour mettre hors de combat les jeunes recrues... si
tu crois que ça en vaut la peine, on pourrait envisager la question...
– Fichtre, Nafyssa !... je ne sais pas jouer la comédie... ce n'est pas à la caserne qu'on se fait dispenser mais bien avant, bien
plus haut.»
Elle enlève avec agacement des débris de tabac de ses lèvres, en évitant son regard. Lui-même fait la même chose. Puis, subitement, elle éclate en sanglot. Sa tête s'effondre vers sa poitrine. Sa
cigarette, inutile, se mouille de larmes et tremble entre ses doigts.
«Est ce... que... tu me com... prends, parvient-elle à hoqueter ?...
je ne l'ai... me plus... c'est fi... ni...
– Sois sage, lui murmure-t-il doucement à l'oreille... attends le reflux de la marée... j'ai besoin de faire le point.»
Elle se dégage à gauche et ne l'écoute plus, prise d'une sorte de crise de nerfs typiquement féminine. Il pose sa cigarette sur le cendrier, se glisse au fond du matelas et comprime le duvet du
traversin sur ses oreilles pour ne pas entendre la plainte.
«Non, arrêtons les frais une fois pour toute, se dit-il... plus d'emprise passionnelle... et d'autres renoncements encore.»
Il la sent s'éloigner doucement de lui et sortir furtivement de la chambre. Il se redresse sur l'oreiller, reprend la cigarette et réfléchit à l'issue honorable qu'il doit trouver pour se sortir
de cette embarrassante situation. Il avait pourtant résolu de ne pas aller la voir après son retour de Metropolis. Il a fallu
qu'ils se rencontrent incidemment chez le poissonnier. C'est directement chez elle qu'ils sont allés, chacun de son côté toutefois, pour n'éveiller aucun soupçon sur leur liaison. Des précautions
que lui, du moins, croit nécessaires, car cette doctoresse éduquée à l'européenne agit sans absolument tenir compte du «qu'en dira-t-on». Évidemment, les actes interdits que l'on fait en cachette amplifient le désir. Il ne peut nier que, vu sous cet angle, il la désire. C'est fou combien
cette femme l'attire physiquement !
C'était au lycée qu'elle était éperdument tombée amoureuse de lui. Il ne s'en rendit compte que bien plus tard. Il y avait une différence de trois années de scolarité entre eux. Un jour, il était
allé à l'hôpital soigner une vilaine blessure au genou contractée lors d'un match de football. Elle était de garde aux urgences. Elle proposa de le raccompagner en voiture. C'est chez elle
qu'elle s'était dirigée, prétextant lui montrer des photographies du temps du lycée. C'est ainsi qu'elle «avait lui avait mis le grappin», comme on dit, sans calculer les inconvénients et les
risques inhérents à sa situation de femme mariée. Son époux, diplomate et volage, était absent en permanence. Ils avaient fait un mariage de raison, arrangé par les parents, dans le cadre des
subtilités d'alliance de la nomenklatura. En fait, elle n'aimait pas son mari, dont elle était tombée enceinte par mégarde et elle
n'avait pas voulu le rejoindre au Mexique, où il venait d'être affecté. Elle refusait d'assister, impuissante, à ses frasques. En
fait, lui n'avait besoin de sa présence que pour sauvegarder les apparences.
Dans l'esprit de Tewfiq Baali, cette situation est sans issue, dès
lors qu'un enfant est sur le point de naître, et a besoin, lorsqu'il ouvre les yeux sur le monde, d'avoir près de lui mère et père. Il est possible que des époux ne s'entendent pas et se
séparent, mais ce sont toujours les enfants qui en pâtissent en fin de parcours. Il est vrai aussi qu'ils peuvent faire l'objet de chantage de la part d'une des parties qui y a intérêt. Dans ce
cas, c'est le bonheur de leur progéniture qui compte avant tout, et le sacrifice de la partie qui perd au décompte est d'une beauté sans pareille.
Nafyssa Azali revient quelques minutes plus tard avec un plateau,
de nouveau souriante. Elle s'est débarbouillée. Son humeur a changé. Elle lui verse du café et le regarde boire, à rapides gorgées. Elle redoute subitement cette façon de boire car elle sait
qu'elle précède toujours ses départs.
«Tu n'as pas vu ma montre, dit-il fort mal à-propos ?...
– Déjà, sursaute-t-elle ?...
– Oui, Nafyssa... j'ai encore un tas de détails à régler, tu sais.»
Il pose sa tasse et se met à lui caresser les cheveux, en se les nouant entre les doigts. Elle reste silencieuse, charmée, mais la mine résignée. Ses jambes croisées sur le matelas découvrent
exagérément son nombril, entre les fentes de son peignoir. Elle ne le fait pas exprès. C'est sa manière d'être. Ce qui compte pour elle, c'est l'instant présent. Après un long soupir, son
compagnon écrase sa deuxième cigarette à demi consumée, et se dégage résolument des draps.
«Non, dit-elle, en une pathétique supplication... reste encore un peu.»
Elle se cramponne à son cou et ne veut plus le lâcher, sourde, aveugle, femme. A une fenêtre, les volets claquent. Un orage semble se préparer. Des lèvres humides cherchent les siennes. Il veut
résister mais finit par réagir avec des pulsions de mâle. La cadence du train résonne encore dans sa tête.
Que ne se rappelle-t-il ?...
Il avait à peine seize ans. Son entourage ne manquait pas de murmurer qu'il était beau et studieux. L'année scolaire s'achevait par le bal de fin d'année du lycée. Un jour déterminant dans sa
vie. On avait décoré le réfectoire de l'internat de guirlandes luminescentes. Le proviseur venait de terminer la lecture de la liste des lauréats. Tewfiq Baali sursauta. Le nom de Fouzya Dorbani venait d'être cité. Elle avait décroché son baccalauréat avec la mention «Très
bien».
L'orchestre et la chorale du prestigieux établissement d'enseignement secondaire répétaient derrière le rideau un air andalou. Les filles avaient mis leurs plus belles robes. A défaut des blazers
écussonnés de cérémonie des pays anglo-saxons, les garçons avaient sorti toute leur artillerie de séducteurs...
Il faisait une chaleur étouffante à l'intérieur de la salle. Aux premiers bancs étaient assis les enseignants, des parents de lauréats et des personnalités invitées de la ville. Derrière, les
élèves des deux sexes restaient séparés, en groupes compacts, sages et raisonnables. Enfin, en apparence, seulement. Car un sang fougueux bouillonnait dans leurs veines... Ils avaient hâte de se
défouler! Tewfiq Baali n'était pas là essentiellement pour
s'amuser. Certes, il était plein d'admiration pour ces aînés tout auréolés par la réussite. Il n'avait passé aucun examen déterminant cette année-là, mais il se sentait leur égal, parfaitement capable d'atteindre leurs performances. Il était résolu de les rejoindre à l'université dès la prochaine année
scolaire, en se présentant comme candidat libre aux épreuves du baccalauréat ! En réalité, sa présence là-bas ce jour-là n'avait
qu'une seule raison : Fouzya Dorbani, son adorable voisine...
A un moment, le rideau se leva et l'orchestre entama un air de bienvenue, avant de propager une fougueuse musique adolescente. Et, à mesure que la fête avançait, les groupes se défaisaient et se
mélangeaient, les regards étaient plus brillants, les mines moins timides.
Fouzya Dorbani était une rouquine superbe. Très belle physiquement,
et très intelligente. Au début, Tewfiq Baali n'était pas, à
proprement parler, amoureux d'elle. Il admirait surtout son intelligence, sa culture et son éducation. Elle était pétillante de vie et de sensualité, avec un naturel rare. Il était à des
années-lumière de penser qu'elle pouvait s'intéresser à lui, le garçon silencieux et effacé, à deux cycles académiques derrière elle. Elle avait juste son âge. Surdouée, elle avait eu la chance
d'attirer l'attention de pédagogues qui ont pris en charge sa scolarité, lui permettant ainsi de brûler les étapes. N'importe qui au lycée pouvait tomber amoureux d'elle, sauf lui. Certes, elle
le subjuguait mais c'était, initialement, sur un plan intellectuel seulement. Pour être amoureux d'elle, lui aussi devait brûler les étapes...
Pourtant, pendant toutes ces années du lycée, il sentait souvent le tendre regard de Fouzya Dorbani peser sur lui, dans la cour de recréation, dans les salles de permanence, dans le réfectoire du pensionnat, dans la rue. Et une fois, dans un rêve. Elle était
son institutrice, penchée vers lui, curieuse, pour lire ce qu'il avait écrit sur sa feuille de rédaction. Elle se rendit compte que le stylo de l’élève butait, à la recherche d'une formulation
particulière. Elle le prit, lut et ajouta à la suite :
«Essoufflements.»
Puis elle lui dit, sur un ton d'explication :
«La vie est un gâchis d'essoufflements.»
Depuis lors, Fouzya Dorbani décela dans le regard de Tewfiq Baali autre chose que de l'impassibilité. Et le peu qu'elle devinât
fut pour lui, à la fois, le début d'un long émerveillement et d'une coriace résolution. Il avait décidé de se hisser à des niveaux supérieurs, de laisser choir les rivaux derrière lui dans le
brouillard provoqué par le souffle de la vitesse d'un météore de la compétition scolaire.
Le visage de Fouzya Dorbani l'accompagnait dans le noir de la nuit,
à son réveil, au coin de chaque rue. Il sursautait à ces occasions. Elle aussi, semble-t-il, car chacune de ces rencontres était un
événement d'une densité et d'une sensualité inouïes, à l'évidence trop fortes pour le rythme du cœur humain de ces jeunes gens à l'âme très sensible. Ni elle, ni lui ne se résoudrait pendant
longtemps encore à rompre le charme de cette muette liaison.
Un projet se mit à mûrir dans sa tête. Avec une volonté surhumaine, il s'attellerait à étudier simultanément les programmes de Première et de Terminale. Son prof de français avait bien dit une
fois, devant toute la classe, que ses rédactions littéraires, notamment, étaient talentueuses et qu'il était en avance sur ses camarades. Pendant que les autres seraient en cours de récréation,
il resterait dans la salle, ouvrirait ses livres et apprendrait. Ni le proviseur, ni les enseignants ne devaient se douter qu'il se préparait à une telle entreprise. Il s'inscrirait à Metropolis, à l'adresse de son oncle Mehdi, afin de n'éveiller aucun
soupçon. L'événement devrait être une surprise totale pour tout le monde. Il veillerait constamment tard dans la nuit. Il continuerait ainsi jusqu'à l'accomplissement de son objectif.
La fête battait son plein maintenant. Les plus audacieux des garçons s'élançaient sur la piste de danse. Les filles applaudissaient, à défaut de les rejoindre. Tewfiq Baali était assis tout à l'arrière, les jambes croisées, les bras relevés vers la nuque, les
bancs autour de lui désertés par les élèves. Il savait où était assise Fouzya Dorbani, après avoir reçu son prix des mains du maire. Il songeait à se rapprocher d'elle, et, à la faveur du bruit, de l'état second de l'entourage, il lui tendrait
la main pour la féliciter. Après tout, n'était-elle pas d'abord sa voisine ? Son adorable voisine... Et elle allait quitter leur fragile proximité. Peut-être à tout jamais ! Il se devait d'agir,
coûte que coûte. Mais comment ?
Petit à petit, les spectateurs formèrent un écran devant lui. Il ne la vit pas se lever, contourner la scène et venir s'asseoir derrière lui. Il sentit une présence mais ne tourna pas la tête. Il
frissonna, malgré la chaleur qu'il faisait. D'une manière ou d'une autre, le rêve qui alimentait son ambition allait certainement se cristalliser avec le départ de Fouzya. Ne valait-il pas mieux qu'il parte maintenant afin de garder intacte la belle image
qu'il a d'elle. Car désormais, elle allait être aimée, entourée, adulée, par les jeunes garçons d'une ville universitaire. Il y a trois endroits où elle irait : Metropolis, Falcon ou Persepolis. A moins que ses parents aient les moyens de l'envoyer à l'étranger. Fayçal, le frère de
Fouzya, son ami et camarade de classe, lui avait parlé de la Suisse où elle projetait d'aller; où lui-même avait vécu dans sa prime
enfance. Qu'importe, il la rejoindrait là-bas, après le baccalauréat. Mais en attendant, combien le lycée serait vide sans elle ! Elle serait partie pour d'autres horizons, le laissant seul,
comme qu'il ne l'a jamais été.
Une odeur de lavande fraîche lui parvient de derrière. Un parfum qu'il reconnaîtrait entre mille ! Ses épaules se raidirent. Il relâcha ses mains le long de son corps et son cœur se mit à battre
à grands coups. Il sentit sa proximité avant même d'apercevoir son visage. Alors, elle parla doucement, timidement :
«Je viens te faire mes adieux, lui dit-elle, avec une voix sourde, s'apprêtant comme à pleurer»
Il sursauta, mais continua à regarder droit devant lui. Après un moment, le temps que son rythme cardiaque redevienne à peu près normal, il dit, en baissant la tête, dans un murmure presque
éteint :
«Tout à une fin...
– Non, ne dis pas ça, répondit-elle avec détermination... pour moi, c'est un commencement.»
Il mit plusieurs secondes à essayer de trouver le lien mystique entre les mots du rêve et ceux de la réalité. Il renonça. Car une main lui effleura l'avant-bras, au-dessous de la chemisette. Une
main d'une douceur infinie. Elle ajouta :
«Je m'inscris à la faculté de médecine de Persepolis... je te donne rendez-vous... c'est un rendez-vous ouvert.»
Il se tourna vers elle et la regarda avec des yeux exorbités qui mettent à nu toute son impuissance, sa fragilité, sa sensibilité, sa tristesse, sa timidité. Elle baissa les siens, se leva et
s'enfuit en courant vers la sortie. Il n'oubliera jamais la sensation de sa main sur sa peau, qui restera présente pendant tous les jours, les semaines, les mois et les années qui suivirent. Il
l'accompagna du regard. Elle continuait de courir de plus en plus vite à travers la cour du lycée. Ses tresses rousses balançaient de gauche à droite. Sa robe bleu clair flottait au vent. Et elle
disparut derrière une colonne du préau.
Alors, il prit la décision de la rejoindre. Mais en se hissant d'abord à des niveaux supérieurs. Ce qu'il fit résolument dès la rentrée scolaire suivante. Parfois même, l'aube le surprenait à
triturer des sujets de philosophie. Cinq ans ont passé depuis. Mais ce jour du bal restera pour lui un moment inoubliable. Le point de départ d'une quête fantastique.
Un quart d'heure plus tard, Tewfiq Baali ressort discrètement de
l'appartement de Nafyssa Azali. Il fait nuit. Dehors, il n'y a pas
âme qui vive. L'air froid du soir le fait frissonner. Il remonte le col de sa veste et s'engage dans la Grande Rue.
Un léger vent fait tournoyer à ras de sol des bouts de papier et des feuilles mortes, tandis qu'un grondement lointain se rapproche. Il accélère le pas. On l'attend pour le dîner à la maison. Il
y pressent la mise en scène excessive qui fête le retour de l'enfant prodige. Il imagine déjà le discours moralisateur et prometteur de son père.
«J'ai appris à garder patience avec tout le monde, sauf avec lui, se dit-il... pourquoi, mon Dieu, cette si cruelle désespérance
?»
Une immense lassitude pèse subitement sur ses épaules. Toute sa vie lui parait s'être déroulée dans une grande prison aux verrous dérobés. L'école, le lycée, Metropolis. Chemins tracés d'avance, sans répit. Une enfance confisquée dès les premières palpitations.
Il se sent désemparé, et, tour à tour, honteux. Ses chaussures chassent sur le sol des cailloux invisibles.
«Des ragots, se dit-il... rien que des ragots... ça n'est qu'un trou noir qu'il va falloir traverser sans encombre... cet univers
ne se raconte pas... il se vit, point à la ligne.»
Le ciel se lézarde d'éclairs, qui précèdent des grondements de plus en plus proches. De grosses gouttes d'eau se mettent à tomber. Il hâte son allure, et bientôt, il se surprend à courir. Une
pluie drue, nourricière s'abat sur la ville. Le sol, assoiffé, qui la languissait, la boit toute et laisse se dégager la délicieuse odeur d'humus mouillé qu’il affectionne.
Il arrive près de chez lui et se met à l'abri sous le balcon de la maison des Dorbani pour reprendre son souffle. L'eau dégouline
de ses cheveux sur son visage. Ses habits se sont trempés. Ses narines frémissent au contact de l'air frais chargé des senteurs de la terre. Il ressent une espèce de vertige et se met à rire
doucement. Les effets de l'ondée lui font du bien après le remords de l'adultère. De l'autre côté de la rue, toutes les lumières de leur maison sont allumées. La lanterne du perron balance dans
tous les sens. L'orage s'éloigne peu à peu. Tewfiq Baali traverse
lentement la chaussée, parsemée de flaques d'eau luisantes, et pénètre sans bruit dans l'appartement. Des bribes de voix lui parviennent de la salle à manger. Il s'y dirige, puis se ravise à la
dernière seconde, et continue vers la salle de bain. Son passage à l'entrebâillement de la porte aussi furtif soit-il, n'échappe
pas au regard alerte de son père, qui l'interpelle :
«Où étais-tu passé ?... ça fait une demi-heure qu'on t'attend !...
– Ça va, je me lave les mains et j'arrive, crie-t-il, agacé !»
Cette attitude inquisitoriale de son père le ramène quelques années en arrière, lorsqu'il devait justifier chaque instant de son emploi du temps. Il se dit :
«Décidément, rien ici me concernant ne semble avoir changé.»
Il s'inspecte le visage pour y déceler quelque trace de rouge à lèvres. Il ne trouve rien. Sa peau trahit cependant un subtil mais
coriace parfum de femme...
Le dîner est riche et varié. Abdelkrim Baali a invité son
beau-frère, deux de ses amis, en plus des cousins et cousines de son fils. L'événement a été décidé à l'insu de ce dernier, pour fêter sa réussite universitaire. Celle du bac avait été marquée
par un mémorable méchoui au Col du Telmet, il y a quatre ans. Cette fois-ci, le temps semble vouloir faire défaut. A ces occasions, le seul être que Tewfiq Baali aurait aimé voir est Fouzya Dorbani. Il est sûr qu'elle sait. Pour le bac, son frère a dû l'informer. Sa mère a parlé à la sienne, de balcon à balcon. Du reste, dans ces quartiers des villes de
l'intérieur, tout finit par s'apprendre. Les bonnes choses et les potins. Il patientera. Les voies du Seigneur sont impénétrables...
La conversation prend d'emblée une tournure quasi militaire. Conseils d'anciens baroudeurs à nouvelles recrues. Carrières dans l'armée pour universitaires ambitieux. Épisodes de la Seconde Guerre
Mondiale, de la Guerre d'Indochine et de la Guerre de Libération Nationale.
Tewfiq Baali résiste longtemps à l'envie d'intercaler ses théories persuasives sur la question. Il se contente d'écouter les orateurs, et d'observer à la dérobée les cousines, perdues de vue
depuis une éternité. Elles ont grandi et appris à se tenir droites à table. Les représentants de la lignée se préoccupent de leur avenir et prennent soin de leur trouver le parti approprié...
«C'est curieux, se dit-il... tout à l'air combiné pour que je n'oublie pas que j'ai de charmantes cousines... et elles le sont, c'est indéniable.»
Baya Baali apporte à la fin du repas une énorme tarte de son alchimie culinaire, qu'elle pose avec fierté sur la table, sous le regard admirateur et gourmand des convives. Elle essaye de
s'éclipser comme à l'accoutumée mais son mari la retient par le nœud de son tablier. Visiblement, il s'apprête à dire quelque chose d'important.
«Alors fiston, on n'a pas encore fait dans ses culottes ?...
– Presque, réplique Tewfiq Baali, en accusant avec tact la boutade, tout en jetant un regard circulaire furtif vers les invités.»
Immense fou rire autour de la table. Les cousines auraient voulu voir la terre s'ouvrir et se refermer sur elles. N'y tenant plus, elles s'enfuient à la queue leu leu vers la cuisine. Baya Baali
sourit timidement. D'aucun ne sait combien elle tremble pour son fils aîné, bien qu'il soit chahuté avec tendresse. Elle seule mesure combien il n'eut pas de répit dans sa jeunesse, comme envoûté
par un objectif saisissant de pugnacité et de témérité.
«... il ne faut pas avoir d'appréhension, poursuit le père, d'un ton réconfortant... tu nous reviendras sain et sauf...
– Ouais, approuve le fils... c'est une période à passer sans se poser trop de questions...
– Si... le petit bout de sa mère continuera de se poser des questions... heum... c'est comme ça que tu continues de l'appeler, n'est-ce pas, Baya ?...
– Voyons, murmure-t-elle à l'oreille de son mari... tu ne vois pas que tu es en train de le mettre en colère?...
– Tu ne feras que t'interroger sans cesse, continue sur sa lancée son paternel, incrédule... cela veut dire que l'armée commencera à grignoter sur ton édifice éducatif... tu vas vivre, manger,
dormir avec des hommes qui peuvent être braves ou pas étranglés pour un sou par les scrupules... quel comportement comptes-tu adopter alors?...
– Aucune attitude préfabriquée, répond son aîné, se rendant compte trop tard du piège de la question.»
Abdelkrim Baali se tourne vers Larib, son ami intime, un ancien d'Indochine, en laissant retomber ses bras d'un air faussement outré.
«Tu te rends compte, Tahar... il ne sait pas qu'un comportement, justement, ça se fabrique dans l'armée... précisément, la première erreur à ne pas commettre est de vouloir montrer qu'on est pas
comme les autres, qu'on sort du lot, ajoute-t-il le plus sérieusement du monde...
– Ça n'est pas le bagne, tout de même, affirme tranquillement l'appelé du contingent...
– Pire... au bagne, au moins, tu as des repères... c'est la loi du plus fort... dans l'armée, malgré l'ordre, la discipline, et les règlements, il y a d'autres règles de jeu sournoises...
explique-lui, Tahar.»
Le vieux Larib approuve simplement de la tête, pour appuyer les propos de son ancien compagnon d'armes. Le conscrit se rend compte combien, parfois, le silence produit meilleur effet que le plus
persuasif des exposés. Le père continue son discours, qui prend peu à peu une tournure vaguement ésotérique :
«... car dans l'armée, ce n'est pas forcément le plus intelligent, et a fortiori le plus gradé qui s'en sortent... ce n'est même pas le plus fort, vois-tu... c'est le gros malin qui comprend très
vite que l'armée est comme une machine et qu'il ne faut jamais lui tenir tête...
– Je n'ai pas cette intention, tranquillise-toi...
– Voila qui est mieux... tu sais, lorsque j'avais ton âge, on faisait la guerre pour de vrai... et des milliers d'hommes mourraient, sans idéal propre, simplement parce qu'on les envoyait au
trépas... l'armée, pourtant, est une école exaltante, irremplaçable, incontournable pour un jeune homme comme toi qui vient de terminer ses études supérieures... crois-moi, je ne suis ni en train
de te la faire dégoûter, ni de la glorifier... moi, je sais que si je n'avais pas épousé ta mère, j'aurai sans doute gardé l'uniforme...
– Il n'est pas dans mes projets de garder le mien outre mesure... je ne suis ni un objecteur de conscience intraitable ni un pacifiste naïf... mais de là à être un militariste convaincu...
– Attends... laisse-moi t'expliquer... il faut être un conscrit modèle pour prétendre faire une période normale... et puis, il n'y a pas de perspectives préétablies dans l'armée... tout dépend
des caprices des chefs de guerre, des argentiers, des armuriers et des puissants de ce monde... tout peut péricliter d'un moment à l'autre... ne donne pas l'impression de tout connaître, de
prévoir les événements... dans l'armée, on exécute les événements... c'est à cela que les supérieurs reconnaissent un bon soldat...
– C'est trop compliqué tout ça, père... je peux t'assurer que je ferais tout pour passer inaperçu...
– Un intellectuel, politologue !... foutu !... le préjugé est pris en compte d'avance à la caserne... ce que je veux t'expliquer... ne nage pas trop en surface, mon fils... n'essaye pas d'être
trop brillant... c'est comme ça qu'on est écrasé par l'impitoyable indifférence de la machine militaire... un soldat ne rêve pas... il doit penser à survivre, en acceptant l'idée de la mort comme
la conséquence essentielle de son statut type...
– Tu me vois déjà aux premières lignes, réussit à placer son aîné...
– Avec le ton que tu te payes, il n'y a pas des kilomètres, renchérit gaillardement le géniteur !»
Dès le début de la discussion, Tewfiq Baali savait où voulait en venir son papa. Tout l'auditoire s'en aperçoit, du reste. Le scénario consistait justement à susciter une certaine réaction chez
le fiston afin de le mettre en garde contre les traîtres périls de la vie, pour consécutivement en déduire que l'armée n'en est pas des moindres.
La conversation se prolonge, mais ce n'est finalement qu'un long monologue du maître de maison. Les cousins, médusés, n'y comprenant que dal, s'éclipsent un à un. Mr Baali père continue, avec de
grands gestes et des tournures de phrases très moralisatrices, d'élaborer le code de conduite que doit adopter toute nouvelle recrue. Il prédit à son garçon de s'en sortir au bout du compte,
pourvu que son instinct de conservation prenne le dessus sur sa désinvolture apparente...
«... Tu tisseras des liens solides avec des camarades que tu croiras valeureux, alors qu'ils ne sont pas étranglés pour un sou par les scrupules... dans ta petite tête recherchant la bravoure,
ces liens te paraîtront indéfectibles... c'est une saine attitude chez quelqu’un issu de notre sang et qui a reçu notre éducation, mais n'intercède jamais publiquement en leur faveur... dis-toi
que, dans les rangs, tu n'es qu'une punaise qu'on peut écraser sans remords... dans les casernes, tu t'en apercevras, on en écrase à chaque instant... il n'est pas exclu que des bouleversements
profonds affectent la vie publique dans notre pays ou à l'échelle de la planète... sache que pour un soldat, cela revient au même... il continuera d'obéir à des chefs qui, à leur tour, obéiront
aux leurs, et ainsi de suite... ne discute jamais les ordres d'un gradé... qui plus est devant la troupe... et ne permets en aucun cas à tes subordonnés de discuter les tiens...
– Hé, tu me situes déjà à un rang dans la hiérarchie, intervient Tewfiq Baali, qui éprouve une envie irrésistible de fumer...
– Pourquoi, s'étonne le père, éberlué ?... n'es-tu pas destiné à devenir officier après l'instruction ?... tu es un universitaire, donc admissible d'office...
– Si je ne fais pas trop de bévues... ou du moins, comme on dit, si je parviens à cultiver la fameuse bosse de l'armée...
– Ha, ha, ha !... des bêtises, tu en feras... personne ne te laissera jouer au militaire parfait... il y a, somme toute, des militaires qui réussissent, mine de rien, à sauvegarder les
apparences...
– Mine de rien, approuve l'aîné, en continuant de bailler sans cesse depuis un moment...
– Bravo, conclut le maître de maison, enfin persuadé d'avoir fait passer son message !»
C'est l'instant que choisit Baya Baali pour arracher son fils de l'emprise envahissante de son mari. Depuis un moment, elle suppliait ce dernier avec les yeux de cesser de le malmener. Après son
retour de Metropolis, elle n'est pas restée cinq minutes pleines avec son premier. Elle se fait du souci au sujet de son état de santé. D'où lui viennent cette extrême maigreur, cette tristesse
et cette insaisissable fuite du regard ?
«Il doit se reposer avant la rude journée qui l'attend demain, finit-elle par lâcher à voix basse à l'oreille de son époux, qui approuve en fin de compte de la tête.»
Tewfiq Baali prend congé des invités sans protocoles. Sa mère le suit dans sa chambre. La pièce est bien rangée et propre. C'est la plus petite chambre de la maison mais il la préfère aux autres
car il peut s'y isoler pour écrire. Sa maman aime à la rendre coquette. Les gros cartons contenant ses livres et ses notes de cours ont été déballés par elle, le tout rangé sur les étagères et
dans les tiroirs du bureau, en attendant qu’il y opère à un tri à son retour. Trésors et broutilles pêle-mêle, qu'il avait accumulé pendant quatre ans dans sa garçonnière, avant de les faire
acheminer sur Lambesis par train de marchandises la quinzaine d'avant. Pas même les tickets de cinémathèque n'ont été jetés, sur lesquels il marquait au verso les dates des séances, les titres
des films et les noms des metteurs en scène...
Tandis que sa mère s'affaire autour de lui, Tewfiq Baali pense qu'il est devenu distant avec elle. Pourtant, malgré les amours éphémères, elle reste l'être qu'il a de plus cher au monde.
«Elle ne demande jamais rien, songe-t-il avec affection... faite seulement pour abattre les besognes en silence.»
Madame Baali prend une petite valise vide et l'ouvre. Elle l'interroge du regard, pour qu'il dise ce qu'il veut prendre avec lui, à l'occasion de ces nouvelles séparations. Il sourit :
«Non, mère... je ne prendrais que mon sac de toilette...
– Je t'ai préparé des gâteaux... ceux que tu aimes... pour le petit-déjeuner...
– Tu n'aurais pas dû... c'est inutile... heu, je veux dire... tu comprends, je n'aurai besoin de rien là-bas...
– Si, j'insiste... tu les prendras avec toi... c'est léger et pas encombrant... tu les partageras avec tes camarades.»
Le parfum de Nafyssa Azali a vite fait d'envahir la chambre. Mme Baali fait mine de ressortir, pour le libérer de l'embarras qu'accusent ses traits.
«A quelle heure veux-tu que je te réveille, dit-elle en tournant le dos ?...
– Ce n'est pas la peine, mère... je réglerais la sonnerie du réveil...
– Bonne nuit, alors... ne veille pas trop pour être en forme demain.»
Lorsque Baya Baali part, il bondit sur le paquet de cigarettes et en allume une. Il en aspire une longue bouffée avant de la poser sur le cendrier. En se déshabillant, il repense à la soirée.
«Moi à ton âge... de notre temps... »
Formules qui démontrent l'incapacité, le refus de son père de voir le monde dans son évolution réelle. Il se défend pourtant de mésestimer l'expérience des anciens. Ceux de la génération d'avant
ont combattu l’occupant pendant les meilleures années de leur jeunesse, pour des lendemains moins obscurs. Ont-ils réussi ? Du moins, ils y croient dur comme fer, avec une naïveté qui souvent va
de pair avec la fougue révolutionnaire...
Tewfiq Baali reprend la cigarette, éteint la lumière et s'allonge. La liberté, l'assurance avec lesquelles il juge les hommes lui rappelle une loi obsolète de métaphysique selon laquelle deux
individus se déplaçant parallèlement ensemble dans une même direction sont censés percevoir identiquement l'écoulement du temps. Idée mise en pièces plus tard par le rationalisme
scientifique.
A Metropolis, il avait vécu dans un milieu de tolérance poussé à l'extrême. Il avait appris à laisser parfois les choses couler d'elles-mêmes. A ne point s'attacher à une idée fixe et moralement
supérieure. Combien, au lycée, il lui a été aisé de collectionner les déceptions, avec l'obstination anachronique chère à Proust. De printemps en printemps, la découverte d'une nouvelle passion,
l'enterrement sans cesse reporté d'une autre, et pendant longtemps, une confusion théâtrale de sentiments. Une sorte d'onanisme brutal, rapide d'ébullition, facile de correction, instable et
orgueilleux.
Il fixe, dans l'obscurité de sa chambre une ouverture d'où viendrait soudainement une silhouette crever la nuit de ses yeux. Il sait que contre l'apparition de cette image il ne peut rien. Son
besoin de remémoration est déchirant. Ni les murs de pierre, ni les draps, ni la fatigue ne peuvent le dissiper. Il allume la lampe de chevet et prend son carnet.
Journal/30 Septembre 19.. : – En descendant pour la première fois ces escaliers de marbre rose de la Salle des Conférences, je laissais derrière moi tout un pan de ma jeunesse. Celle passée à
Lambesis, ma ville natale. Une si longue durée... jusqu'à l'exaspération. Bien qu'il y eut de beaux jours. L'essentiel est d'avoir brûlé les étapes. D'avoir gagné. Parce que Fouzya m'attendait.
Est-il vrai qu'elle m'attend encore après toutes ces années ? Je suis persuadé qu’elle a su, au sujet de mon exploit au baccalauréat, une année avant terme. C'était là mon premier message à son
adresse. Mais je voulais plus. Car elle m'avait donné un rendez-vous ouvert...
Je n'ai pas oublié mais c'est à Metropolis que se sont dirigés mes pas. Un peu comme un vaisseau cosmique qui doit utiliser l'attraction d'un autre astre pour augmenter sa vitesse. Puisqu'elle
m'avait donné un rendez-vous ouvert...
Depuis mon arrivée à Metropolis, je pris rapidement conscience de ma nouvelle liberté et j'étais décidé à la défendre farouchement. Je venais y découvrir cet autre «ailleurs». Celui qui, à mes
yeux, marquerait suffisamment la coupure et serait propre à ensemencer mon idéal insatisfait.
Je réussis, après maintes palabres bureaucratiques, à m'inscrire à l'Institut d'Économie Politique et je venais, sur l'insistance de mon père, de passer les épreuves écrites du concours de
l'École Nationale d'Administration. Mon intention était de devenir journaliste, pas administrateur ! Je pensais que pour le premier métier, j'aurai toute la latitude d'exprimer mes idées, de les
faire partager, de dénoncer les abus, l'injustice. Alors que pour le second, ce n'était qu'une fonction sur un échiquier où il fallait obéir et, par ennui, abus d'autorité, intérêt, sadisme, et
autres tracas, contrarier le commun des mortels, moi qui n'aime pas faire de mal à une mouche. Je devais constater, plus tard à mes dépens, que ces deux métiers se complètent dans ce pays, pour
former avec le militaire un trio indissociable. Leurs détenteurs sont des automates au service d’un système. Les premiers gèrent l’empire pour qu’il ne s’effondre pas. Les seconds sont des
propagandistes qui chloroforment les foules. Les troisièmes sont les gardiens du temple...
Les néons de l'amphithéâtre s'allumèrent et, au milieu du brouhaha des étudiants, c'est comme si on venait d'embraser un feu de plage qui se met joyeusement à danser. Tout autour de ce folâtre
foyer, l'ombre opaque de la nouveauté cernait délicatement un petit univers qui venait d'être comme spécialement créé pour moi, où je bourgeonnais à peine.
A la vive lumière des projecteurs sur l'estrade centrale, je vis une demi-douzaine de visages familiers mais j'y fis à peine attention. Ils paraissaient médusés de me voir là, alors qu'ils
m'avaient laissé en pleine escalade au lycée !
J'ai choisi un beau fauteuil de chêne vernis, capitonné de similicuir vert et serti de grosses punaises dorées. Une sacrée différence avec les ruades d'entrée scolaire d'avant pour les places de
choix ! J'en choisis donc un, à une rangée vers l'arrière, par pur bon sens. De là, j'avais une vue imprenable sur l'estrade centrale. Je pouvais me lever aisément sans ne gêner personne, et
sortir avec discrétion. L'essentiel était de convaincre tacitement les autres que celle-là était ma place et que par la force de l'habitude ou de la résignation, ils se plieraient à ce caprice
quelque peu puéril.
Je me souviens comme si c'était hier que la salle était comble, légèrement chaude. Une nappe de fumée planait en une couche compacte à mi plafond, et donnait à l'atmosphère un cachet presque
irréel. Tout le monde s'observait avec curiosité, admiration, envie, quelquefois avec étonnement, et le plus souvent, à mon adresse du moins, avec un réel désappointement. L'air de dire :
«Tiens, si je m'attendais à le voir là, ce jeunot !»
Car l'immense majorité de cette promotion oscillait dans la tranche des quarante ans. C'est à dire, éventuellement des fonctionnaires déjà en poste qui désirent étoffer leur curriculum vitae. Une
rumeur disait qu'une simple attestation communale du maquis permettait de contourner l'écueil du baccalauréat... Je n'avais rien contre les valeureux maquisards, mais si cette information venait
à être confirmée, je me disais que ce serait le signal du déclin du niveau d'enseignement dans notre pays. En tout état de cause, cette dernière attitude m'était absolument égale, car je me
disais qu'ils ne perdaient rien à attendre, avant de savoir à qui ils allaient avoir affaire. Il faut dire qu'en matière d'études, j'étais passé par les travaux d'hercule, toute modestie mise à
part, bien entendu...
En fait, j'étais absorbé par la lecture de mes brouillons d'examens d'entrée à l'ENA, et je ne m'imaginais pas découvrir autant de gens qui aspirent à la même ambition.
Au bout d'un moment, un professeur arriva et déballa ses affaires sur la longue table de l'estrade centrale. Derrière ses lorgnons, il toisa d'un regard circulaire plein de solennité l'auditoire
présent, et, ou intimidé, ou perplexe à la vue du nombre, reporta ses yeux sur ses notes et se plongea dans la lecture, le temps que les étudiants finissent de s'installer.
Je me souviens avec une netteté quasi artistique qu'une force irrésistible attira mon regard vers la droite, à une rangée vers le bas. Je soupirais, changeais de position...
Et je la vis ! Son visage se détacha d'une grappe humaine et vint vers moi avec une vitesse incroyable, comme une image de camera que le téléobjectif capte, la faisant virevolter sur elle-même,
sans qu'elle le veuille. Je n'avais jamais vu ce visage mais c'était, imprimé dans mon subconscient, comme si je le connaissais depuis toujours. Elle était là et regardait dans ma direction, sans
doute depuis un moment déjà ! Nos regards se sont croisés et se sont fixés pendant cinq secondes, tout au plus. Cela me parut très long. C'est elle qui s'est finalement détournée, l'air vaguement
effrayé. Je continuais à la regarder, presque haletant. Elle portait une robe bleu clair, à col blanc, simple. Ce n'est qu'un moment après que je me suis rendu compte que si elle n'avait pas la
chevelure noire, coupée court, j'aurai juré voir Fouzya !
Ses cheveux souples et brillants frémissaient au moindre geste en franges droites sur son front. Son nez, légèrement retroussé, s'effaçait sous des yeux immenses, aux longs cils. Des yeux
intenses et secrets. Ses lèvres esquissaient deux sourires intermittents et permanents : celui d'une femme mure et sensuelle, ainsi que celui d'une enfant pétillante de joie et de bonheur.
Elle regarda une fois de plus dans ma direction, et me voyant continuer à la fixer, sursauta. Elle baissa ses paupières en souriant. Une complicité certaine s'établit derechef entre nous. Les
larmes me mouillaient les yeux tant j'étais heureux de me trouver là. Elle ravivait presque l'image intacte que je gardais des traits de Fouzya lors du bal de fin d'année du lycée. Elle était si
belle, et je l'aimais déjà, sans rien comprendre. Et j'étais moi aussi presque saisi d'effroi comme si j'étais en présence d'un ange resplendissant de lumière. Sur ce visage jouaient de fauves
reflets. Un sang violet semblait palpiter sous une peau translucide tachetée de rousseur. Quelle était la conspiration de ce bonheur secret que je ne parvenais pas à saisir ? Quelle passion
cachaient ces yeux aux sombres sourcils ?...
Il m'a semblé, ce jour-là, n'avoir jamais rien vu d'aussi beau, d'aussi merveilleux, au milieu de ces étudiants qui se cherchent, qui discutent déjà d'économie et de politique précoce, mêlées à
de la philosophie de classe de Terminale.
Mon Dieu, elle était le chant du monde au petit matin de ma première rentrée scolaire ! Sur la scène qui nous sépare et nous unit en même temps, des enfants gesticulent, assis sur les bancs de
l'école communale de Moelle-Sullaz.
Elle avait reprit son calme, les lèvres jointes, les yeux mi clos. Elle m'avait vu et j'étais persuadé qu'elle m'avait séparé du reste. Assurément, d'où je me trouvais, j'avais sur elle un
injuste avantage. Pendant combien de temps mon regard est-il resté fixé sur ce profil délicat ? Je ne puis le dire aujourd'hui. Depuis lors, ce que je sais, c'est que chaque fois que mes yeux
s'apprêtaient à la quitter, quelque chose de précieux menaçait de s'évanouir à tout jamais du genre humain.
Un mois après, je revenais toujours à la même place, fidèle à la certitude de sa découverte. Par bonheur, elle aussi revenait à la sienne. A ce stade, elle ne semblait pas avoir de petit ami.
Elle était si belle et elle aussi avait sur moi un injuste avantage. Elle attendait comme si, d'une embuscade, elle guettait un ennemi. Certes, je prétendais faire partie de sa vie et je croyais
qu'elle faisait partie de la mienne. Mais je n'étais pas un ennemi. L'ennemi, c'était le temps. Et le temps passa...
Où que j'étais, je pensais constamment à elle. Elle éclipsait un peu l'image de Fouzya, sans pouvoir la faire disparaître. Avec Fouzya, j'avais pour allié le temps et il se comptait en unité
astronomique. A l'avouer, cette «autre» femme avait un charme fou alors que je ne connaissais même pas son prénom ! Elle aussi semblait s'intéresser à moi, notait ma présence, me regardait
lorsque j'écrivais ou je parlais à un camarade. Je ne désirais pas forcément surprendre son regard, mais je voulais qu'elle restât le plus longtemps à me fixer, tandis que je tentais de la
charmer, par un geste, par une réflexion académique, lors d'un débat avec les professeurs.
C'est ainsi que s'écoulèrent ces années de doute à mi distance de la licence. Au début de chaque saison d'été, je croyais qu'elle finirait par sombrer dans mon oubli et mon désintéressement. Mais
je la revoyais au début de l'année universitaire suivante. Elle reprenait la même place et moi la mienne. Dans sa jeune maturité, elle paraissait encore plus belle qu'avant. Pourtant, j'étais
triste de la revoir, profondément secoué et troublé. Je perdais en une fraction de seconde toute la sérénité que j'avais pu rassembler l'été dernier.
Loin de l'amphithéâtre et de Metropolis, je croyais qu'elle n'existait pas, qu'elle n'existait plus. Et c'est comme si je disais, aussi facilement que je l'écris aujourd'hui, que je l'ai oubliée.
Elle tentait sans cesse, de toutes ses forces, d'effacer le souvenir de Fouzya. En cette troisième année, elle était finalement parvenue à meubler mes nuits en rêve ou en insomnie. Dès lors, ce
n'était plus un symbole, mais une femme, belle et désirable.
Vint la quatrième année. A l'opposé des semestres précédents, peu à peu, je me suis mis à déserter l'amphithéâtre pour préparer mon mémoire de fin d'études. Je passais généralement les matinées à
la bibliothèque universitaire et les après-midi à me saouler de films à la cinémathèque. Puis, j'étais parti au printemps en Europe afin de me documenter et j'avais vu d'autres visages de femmes,
retrouvé d'autres horizons enchanteurs connus dans les années cinquante.
Hélas cette année-là aussi, j'eus l'horrible impression que j'allais encore souffrir neuf mois, après une trêve de trois mois. Puis, triomphant de ma défaite auprès d'elle, partir enfin !
Poursuivre ailleurs mon petit bonhomme de chemin.
Elle continuait de rester seule à l'amphithéâtre, sans aucun prétendant à ses côtés. Pendant les moments ou, par inadvertance, je la revoyais, elle ne fortifiait plus en moi que le désir que
j'avais de son corps. Je suis resté longtemps sans soupçonner ce désir car c'est le souvenir du premier jour de notre rencontre qui l'avait en quelque sorte inhibé.
Chaque heure passée auprès d'elle m'apportait la preuve nouvelle que j'étais incapable de continuer de jouer le rôle de courtisé que m'avait assigné au début mon imagination. Il me faut l'avouer
maintenant. J'aimais simplement baigner dans cette atmosphère d'admiration amoureuse et il m'importait peu d'en connaître le dénouement, dû-t-il être à mon désavantage.
J'aurai été moins troublé par ces découvertes si son visage et son corps étaient différents. La jeune étudiante au corps si svelte, à la démarche si légère, se révèle sous les traits de cette
enfant symbolique qui m'avait fait rêver, à la recherche du premier amour, pendant toute mon adolescence.
Et le contraste, avec ce visage si mystérieux, au charme si captivant, entre ce qu'elle aurait dû être et avait été dans mon esprit, m'est source de perpétuelle surprise et douleur.
Plus d'une fois, je revenais la vérité détentrice de mon imagination, protégeant mon souvenir du dépérissement aussi longtemps que je la verrais. Elle m'embarrassait mais je désirais l'embrasser,
la serrer dans mes bras, jaillir à la surface, nous retrouver et vivre au milieu des faits tangibles.
Je ne m'imaginais pas, jusqu'alors, que l'amour pouvait se passer d'extase romantique, aussi profonde que celle qui trouble celui qui exécute une mélodie. On doit être fin prêt à ravaler seul sa
passion. C'est un breuvage amer, concentré et ravageur, que l'on prend pour un remède salutaire. Une fois au fond de la gorge, il s'avère n'agir que comme une coulée de lave, brûlante, suffocante
et empoisonnée !
Heureusement, grâce à l'apprentissage libertin de Nafyssa, j'ai appris, en amour, à laisser de côté causes, motifs, antécédents. A refuser de prendre seul la responsabilité des conséquences.
C'est alors que j'ai appris, à mes dépens, puisque avec elle l'avenir ne serait fatalement que la répétition du passé, à n'espérer jamais ni consolation, ni justification, à fureter au hasard au
milieu de la ruche étouffante de l'existence. Avec Nafyssa, j'avais enfin acquis l'insouciance spontanée d'un amant, qu'aucune réflexion ne peut imiter. Je ne dédaignais plus de rivaliser avec la
foule magnifique.
Bien sûr, les nuits de rêve ont toujours une fin. Tous deux, nous avions assisté aux dernières conférences. Nous avions passé les derniers et fiévreux examens. Et, à quelques jours d'intervalle,
nous étions partis. Je n'ai jamais cherché connaître son prénom, son adresse. Jusqu'au jour où un bel étudiant d'une autre faculté est apparu. Il venait l'attendre à la sortie de l'amphithéâtre.
Cela se passait durant les deux derniers mois de notre formation, me semble-t-il. Piètre approche d'un assidu soupirant, qui s'est, en quelque sorte, laissé «chipé» son amour, n'est-ce pas ?...
Il est sûr que j'avais une autre conception de l'amour... Hélas, nos pensées les plus intimes, nos désirs les plus rebelles ne sont pas forcément compris comme lorsqu'on confie des mots à l'eau
de rose au papier...
Plus quotidien qu'incertain sera le jour où je la reverrais. Il est trois heures du matin. Je suis si las. Si détaché de tout. Je me sens si seul. Une oppression m'étreint à la poitrine à cause
de la cigarette. Je vais tacher de dormir un peu.
Pour moi seul, secrètement seul, la main dans la main, je marche avec Fouzya vers la montagne. C'est elle seule qui rompt pour moi à la fois le silence magique et en même temps l'illusion. -
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