Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 19:04
 

Chapitre Deux.


L'horloge du Terminus marque 19h49. La salle d'attente fourmille extraordinairement de voyageurs alors que les abords de la Gare Centrale paraissent déserts. Tous les guichets affichent «Complet». Tewfiq Baali tire un billet de banque de la poche de son pantalon sans sortir la liasse et achète au kiosque un paquet de cigarillos. Son poignet droit est douloureux. Il essuie la sueur à son front avec l’emmanchure de son veston et se faufile rapidement vers les quais. Ce qu'il voit l'abasourdit.
Sur les esplanades, dans les compartiments, dans les couloirs, dans les toilettes, sur les toitures, à perte de vue, une marée humaine imposante gronde et proteste. Les voyageurs sur les quais se heurtent à une résistance tenace des occupants de voitures. A chaque assaut, la vibration des semelles sur le béton fait penser à un tremblement de terre. La police militaire tente, vaille que vaille, de repousser les civils pour n'embarquer que les troupes. Rien à faire. Pas de trouée. Toutes les voitures sont bondées, pleines à craquer.
Tewfiq Baali réfléchit à quelle technique de haute voltige il doit faire appel pour être parmi les partants, quand il sent quelque chose farfouiller dans la poche gauche de son habit, qui le fait sursauter. Il écarte avec force une main fureteuse et pivote brusquement sur lui-même, sur ses gardes, prêt à toutes les éventualités.
«Hé, je n'aime pas ce jeu de vilains... l'ami, crie-t-il, en direction de quelqu'un qu'il reconnaît après coup !...
– Hello Tewfiq, lui répond à fleur d'oreille un militaire en tenue de combat !...
– Salut !... mais alors quelle façon tu as, toi, de décliner ton identité!...
– Hé, tu n'es pas commode !... je voulais juste tester ta vigilance, vieux... tu ne me reconnais pas ?...
– Heum... si je ne me trompe pas, nous étions camarades de classe dans le Primaire... rappelle-moi ton nom...
– Mais voyons... Fatah Mouldi !... moi, je t'ai immédiatement repéré... tu n'as pas changé... un peu plus haut en jambes, c'est tout... figure-toi que je n'ai oublié ni ton nom, ni ton visage, ni ta démarche si caractéristique... dis donc, on s'est perdu de vue depuis cette sacrée époque des culottes courtes, hein ?...
– C'est la vie... mais tu vois, on se retrouve toujours quelque part... là où on n'aurait jamais pu imaginer...
– Une gare est un lieu de rencontres, tout de même... qu'est-ce que tu fous ici, s'étonne finalement le soldat, ne réalisant pas que ce concitoyen, pour le moins atypique, puisse se trouver là ce soir, au milieu de cet enfer que ne fréquentent que les têtes brûlées?...
– Je rentre pardi, réplique-t-il gaillardement... comme toi, comme tous les autres !»
Il regrette presque aussitôt d'avoir parlé des «autres», car Fatah Mouldi ne manquerait pas de lui faire décliner son «grade», connaître son «affectation», et les noms des «connaissances» qui se trouvent ici et ailleurs. Ce qui arrive derechef...
«Permission, le questionne le militaire ?...
– Heum, non...
– Le mur, alors ?...
– Non plus... où est notre train, dit-il, tentant d'esquiver le questionnaire ?...
– Vas-y savoir toi, dans ce cafouillis... ils ont annoncé plusieurs suppléments mais tous les trains du monde ne pourront pas contenir ce merdier.»
Fatah Mouldi quitte subitement son interlocuteur. Tewfiq Baali se contente de le suivre de loin, gêné, car il trouve qu'il a trop tendance à oublier les noms des gens, présentement celui de ce compagnon de voyage, un gars du quartier, pourtant familier des chemins de son enfance. Il décide finalement de hâter le pas pour le rejoindre. Il voudrait dissiper un malentendu. Cette attitude hautaine qu'on lui trouve et qui n'est en fait qu'une introspection permanente. Le soldat a tous les sens en éveil, comme un fauve qui a repéré une proie.
«Tu es affecté à Metropolis, s'enquiert son compagnon de circonstance, en restant un peu en retrait ?...
– A Cherguia, répond le soldat, sans quitter des yeux les ouvertures et les portières...
– Depuis longtemps ?...
– Seize mois... plus que le tiers à tirer et on en parle plus !... et toi, cachottier... tu ne m'as pas dit ce que tu fais dans la vie, reprend à brûle-pourpoint le jeune homme ?...
– Je viens de terminer mes études...
– Quel genre ?...
– Des études supérieures, voilà tout...
– Lesquelles, il faut t'arracher les mots !...
– Heum... économie politique...
– Fiiuu !... tu n'as pas perdu ton temps, toi... d'ailleurs, ça ne m'étonne pas... studieux comme tu étais... moi, tu vois, je n'ai pas pu dépasser le cours fin di bghel...
– Ne t'y méprends pas... l'université, c'est du tape-à-l'œil... si tu veux vraiment apprendre, tu dois sortir des sentiers battus... et chez nous, les chemins sont balisés depuis longtemps...
– Est-ce que tu es concerné par le service militaire ?...
– Oui, comme tous ceux qui sortent de l'université, je présume...
– Pas tous, crois-moi... as-tu reçu ton ordre d'appel ?...
– Pas encore... peut-être que c'est arrivé à la maison...
– Quelle classe ?...
– Aucune idée... j’étais sursitaire pendant quatre ans... ma classe a dû terminer depuis longtemps... j’entrerais probablement avec celle qui commence en Octobre...
– Si j'ai un bon conseil à te donner, camarade... tente dès maintenant de te débrouiller une affectation près du bercail... il ne fait pas bon vivre du côté du sud-ouest...
– Pourquoi pas vers là-bas ?... je ne connais pas... j'ai envie de faire du pays, moi...
– Quoi ?... du pays ?... mais t'es dingue !... l'armée va t'en faire voir du pays !... vous autres civils, vous ne savez pas ce qui se passe... attends d'être en kaki pour rêver voir du pays !...
– Je crois que c 'est foutu pour nous, dit Tewfiq Baali.»
Il veut changer de conversation, car elle a un penchant désagréable qui exige des justifications, et il n'en a pas de sérieuses qui convaincraient. Qu'aurait-il répondu s'il avait pu obtenir un sursis militaire pour l'étranger ? Tout aurait été pour le mieux, dans le meilleur des mondes, n'est-ce pas ?... En réalité, il ne serait pas là, mais plutôt dans un salon feutré des cercles restreints du régime...
Après plusieurs allées et venues sur les quais, les deux aspirants à ce curieux «voyage» concluent tacitement qu'il ne sert plus à rien d'attendre. L'idée de revenir passer la nuit dans sa mansarde fait horreur à Tewfiq Baali. Il a pris une décision. Il ne reviendrait pas dessus. Il lui faut agir vite ! Tous ces trains sont à l'emblème de l'armée. Ils n'attendront pas. Ils enjoignent les troupes de rallier au plus tôt leurs unités.
«Hé, mais tu n'es pas encore militaire, se dit-il ?... pourquoi ne pas rester à Metropolis et juguler ton orgueil ?... t'inscrire finalement en post graduation à l'Institut et obtenir de la sorte un nouveau sursis ?... devenir toi aussi un vieil étudiant comme certains... deux ou trois années de répit par rapport à l'armée... mais cela servirait à quoi, finalement ?... non... la vie en soi est un sursis... il faut aller de l'avant, vers l'inconnu !... on n'épluche pas par deux fois une orange, conclut-il.»
Au même moment, une voix grésille dans un haut-parleur:

Les voyageurs à destination d'Eddous, Medjana, Icosium, Persepolis, Chetaïbi, Cartagene !... attention au départ !»

L'annonce est bientôt suivie par une immense clameur de la foule restée sur les quais. Fatah Mouldi jubile subitement. Il vient de repérer ses camarades à une ouverture. D'autres dont Tewfiq Baali reconnaît les visages mais dont les noms ont complètement disparu de sa mémoire.
«L'oubli, se dit-il ?... il n'y a pas pire calamité, lorsqu'on n'est pas capable de voler de ses propres ailes.»
Les militaires occupent le compartiment à dix ou douze. Tewfiq Baali écoute le dialogue tragi-comique qui se tient entre eux et Fatah Mouldi :
«Dites, les bleds... vous n'allez pas me laisser camper ici ?...
– Désolé, mon pote, dit l'un d'eux... je t'avais averti... au lieu de venir tôt comme nous, tu as préféré aller t'empiffrer au restaurant... tant pis pour ta gueule... si tu savais combien nous sommes dans cette boite à sardines pourries, tu ferais vite demi-tour sans demander ton reste !...
– Allez, Mourad... raconte pas d'histoire... j'ai avec moi Baali, tu dois le connaître, et combien il mérite assistance... que sont deux places de plus ou de moins dans ce putain de train, hein ?...
– J'y peux rien, v'lido... les autres ne veulent rien savoir... t'es pas un bleu... démerde-toi... tu sais très bien que si on vous voit escalader cette ouverture, ce sera l'envahissement général du terrain... de la compote en conserve... tout le monde rappliquera par ici à l'emporte-pièce...
– Écoute, Mourad... on fait un marché... laisse-nous seulement rejoindre le couloir... je te revaudrais ça...
– Le couloir ?... mais t'es dingue, s'étrangle son camarade, en jetant des regards de plus en plus embarrassés vers Tewfiq Baali !... ceux de la 238ème Aéroportée sont là derrière !... ils nous envahiront et ils vous mettront en bouillie au passage !...
– T'occupes... laissez-nous monter seulement... les paras, j'en fais mon affaire.»
Fatah Mouldi fait mine de grimper. Un autre occupant dit quelque chose à l'oreille de Mourad Drihem et ils remontent avec une fausse mine désolée la vitre. Fatah Mouldi se met à jurer en pointant un doigt menaçant vers l'ouverture. Tewfiq Baali se rend compte qu'il constitue peut-être une gêne pour son compagnon. Il s'en éloigne, avec cette réflexion :
«Peut-être qu'à parlementer seul, il aurait plus de chance.»
Il se dirige une fois de plus au-devant des rames. Rien à faire. Les voyageurs qui tentent de monter par les ouvertures sont sans cesse repoussés par les passagers, parfois avec une brutalité féroce, qui dénote que la lutte pour la défense du territoire n'est pas seulement un instinct propre à l'animal. La détermination de partir des voyageurs restés sur les quais est tout aussi bestiale...
Il revient sur ses pas, en se rapprochant de la sortie. Il lui semble, à cet instant précis, que la terre vient d'être frappée par une masse irrésistible. Elle est délogée de son orbite, et elle devient un astre errant, se perdant dans le néant de l'univers.
«La voici la fameuse croisée des chemins, se dit-il, en se mordant la lèvre inférieure.»
Il aperçoit Fatah Mouldi au loin, dans la mêlée, immobile, à l'endroit où il l'avait laissé, les yeux rivés sur l'ouverture du compartiment où se trouvent ses copains. Non ! Il bouge ! La vitre vient d’être abaissée. Il s'élance ! Des mains compatissantes aident à le hisser !
Instinctivement, sans aucune réflexion ou déduction préalable de son cerveau, Tewfiq Baali se rue vers cette voiture, en bousculant involontairement les gens sur son passage. Quelqu'un tente de l'empoigner au col. Le tissu de la chemise craque et fait lâcher prise à son antagoniste. Il ne s'arrête pas et ne se retourne pas !
«Ce n'est pas le moment de tergiverser, se dit-il !»
Arrivé près de l'ouverture, il lance son cartable dans le noir du compartiment. Et sans se faire prier, il s'agrippe au rebord. La jupe en acier inox de la voiture est lisse. Pendant quelques secondes, ses pieds pédalent désespérément comme sur du savon, tandis que la voix du chef de gare aboie de nouveau au micro :

«Attention, attention !... Départ immédiat du Rapid de Carthagene !... Veuillez dégager la voie n°4 !»

La Police Militaire se met à matraquer la carrosserie des voitures pour faire le vide autour de la rame. Le voyageur qu'elle trouve sur son passage, civil ou militaire, en a pour ses frais. Vertes invectives, insultes typiquement militaires, bastonnade...
Tewfiq Baali est toujours suspendu au rebord, la mine grimaçante. Le boucan de la patrouille se rapproche. Il appelle à l'aide ceux du compartiment mais personne ne vient à son secours, alors que son précieux cartable est à l'intérieur d'un convoi sur le point de partir! Il voit un PM courir vers lui pour lui chatouiller les reins. Alors, dans un immense effort qui lui arrache un «haaa!» de rage, il parvient à coincer une jambe derrière le rebord et son élan le précipite la tête la première dans l'obscurité de la voiture.
«Qui t'as donné la permission de monter, saligaud, hurle dans le noir une voix menaçante ?»
On le bouscule de toutes parts. Il ne répond pas à la provocation, se contentant de craquer une allumette pour repérer son bagage.
«Très bien, les gars... je récupère mon bien et je redescends, se résolut-il à dire, pour calmer les esprits... décidément, pour des bleds, vous n'avez pas le sens de l'hospitalité !...
– Tu n'as pas été invité à monter, hurle un autre !... descend avant que je remplisse de bosses ta petite tête!...
– Pas question, dit Fatah Mouldi, en s'interposant... il ne bougera pas d'ici !... ça n'appartient pas à vos pères !... vous n'avez pas honte, laissez tomber un pote du pays ?...
– Toi, ta gueule, vocifère un autre, à l'adresse du protecteur !... ne parle que pour tes fesses... à ce rythme, on va laisser monter toute ta smala, ou quoi ?»
Tandis que le ton monte entre occupants mécontents ou prenant parti pour l'intrus, deux, trois autres voyageurs tentent de grimper à leur tour, ayant constaté un relâchement de la surveillance à l'ouverture. Toute l'équipe se rue alors pour l'obstruer.
«Viens, c'est le moment de décrocher, lui dit Fatah Mouldi.»
Ils font coulisser avec prudence la portière donnant sur le couloir. Des commandos aux bérets rouges grognent que deux importuns de plus viennent bourrer l'espace réduit de quelques mètres cubes où s'entasse depuis des heures de la chair humaine suante, et où plane la puanteur des pieds. Sans plus. Ceux-là n'ont pas besoin d'extérioriser autrement leur protestation. Ils en viendraient aux mains directement. Impossible toutefois de négocier avec eux quoi que ce soit de plus, afin d'améliorer le «confort». Heureusement pour ces gêneurs supplémentaires, ils ne bougent pas, plutôt amusés par la frustration des voyageurs restés plantés sur les quais, dont certains n'hésitent pas à manifester leur colère par des gestes obscènes à l'endroit des passagers qui les narguent...
Au bout du compte, bon gré, mal gré, les deux compères se taillent leurs places car tout le monde se rend compte qu'il n'y a pas de possibilité de revenir en arrière. La portière se referme difficilement derrière eux. L'atmosphère est lourde et humide. Les jambes s'entrechoquent. Les poitrines sont comprimées jusqu'à l'asphyxie par le jeu désordonné des corps. Il n'y a de position confortable pour personne. Seulement des pis-aller et pas de solution de rechange...
Un sifflement grave et de légères secousses arrachent aux passagers des soupirs de soulagement, et aux voyageurs des quais des hurlements de colère ! Alors, dans l'imbroglio des cris, de la bousculade, de l'envol des bagages au-dessus des têtes, une voix enfantine, distincte, divinement chaude, entame en langue berbère, une vieille rengaine de retour :

Ma tebkichi ya yema.
Memikh rah yarjaalek.
Ma tebkichi ya yema.
Rani noughir el mektoub.


Le train s'ébranle, puis avance doucement. Sa vitesse progressive apporte par les ouvertures un semblant de fraîcheur. Ils sont enfin partis ! Ils n'ont que ce train pour laissez-passer. Aucun contrôleur ne s'aviserait à venir leur demander leurs titres de voyage. Mais, au fait, vers quelle destination vont-ils tous ? Certes, vers l’Est. Pour les uns, c'est certainement un retour vers le passé; pour les autres, probablement une fuite pour tenter de rattraper le futur; pour quelques uns, dont Tewfiq Baali, seulement un coup de dé, ou hasardeux ou miraculeux...
Malgré leur chance à tous d’avoir pu embarquer, ce dernier appréhende la nuit qui vient. En effet, leur départ s’est déroulé dans des conditions irraisonnées de sécurité. Il se demande si les voyageurs qu'il avait vus sur les toitures ont osé le pari périlleux d'y rester juchés, quel que soit le prix à payer. Ceux à l'intérieur des rames ne semblent pas logés à meilleure enseigne...
Le convoi longe la baie comme sur du velours. Les reflets des lumières de la ville luisent telles des pierres précieuses multicolores dans le môle. A partir d'un point fixe imaginaire dans la tête de Tewfiq Baali, et à travers les vitres d'autres rames stationnées en parallèle sur le triage, le port, silencieux et paisible, parait s'éloigner du convoi, alors que c'est le train qui file maintenant à toute allure dans le sens inverse. Car, illusion d'optique, il semble à ce voyageur venu à la gare à la dernière minute y être resté, et il songe au grand voyage transatlantique si convoité au départ de la rade de Metropolis. Célébrité, smoking, colliers de perles et terres promises. Une consécration méritée après tant d'années de labeur, qu'il avait si naïvement imaginé il y a quatre ans...



A Bir-Lahrech, un nouvel assaut de voyageurs est repoussé par les passagers, qui bloquent comme fer toutes les issues. Une pluie vengeresse de pierres s'abat sur les voitures, tandis que le train reprend sa course.
Tewfiq Baali sent le souffle d'un projectile lui frôler le lobe de l'oreille gauche avant de fracasser la paroi. Il tente de se baisser par réflexe, sans arriver à cacher sa tête sous le rebord. Les pierres continuent de pleuvoir, ponctuées de cris de douleur. Sur les quais, tout n'est que fuite désordonnée. Les PM courent dans tous les sens, tenant d'une main leurs casques et matraquant de l'autre, à qui mieux mieux.
Insensible à la douleur humaine, la machine gagne en vitesse, dépasse les derniers réverbères de la zone industrielle et s'enfonce dans les profondeurs de la nuit, en propageant des sifflements stridents à la consonance sinistre sur son passage.
Une image reste longtemps vivace devant les yeux de Tewfiq Baali. C'est celle de cet homme au chèche blanc ensanglanté, assis à même le béton du quai, se tenant la tête entre les mains et grimaçant un cri de douleur que les passagers du train ne peuvent entendre.
Cette image a pour sœur jumelle la fatalité, qu'il n'a cessé de combattre depuis sa tendre enfance, par l'intuition intelligente, par la ténacité face aux défis de l'adversité. Que lui aussi ait été blessé par une pierre lancée aveuglément par un sombre, impitoyable et irresponsable inconnu aurait été une éventualité à ne pas exclure. Qu'il se retrouve de plus dans ce train ce soir n'est pas le fruit du hasard. Il l'a voulu. Il doit assumer...
Un vendeur de casse croûte annonce au bout du couloir une alléchante marchandise. Avec tous ces émois nouveaux, et sans nuls doutes novateurs à terme, Tewfiq Baali sent qu'il a faim. Alors qu'il s'est toujours méfié des entremets de voyage, cette fois-ci, la tentation est trop forte, et exceptionnellement, il n'est pas trop regardant quant à l'hygiène. Il n'a pas bien mangé au f'tour et cette «aventure» semble lui avoir ouvert l'appétit. Du reste, il n'est pas plus naïf que les autres passagers de la voiture, qui en réclament à grands cris. Il achète donc, par personne interposée, un sandwich aux poivrons. A la première bouchée, ils s'avèrent piquants et lui donnent immédiatement une soif terrible, sans aucune possibilité de boire. Il allume de surcroît un cigare.
«C'est là un avant-goût du voyage, se dit-il.»
Il se remémore les scènes d'un film en noir et blanc, vu à la cinémathèque il y a quelques mois, qui l'avait profondément ému. Le thème et la trame de cette projection lui rappellent étrangement le vécu de ces moments singuliers. Il faut dire que les atmosphères de gares et de trains l'ont toujours fasciné.
«Train de nuit» avait reçu une haute marque de distinction chez un critique aussi exigeant que lui. Après la projection, et lors du débat, le metteur en scène avait si bien glorifié la marche de son train à travers la Pologne Socialiste, sans toutefois en dévoiler l'intrigue...
«Mais Jerzi, mon brave, comment aurais-tu pu filmer un wagon comme le notre, complètement dans le noir, se met-il à monologuer intérieurement ?»
Lorsque la parole lui avait été donnée lors du débat, Tewfiq Baali avait conclut ainsi au micro :
«... ton héros portait des lunettes noires la nuit... bizarre... il fuyait un énigmatique échec... personne n'était à sa poursuite, en fin de compte... oui, il portait des lunettes noires mais je crois que c'était pour se protéger contre lui-même.»
Le metteur en scène, saisit d'une formidable émotion, avait applaudi, les larmes aux yeux. Et toute la salle l'avait aussitôt imité. L'auteur avait éclaté en pleurs car quelqu'un d'autre avait comme percé le secret de son âme. Il s'était déplacé jusqu'au siège de ce «cinéphile extralucide», lui avait serré la main énergiquement, avant de l'étreindre finalement avec les deux bras, comme on le ferait pour un proche perdu de vue depuis longtemps. Les applaudissements avaient redoublé, la salle s'était levée, et subitement, sans le vouloir, ce spectateur anonyme était devenu le centre du monde... A la sortie, une foule d'admirateurs était même venue lui serrer chaleureusement la main. Et le metteur en scène est devenu son ami, lui laissant ses coordonnées en Pologne.

A la lumière de quelque éclairage blafard de gare, Tewfiq Baali entrevoit des visages graves, comme conscients d'un destin terrible qui les poursuit, que cette fuite de train dans la nuit ne peut semer, et qui marque de son empreinte un autre tournant dans leurs vies. Finis les pas feutrés dans la Salle des Conférences ! Finies les courbettes, les sollicitudes, la torpeur apaisante d'une garçonnière silencieuse, à la terrasse d'un immeuble anonyme !
Malgré le roulis du train et la cadence assourdissante de la ferraille, Tewfiq Baali perçoit tous les bruits, fussent-ils imperceptibles, tous les souffles, fussent-ils courts, angoissés, impatients, irrités.
Presque par automatisme, il se relaye avec ceux de son entourage qui veulent bien changer de posture, le temps de griller une cigarette à genoux, ou de humer un peu d'air frais à l'ouverture. Aux étapes, il sent cette odeur de gare, faite de goudron et de résine, qui lui rappelle le temps décoré de paille d'or de l'école buissonnière. Les compartiments clos et endormis accroissent le malaise. Il avait voulu gagner un billet pour d'autres latitudes. Le voici sous le ciel de l'armée !
«Au fond, se dit-il en souriant pour lui-même... ne m'attirait-elle pas comme la plus brillante étoile de l'univers ?»

Le train atteint les gorges de Kef Lahmar. Les tunnels avalent un à un les wagons. L'odeur de mazout brûlé qui y est confiné et le bruit dédoublé par effet de serre des rochers y font flotter l'angoisse d'un danger omniprésent. La double obscurité des tunnels et des voitures, l'effroyable travail des boggies aux jointures de rail, donnent sensation à Tewfiq Baali d'être projeté, de dimension en dimension, hors du temps et de l'espace.
Il préfère ne pas estimer la distance parcourue. Il essaye de tout effacer de son esprit. Il tente de faire le vide en lui. C'est difficile ! Un fouillis inextricable de dogmes fondamentaux s’entrechoque dans sa tête, contré par des postulats coriaces de cybernétique. Il se sent subitement seul contre tous.
«Haine, amour-propre, résignation sont des sentiments qu'on doit éprouver autrement dans ce train, se dit-il.»
Fatah Mouldi n'a pas placé mot depuis le départ. Lui non plus ne fait rien pour ranimer la conversation. Du reste, tout autour, le groupe est muet. Il est si absorbé par cette présence sourde, cette étrange promiscuité de personnages si différents les uns des autres. Est-ce ce qu'on appelle le hasard qui les a réunis dans ce lieu sombre qui bouge en permanence et qui fait peur ? Que va-t-il leur arriver à cent mètres, ou dans cinq minutes ? Qui d'entre eux sait ?...
Spontanément, Tewfiq Baali se met à dépeindre le comportement de ces hommes qui l'entourent, ou plutôt l'encerclent. Il y a un sergent d'un certain âge. Sa silhouette ressemble à celle d'un bonze millénaire. Gros, trapu, le crâne rasé. N'importe qui aurait manifesté de l'impatience devant son implacable immobilité. Le sous-officier maintient contre la cloison un objet de forme ovoïdale sous emballage. La fragilité de son objet et son désir presque enfant de le rendre sans encombres à bon port, laisse Tewfiq Baali réfléchir à quelle vie de famille il peut l'associer. Une mère malade ? Une fille infirme ? Ou seulement un gourbi vide de campagne qu'il rafistole patiemment de permission en permission, en attendant un hypothétique mariage ?...
«Brr... pourquoi ces visions lugubres, se dit-il ?»
La soudaine agitation du militaire à l'approche d'Eddous met un terme à une rigidité de corps et une fixité des yeux dignes d'un grand maître yogi. Il tente de placer son colis sous le bras avec d'infinies précautions. Le train ralentit.
«Laissez-moi passez, crie-t-il à tue-tête !»
Les passagers ont beau s'agiter, leur nombre incroyable et l'enchevêtrement de leurs corps ne permet aucune esquive rapide. Le sous-officier s'énerve. Il sait qu'il a affaire à des hommes de troupe en majorité et il peut donc les rudoyer sans crainte.
«Laissez-moi passer, soldats !... sinon, je vais tirer la sonnette d'alarme et vous serez quittes pour une demi-heure de retard !»
Deux ou trois voyageurs se mettent à rire, et bientôt, c'est la risée générale dans le couloir.
«Qui parle d'arrêter le train, lance ironiquement une voix jeune ?... vous vous croyez à l'étranger ?... y'a qu'à sauter par la fenêtre, comme tout le monde, abruti !...
– Quoi ?... tu m'insultes ?... attends que je t'attrape, petite fripouille !... je t'apprendrais à te mêler de ce qui te regarde !»
Le sergent devient terriblement nerveux et tente de localiser l'effronté. Il tire la sonnette d'alarme et s'acharne dessus. Peine perdue. La rame continue de rouler imperturbablement, tout en ralentissant peu à peu à l'entrée de l'agglomération.
«Vous vous fatiguez pour rien chef, dit le jeune soldat!... et vous ne faites peur à personne ici!... vous n’êtes pas à la caserne!... un peu de calme!... nous, on essaye de vous aider!... vous ne pouvez pas passer par le couloir, c'est évident!... donnez-moi vos affaires et sautez par la fenêtre lorsque le train s'arrêtera!... je vous les passerais!...
– Saloperie de voyage !... on ne m'y prendra pas une seconde fois, hurle le gradé en tournant sur lui-même !...
– Mais que si, vous serez obligé de revenir et ce sera pire, lance quelqu'un!...
– Alors, qu'est-ce que vous décidez, insiste le jeune soldat, en osant se rapprocher du sous-officier ?»
La longue plainte des patins d'acier cesse. La rame s'immobilise. Des grappes humaines sautent par les ouvertures, surtout en quête d'eau. Le sergent jette un regard furibond au-dessus des têtes. Ses yeux semblent vouloir sortir de leurs orbites. Sa bouche rageuse se retient de mordre. Tewfiq Baali regrette de l'avoir comparé à un totem...
«Bon, tiens-moi ça, soldat, finit-il par décider !... et attention !... si tu le casses, je te tue !...
– V's'en faites pas chef... on est p'tete cinquième roue de la charrette à vos yeux, mais assez dégourdis pour ne pas faire une bêtise pareille !... allez, vite !... c'est le moment.»
L'homme enjambe l'ouverture. Il hésite encore quelques secondes avant qu'une main inconnue le pousse par le dos vers le bas. Il atterrit dans un fossé et pousse un cri rauque, après s'être probablement foulé une cheville. Il essaye de se relever de la caillasse mais trébuche, et retombe en jurant. Il arrive finalement à retrouver son équilibre et lève les bras pour reprendre son colis. Le soldat a disparu de l'ouverture !
«Donne, qu'est-ce que tu attends, petite lavette ?... que je vienne t'écarteler ?»
Le jeune homme se dissimule derrière un para. Les passagers du coin suffoquent de rire. Le sergent tente de s'agripper au rebord pour remonter mais il est trop court de taille! Le chef de gare siffle pour annoncer la reprise du voyage.
«Hé, sergent... vous trompez de fenêtre... je suis ici, à l'avant, dit le soldat en se cachant sous le rebord d'une autre ouverture, pour le faire marcher !...
– Où que tu ailles, je te retrouverais et tu n'échapperas pas à la raclée que je te réserve !...
– Venez prendre votre colis, Chef !... c'est lourd !... vite, sinon je vais le lâcher, dit le soldat en changeant de nouveau d'ouverture !»
Le gradé avance à chaque fois en boitant vers la fenêtre d'où viennent les paroles. Le train se remet en marche. L'homme accélère son allure boitillante. Soudain, un fracas caractéristique de verre cassé le fait sursauter. Le convoi s'éloigne. Le soldat vient de lâcher le colis ! Impuissant, le sous-officier reprend cette fois-ci en silence son dû endommagé, ou devenu inutilisable, avant de disparaître dans le noir. Il sait qu'il n'aurait rien pu faire contre «l'empoté», ce bouc émissaire tout trouvé, la victime expiatoire de toutes ses rancœurs contenues... Au même moment, les rires des passagers redoublent dans la voiture. Imperturbable, le jeune homme a cette réflexion madrée qui emporte le grognement approbatif l'assemblée :
«Pas débrouillards pour un sou, ces chefs !... bons qu'à nous empoisonner l'existence avec leur matériel encombrant et leurs ordres à la con !... vous vous rendez compte?... bgha isserbessni bel houa!»
S'il y avait de la place, tout le monde se serait roulé de rire sur le plancher, y compris Tewfiq Baali. Maintenant, il reconnaît entre mille la voix qui chantait au départ, et demandait des parts de pain aux voyageurs !
«Curieux petit bonhomme, se dit-il... pas de bagages, pas d'argent, la boule à zéro... et déjà la bosse de l'armée... avec en plus cette jovialité terriblement enviable.»
L'observateur assurément avisé qu'est Tewfiq Baali se laisse prendre au piège des impressions vagabondes... Pendant ce qui reste de la nuit, lui et ces voyageurs aux destinations multiples, fatigués, sales, suants, tombant de sommeil, le ventre creux pour la plupart, ne sont plus sensibles qu'à la course monotone du train, qu'aux caprices des chefs de gare, des aiguilleurs et des conducteurs, qui, tous, semblent s'être ligués pour accroître leurs souffrances.
«Et ce sous-lieutenant dont les étoiles brillent comme de l'or dans la pénombre, remarque-t-il... son visage n'arrête pas de sourire... et cet empressement de toujours consentir à me céder sa place à l'ouverture... toujours avec la même condescendance.»
Il tente de lier conversation. Il n'en a pas l'habitude avec des inconnus mais cette fois-ci le lieu et le moment semblent uniques...
«Je n'ai jamais vu un train aussi bondé, hasarde-t-il...
– C'est toujours comme ça début octobre, répond placidement l'officier... des promotions sortent, d'autres rentrent... et la veille de l'Aïd a ajouté de l'eau à la boue, comme on dit... enfin, touchons du bois... en Inde, c'est tous les jours comme ça, paraît-il...
– Oui mais eux, vu leur nombre, ils se sont fait une raison... pas nous, au tempérament inflammable... vous ne deviez pas être en première classe ?...
– Si... mais vous savez, à un moment donné, dans des trains pareils, avec toute cette foule, il n'y a plus de classe ni de Rapid de Tartempion qui tiennent... l'essentiel est de monter...
– Vous êtes un appelé ?...
– Oui... et vous ?...
– Je viens de finir mes études... peut-être sur le point de rentrer sous les drapeaux moi aussi...
– Moi, sur le point de sortir...
– Quel bilan faites-vous de votre séjour en caserne ?...
– Ouuu !... ça ne se raconte pas en deux mots... je dois descendre au prochain arrêt.»
Le train ralentit de nouveau. Tewfiq Baali veut approfondir cette question très importante et le jeune officier semble tomber à point pour apporter un jugement de valeur certainement honnête, intellectuel et actualisé sur l'armée. Une analyse pas forcément négative...
«Faites une synthèse, côté pile et côté face...
– Alors je vous dirais, côté pile, vous sortirez un peu vieilli, et moins naïf qu'avant... il n'y a malheureusement pas ..é face qui vaille la peine d'être conté... heureux d'avoir fait votre connaissance...
– Moi de même, dit avec emphase son interlocuteur... à bientôt !... il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas !»
L'officier saute à la gare de Tazmalt sans répondre. Son départ laisse peser sur Tewfiq Baali un cruel contentement.
«Le monde serait meilleur si la providence unissait cette trempe d'hommes sur le même chemin, se dit-il.»
D'autres voyageurs parviennent à montrer. Et ainsi de suite. Position debout. Position assise. Au fil des kilomètres et du roulis berceur de la voie ferrée.
Tewfiq Baali se racle sans cesse la gorge. Il veut être plus dur avec son corps, dompter cette envie grandissante qu'il a de vouloir étancher sa soif. Sa tête balance mollement à la base de son pivot articulaire. Exténués, les occupants de couloirs se vautrent peu à peu les uns sur les autres. D'abord avec des sursauts polis lorsque le voisin s'agite, puis avec un abandon résigné de part et d'autre, au mépris de la poussière et des crachats nauséabonds du plancher.

Comble de l'ironie du sort pour eux, au moment où ils s'y attendaient le moins, le train s'immobilise pendant une demi-heure près de Mansoura, au milieu de la chaîne montagneuse tourmentée des Bibans. Des voyageurs questionnent un cantonnier de passage :
«Travaux de voie, leur dit-il... si on n'avait pas découvert l'affaissement à temps, vous seriez en ce moment dans le ravin.»
Les voyageurs semblent insensibles à ce cas de figure fracassant... La chaleur devient insupportable à l'intérieur des voitures. Les passagers agiles sautent de nouveau des ouvertures pour prendre le frais sur les accotements. Découvrant un petit espace à la faveur du flux, Tewfiq Baali s'installe en chien de fusil à même le plancher, le cartable sur les genoux, les bras entourant les jambes. Il attend qu'un lent engourdissement proche de la paralysie, lui procure l'oubli. Son corps deviendrait bientôt débris couleur de suie, gisant d'inanition, laissant enfin reposer son orgueil, cette flamme brûlante de tous les instants, qui lui commande de prôner sa fierté du plus hauts des piédestaux. Recroquevillé sur lui-même, il ferme les yeux. Ses lèvres remuent imperceptiblement :
«Quelle nuit mystérieuse qui m'emporte... j'ai besoin moi aussi d'apprendre à mon corps à défier la merde... je dois lui reprocher toute son iner... son ineptie... je suis prêt à le troquer contre n'importe quoi... j'ai besoin, moi aussi, d'apprendre à être vil et méchant... à peser de tout mon poids sur l'échine de mes semblables... puisqu'ils ne disent rien... puisqu'ils ont abandonné la lutte... cette lutte sans merci livrée au bolide d'acier libéré par le chef de gare de Metropolis... à cette heure-ci, celui-là doit ronfler comme un ours... oh, mon Dieu !... je dois me débarrasser du souvenir... voyez !... mes plaies se cicatrisent... voyez !... les croûtes ont durci !»

Après le confortement de la voie, le train s'engage lentement le long des défilés volcaniques du faux palier de Mansoura, puis à travers les neuf kilomètres interminables du tunnel de Teboul. Les portions les plus longues et les plus pénibles du parcours. Un calvaire. Les roues en acier s'accrochent aux filins de la montée, en émettant leur cadence monotone :
«Tatatum, tatatum, tatatum.»
Puis le convoi débouche enfin sur les hautes plaines d'Embarek, se glissant vers une atmosphère mieux respirable, à une allure plus rapide. A chaque halte, les destinations des uns et des autres se raccourcissent.
A Medjana, nombreux sont les voyageurs qui descendent. Puis à Icosium. L'étreinte des couloirs se desserre peu à peu. Les passagers renouent avec le chic de céder le passage aux portières. On remarque la présence de quelques femmes aux cheveux ébouriffés qui vont pudiquement aux toilettes se refaire une beauté.
L'aube s'éclaircit lentement. Tewfiq Baali en respire les premiers souffles frais, accentués par la vitesse, qui lui tonifient le visage. Longtemps accoudé à une ouverture, les cheveux au vent, la tête entre les mains, il regarde fixement un paysage changeant. Il ressent une sorte de nostalgie mélancolique, qu'alimente un étrange appel, comme un murmure aigu et ininterrompu de diva qui captive inexorablement son ouïe, pour un retour somme toute heureux aux sources. Les coursives sont encore encombrées çà et là de dormeurs anéantis de fatigue et de bagages jetés pêle-mêle. Fatah Mouldi se relève du plancher en marmonnant :
«Où diable sommes-nous, camarade ?...
– Nous venons de dépasser El Arch, répond sans sourciller son compagnon...
– Bon sang, ça n'avance pas !»
Leurs concitoyens lèvent les stores du compartiment. Dans le demi-jour, on aperçoit leurs visages bouffis de mauvais sommeil. Leur leader, celui qu'on appelle «Valjean«, fait coulisser la portière.
«Entrez les gars, leur dit-il... je vais aller me dégourdir les jambes.»
Fatah Mouldi pénètre à l'intérieur, en titubant, sans se faire prier, tandis que Tewfiq Baali ne bouge pas, encore sous l'emprise du murmure délectable. Excédé par son indifférence, «Valjean« le saisit par le bras et le pousse à l'intérieur.
«Installe-toi, mon pote, lui dit-il avec tendresse... tu parais crevé... faites-lui de la place, les gars !... c'est un des nôtres !... et du meilleur cru !... toutes nos excuses, nous ne t'avons pas reconnu hier.»
Tewfiq Baali pénètre à l'intérieur en saluant de la tête les occupants. Les militaires le fixent avec des yeux gênés, regrettant visiblement les péroraisons de la veille. Leurs visages lui sont tous familiers, mais pas leurs noms. Il les avait connus jeunes, exubérants ou timides. Il les retrouve transformés, comme si on leur avait inoculé le sérum de l'indifférence. La plupart d'entre eux ont déserté, trop chagrinés de passer la fête loin de leurs «vieux».
Il les écoute parler de l'armée, des anecdotes piquantes de corvées, de tours de garde, et de jeux de «vas voir là-bas si j'y suis» avec les adjudants de compagnie. Le compartiment est moelleux. Ses yeux se ferment. Il tombe de sommeil.
«Viens t'installer sur le porte-bagages, Baali, dit un passager au-dessus de lui, en sautant agilement pour lui céder la place... tu y dormiras mieux.»
Il s'exécute volontiers tant le sommeil qui l'inonde est délicieux. Il n'avait pu le trouver à Metropolis, alors qu'il aurait donné un trésor...

L'Express brûle imperceptiblement les dernières étapes avant le triage de Guettar. Les couloirs se vident. Le soleil rouge naissant au levant éclaire d'un ton sublime les nervures de bois vernis des cloisons. La motrice diesel donne le maximum de sa puissance sur l'excellent tronçon après Djenanat. Mais elle ne peut rattraper son retard. Un temps terrestre précieux perdu à jamais pour les mortels, mais si court à l'échelle de l'univers, si dérisoire...
Tewfiq Baali est réveillé par les militaires à l'étape suivante. Le flot de voyageurs allant vers le Sud descend. Lorsque la rame disparaît derrière le virage, la gare reprend son aspect de paresse et d'abandon. Point d'autorail assurant leur correspondance vers le Sud ! Pressé de questions à l'entrée de son bureau, le chef de gare évoque le retard de l'Express de Carthagene, des questions de sécurité et de triage qui échappent à l'entendement de voyageurs fatigués.
«Allez boire un café au buffet et prenez votre mal en patience, leur dit-il finalement... le prochain départ est annoncé pour 11h29.»
Tewfiq Baali se débarbouille le visage à la fontaine, en avalant de grandes rasades d'eau. Sa peau, insensibilisée par le vent, ne sent presque pas le liquide. Un goût âcre de tabac lui reste au fond de la gorge. La gare exhale son odeur particulière. Elle symbolise pour lui un temps particulier d'antan retrouvé, à une échelle véritablement humaine, qui néglige l'attente, qui méprise l'impatience.
Il entre au foyer et commande un café, qu'il boit à petites gorgées, comme toujours. Il est si loin de Metropolis maintenant et son résidu de ressentiment semble avoir été définitivement dissous.
Aux tables, des cheminots jouent silencieusement aux cartes. Leurs enfants sont en habits neufs de l'Aïd. Actionnant leurs jouets à tout va, ils pétillent de joie autour de leurs parents. Eux et tous les autres enfants ailleurs dans le pays sont l'espoir et l'avenir d'une nation fière, mais naïve en politique, qui n'a jamais pu trouver ses marques depuis l'homme préhistorique de l'Atlas...
«Les invasions sont venues et sont parties, se dit-il... elles ont laissé une terre dévastée... sauf la dernière... elle a su comment filer physiquement, tout en tentant de garder son emprise sur l'économie et les décisions politiques.»
On l'appelle à grands cris de dehors. Fatah arrive en courant.
«Viens, Tewfiq, lui dit-il, essoufflé... on a déniché un taxi et il y a une dernière place pour toi... amène-toi vite avant qu'elle ne soit prise.»
Il avale tranquillement les dernières gorgées, paye sa consommation et se dirige sans se presser vers la sortie. Il se rappelle le taxi qu'il avait attendu en vain la veille sur le boulevard...
«Je suis sûr que celui-là ne partira pas sans avoir fait le plein de sa cargaison humaine, se dit-il... s'il part, tant pis... au point où j'en suis.»

Le taxi démarre en trombe. Cette dernière partie routière du voyage est agréable et rapide. Tout au long du trajet, les militaires pressent le chauffeur de questions sur la vie au pays. Ce dernier râle au sujet de la vie chère, du manque de pneus et de pièces détachées, répondant à côté leurs préoccupations de citoyens nostalgiques. Il leur arrive à eux aussi de critiquer leur ville mais ils n'auraient laissé aucun étranger en dire du mal ! Quant à la politique, elle semble, pour l’heure, ne torturer que l'esprit d'un seul passager...

De part et d'autre du parcours, la campagne a revêtu son brun pailleté austère et s'apprête à accueillir les labours, pour l'accomplissement d'un nouveau cycle végétal.
« Asstaghfiroullah, murmure Tewfiq Baali, en expirant avec un soulagement inattendu l'air de ses poumons.»
Une quiétude ressentie sans pareille depuis des années emplit tout son être et le fait penser à l'eau fraîche et limpide d'une rivière qui coule en chantonnant le long d'un vallon verdoyant.
«Cultiver son jardin doit certainement être le meilleur métier du monde, se dit-il... je vais tâcher de bosser dur pour projeter les plans du mien et l'entretenir avec amour... faire pousser là où il n'y avait rien, de belles baies, une grasse pelouse et des arbres au feuillage abondant... c'est là un objectif qu'aucune administration ne pourra contrer... enfin, qui sait ?... peut-être que d'ici là, il s'en trouvera une qui prétendra s'interposer entre un jardinier et la... photosynthèse !»
La route défile. L'arrière-pays parait si vide d'âmes laborieuses. Des ânes broutent paisiblement çà et là le long des accotements. Enfin ! Un tracteur apparaît, creusant sur le pourtour d'une parcelle de profonds sillons. Mais ils sont si peu nombreux à l'échelle de cette vaste contrée que, vus de l'espace, ils ressembleraient aux vestiges d'un autre âge.
Leur taxi dépasse l'autorail manqué à hauteur de Gadaïne. L'événement est fêté comme un exploit footballistique par les militaires, qui lancent un «Il y est» imaginaire, comme si leur équipe favorite venait de marquer le but de la victoire... Là-bas au loin, à gauche, près de la voie de chemin de fer, s'élève le mamelon roux de T'fouda, au bas duquel s'étend le domaine des Baali. Il a hâte d'y fouler le sol généreux, mais aura-t-il le temps d'y aller?

Les voyageurs arrivent à Lambesis à 7h30, où un froid vif les cueille à leur descente de voiture. A telle enseigne qu'ils se dispersent vite, après tapes amicales au dos et promesses de rendez-vous.
L'enfant prodige des Baali est enfin de retour au pays. Il sait qu'on l'attend impatiemment à la maison pour fêter sa réussite universitaire. Il prend par l'escalier du Fortin, en solitaire. Un raccourci du temps de jadis. Depuis Metropolis, il lui semble qu'une éternité est passée. Désormais, il saurait retrouver ses marques et prendre un nouveau départ.
Avant qu'il n'ouvre la porte de leur maison avec son double de clefs, sa chienne Diane sent et pleure de joie son retour. Combien de journées de liberté lui reste-t-il, au fait ? Peu importe désormais. Quel que soit leur nombre, ce serait un répit bien ridicule...



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Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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