Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 18:03




Tewfiq Baali écarte le rideau de la mansarde plongée dans la pénombre. Reflété par le revêtement aluminium de la terrasse, l'aveuglant éclat du soleil au zénith pénètre vivement, en lui flashant la rétine, au plus profond de son cerveau, le privant momentanément de la vue. Il tente de se protéger les yeux avec le revers des doigts. En vain. L'empreinte phosphorescente du rayon a déjà fait son œuvre et persiste fébrilement dans le noir de l'humeur aqueuse. Quelques secondes pesantes s'égrènent sans qu'il puisse bouger, ses sens figés par une absence étrange. Il est subitement pris de vertige. Puis de nausée. Au bord de l'évanouissement,  il arrive à tituber en aveugle jusqu'à la porte, après un effort qui lui paraît titanesque.

Le dos raide appuyé au mur adjacent, il attend que la torpeur qui le paralyse daigne se dissiper avant de descendre. Il aurait donné un trésor s'il avait pu trouver le sommeil profond et réparateur qui lui aurait épargné cette sortie inopportune. Toute la matinée, il a dû se contenter d'une somnolence pénible, le corps nu ruisselant de sueur et l'estomac agité de crampes douloureuses.

Ah, il aurait tant voulu attendre l'obscurité pour décrocher! L'idée de partir est coriace et ne veut pas le quitter. En réalité, il ne peut rester plus longtemps à Metropolis. Il n'a plus rien à y faire. Il y a joué toutes ses cartes. La passion qu'il a crue demeurée palpitante en son cœur s'estompe graduellement. Qu'a-t-il fait depuis un mois sinon que de chercher à faire durer jusqu'au bout l'espoir de l'attente ? Une attente devenue trop longue, trop incertaine. Une attente qui a marié en toute innocence prétextes et illusions, qui a refusé avec orgueil la séduisante interférence de forces occultes.

Peu à peu, il recouvre ses sens et peut avancer vers le palier de l'étage. Bizarrement, aujourd'hui, il a l'impression que chaque marche qu'il descend l'éloigne d'un cran de l'objectif qu'il a vainement tenté d'atteindre jusqu'ici, et qu'un ennemi invisible n'a cessé de lui ravir. Assurément, cette cage d'escalier à la peinture fauve, défraîchie, ne peut que le faire déboucher sur les cruelles réalités de la vie que sont l'indifférence, la méchanceté, l'égoïsme, la trahison, l'hypocrisie, la cupidité, l'imposture, la forfaiture.

Dehors, les rues sont désertes et chaudes. La canicule emprisonne encore les gens chez eux. A l'exception de quelques rôdeurs aux traits abasourdis qui tanguent sur la largeur des trottoirs. L'on pourrait croire qu'ils ont faim et soif. Ils sont plutôt dans une sorte d'état second, que le jeûne ne saurait justifier à lui seul. L'atmosphère est saturée d'une sorte de poussière brumeuse, à l'aspect apocalyptique. Les façades des immeubles semblent vaciller sous le poids de la chaleur. Le bitume de la chaussée atteint à certains endroits le degré de liquéfaction.

Un souffle brûlant lèche le visage de Tewfiq Baali au seuil du vétuste bâtiment où il a habité pendant quatre ans. Il descend vers la Rue Debussy, le long d'un trottoir surchauffé, et se dirige résolument en direction des boulevards du centre. Il recherche l'ombre, en rasant les murs. Il évolue avec peine. Il cligne sans cesse des yeux. Sa langue est pâteuse. Il avale difficilement sa salive. La circulation est nulle, hormis un bus qui passe à un moment donné, avec le raclement caractéristique de ses pneus sur les pavés de son couloir de circulation. Une ménagère secoue sans gêne un drap à son balcon. Un chat fouille avec prudence dans une poubelle.

En marchant, Tewfiq Baali pense à l'autre vie aurait pu se poursuivre pour lui en Suisse, si son père n'avait pas décidé de revenir au pays à l'Indépendance. Une vie radicalement différente de celle qu'il a menée à tambours battants depuis leur départ de là-bas . Il avait tout juste l'âge de huit ans.

Aujourd'hui, il se sent si seul. Si singulièrement seul. Il se revoit, pendant toutes les années de ses scolarités,  assis devant un tableau noir, latéralement à une baie vitrée donnant sur un paysage immuable. Et, tantôt à gauche de l'estrade, tantôt à droite, pendant que la planète Terre effectuait invariablement sa révolution autour du soleil, dont le système poursuivait sans relâche sa chevauchée fantastique dans le cosmos, s'était présenté tous les jours et à heure fixe devant les élèves, un porteur d'oracles leur rabâchant sans cesse les attendus d'un code moral et civique idéal, tout en leur distillant, par bonheur, quelques rudiments de la connaissance universelle. Cette autre vie se serait déroulée dans le monde merveilleux de l'enfance heureuse, vers les hauts alpages chers à Heidi. Elle n'aurait pas été en vase clos comme ici, faite pour lui seul, à sa mesure, si douloureusement seul.

 

Tewfiq Baali arrive Place de l'Émir et s'engouffre d'instinct dans le hall de l'Institut. Décidément, à la différence de la majorité des passants frappés par une sorte d'hébétude collective, il donne l'air de quelqu'un de pressé.

«Bah, une dernière fois, se dit-il.»

Des étudiants discutent par groupes épars au seuil de l'édifice. D'autres, assis sur les premières marches du perron, fument avec béatitude leurs cigarettes, au mépris de l'interdit religieux, probablement pour passer pour des révolutionnaires orthodoxes aux yeux du régime. Il salue de la tête quelques connaissances, en retenant sa respiration. Il monte trois étages, et traverse un dédale de couloirs qui sentent le stencil. En juin, dans ces salles de travaux dirigés maintenant closes où s'étaient déroulés les examens de fin de cycle, il s'était battu, peu ou prou, comme un gladiateur du futur...

Il s'arrête et frappe à une porte, derrière laquelle ronronne un climatiseur. Personne ne répond. Il frappe encore une fois et ouvre. Le bruit de la poignée en porcelaine fait sursauter un employé qui somnolait, la tête à la renverse, la bouche grande ouverte, à l'image d'un malade dans le coma.

«Heum... vous voulez, grommelle le dormeur, à la vue de l'intrus, en se trémoussant dans tous les sens, manifestement de mauvaise humeur plutôt qu'honteux d'avoir été surpris dormant pendant des heures de travail ?... 

- Bonjour... c'est encore moi, annonce avec un visage fermé le visiteur...

- Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?...

- Mais voyons... vous savez très bien ce dont il s'agit... je suis venu vous voir avant-hier... et presque tous les jours du mois de Septembre...

- Vous croyez ?... je ne sais même pas ce que j'ai mangé hier...  heum... rappelez-moi votre nom... 

- Combien de fois faut-il vous énoncer l'objet de ma visite, réplique son vis-à-vis, subitement excédé par tant de vanité ?...

- Autant de fois que nécessaire, me semble-t-il... sinon, comment savoir ce que vous êtes venu chercher ?... vous pensez bien que mon cerveau a autre chose de bien plus important à retenir que les noms des étudiants et leurs desiderata...

- Baali... Tewfiq Baali, répète presque sans voix le visiteur, désarmé, annihilé par cette réplique disproportionnée.»

Il ne voulait pas en arriver à cette brouille inutile. Il avait juste trouvé stupide de redire la même chose. Il n'avait pas manifesté son impatience les fois d'avant où il était venu ici. Simplement, maintenant qu'il doit quitter Metropolis, il aurait souhaité être fixé définitivement sur l'issue qui a été réservée à son dossier par la Commission. Du reste, l'attaché d'administration ne parait nullement impressionné par l'incartade de ce jeune étudiant aux traits qui lui semblaient plutôt à la limite de la timidité, et qu'il considérait, ni plus ni moins, que comme un importun... L'homme réfléchit un moment. Il a la mine indifférente de tous les bureaucrates et elle n'inspire pas confiance. Tewfiq Baali est sûr que ce dernier n'ignorait pas le motif de sa requête, mais voulait encore une fois le faire marcher, sinon carrément «l'envoyer paître», comme on dit.

Finalement, l'employé décide avec une mauvaise volonté manifeste d'ouvrir un tiroir et d'en tirer un classeur à courrier. Puis il compulse une liasse d'enveloppes, tout en baillant inconsidérément. Il en soustrait un pli, en hochant la tête de scepticisme, et le remet platement à son destinataire.

«De toutes les façons, j'avais l'intention de faire suivre la réponse en recommandé à votre adresse, fait remarquer l'agent...

- Je vous épargne donc cette peine, et à l'Institut un timbre-poste !...

- Inutile de vous fâcher, jeune homme... maintenant que vous avez ce que vous voulez, il vous suffit de parapher ici, s'il vous plaît...

- Ce n'était pas trop tôt, murmure d'une voix cassée le demandeur, qui gribouille sa signature sur un carnet d' accusés de réception.»

Aujourd'hui, il aurait signé son arrêt de mort tant la lettre qu'il tient entre les mains peut faire basculer sa vie dans un sens ou dans un autre. Sa respiration s'accélère. Il déchire sans attendre l'enveloppe beige, à en-tête officiel, et déplie frénétiquement le document qu'elle contient, rêche au toucher. Son contenu,  ronéotypé, pré-signé, coupant au milieu de la page, est bref, sec, terriblement fonctionnaire ! Son cœur vient de faire un bon en avant. Il n'a pas besoin de relire. Ses bras se relâchent.

«Bien, c'est fini... plus d'alibi maintenant, se dit-il, avec le même chuchotement imperceptible, en fermant les yeux...

- Vous dites, s'enquiert le préposé, vaguement curieux, mais devinant à coup sûr le contenu de la correspondance ?...

- Heu... rien... merci, répond  son interlocuteur, après un moment d'absence.»

Il revient vers la porte à reculons. Tout en battant en retraite, il lève la tête vers le plafond avec des traits qui traduisent l'impuissance. L'employé le fixe avec une expression idiote, tandis qu'il scrute une salissure au plafond. Tout doucement, il actionne la poignée, avec la main derrière le dos, sort, en continuant de fixer la moucheture jusqu'à ce qu'il referme la porte. Il reste longtemps face à cette porte, comme pétrifié. Il a déjà fait une boule du document qu'il tient à la main et le lâche. D'aussi loin qu'il se souvienne, il n'a jamais jeté un papier inutile que dans une corbeille. A l'évidence, il a décidé que cette lettre ne méritait pas de se trouver dans une de ses poches. Il est hors de question qu'il fasse appel maintenant. Il est vain, aurait-il dû dire... Car jusqu'ici, il avait cru que son avenir postuniversitaire ne dépendait que de lui, de son savoir-faire, de sa volonté tenace, et non du bon vouloir de quiconque. Encore moins celui venant d'une personne morale sans conscience entre les mains des humains. Après quelques pas, il corrige son jugement.

«Trop facile et inutile de s'en prendre à la bureaucratie, se dit-il avec amertume... c'est le système tout entier qu'il faut condamner... qu'est-ce qu'un système, au fait ?... suis-je arrivé à bien le définir après quatre années de politologie débridée ?... n'est-ce pas simplement ce foutoir où tout le monde trouverait son compte, en n'étant pas trop regardant sur ce qui se passe au-dessus de soi... sauf pour des excentriques dans mon genre, évidemment... trop dangereux et pas conciliants pour un sou.»

L'administration, ce monstre hideux des temps modernes, il la connaît bien maintenant. Il a eu le temps de mesurer, tout au long du labyrinthe de son cursus, l'aveuglement de sa force. Il sait désormais que les mailles de son filet emprisonnent toute la société. Qu'il est épuisant de chercher à lui résister. C'est comme une hydre à mille têtes. On a beau les couper, elles repoussent instantanément !

Il allonge son allure. Encore une fois, l'entrain qu'il veut se donner, comme pour surmonter un obstacle, ne dure pas. Il s'essouffle rapidement. Les couloirs de l'Institut sont déserts, silencieux, comme animés d'une hostilité qui ne le concerne que lui. Il s'arrête un moment à hauteur des tableaux d'affichage du premier étage. A un emplacement sont encore portées les listes des soixante-douze lauréats de sa promotion.

Que représente cette poignée de veinards parmi les cinq cent dix étudiants qui ont pris le départ, quatre années auparavant, de la grande course à l'assaut des titres technocratiques ? Une élite dévouée ? Une future légion de bureaucrates intraitables ? Ou simplement un contingent supplémentaire d'intellectuels gênants ? A son détriment, plutôt ce dernier cas de figure, n'est-ce pas ?

«Nous sommes devenus sans le vouloir les rescapés d'une épopée obscurément chevaleresque, murmure-t-il avec émotion... on pousse l'outrecuidance jusqu'à faire abstraction de nos succès... de faire main basse sur nos espoirs... le salut est ailleurs, pas dans ce pays... je me corrige...je veux dire, pas sous les auspices de ce régime.»

Une prude fierté éclaire tout de même les traits de son visage. Car son nom est encore là, en première ligne, narguant les ténébreux représentants de la fonction publique ! Il lui parait comme en surimpression, bien que les caractères soient un peu jaunis par le soleil de l'été. C'est une certitude, mais il en éprouve maintenant le contentement du vainqueur blasé. Car il lui semble avoir gagné toutes les batailles, sans saisir ce qui aurait dû être la plus belle conquête, dans un univers idéal de gens raisonnables, de bien-pensants.

Mais peu importe désormais ! Des fonctionnaires malveillants, ou bêtes et disciplinés, ont cru pouvoir le dévier de sa route. De toute évidence, le prochain cycle universitaire qui s'annonce recommencera sans lui. La Direction de l'Institut, à la rentrée, accueillera de nouveaux mais non moins crédules étudiants ambitieux, et les murs de l'édifice accumuleront de nouvelles couches de poussière noire qu'on n'essuie jamais.

En toute vérité, c'est comme un déclic cosmogonique qui s'est enclenché à son insu, le faisant basculer dans une autre dimension. C'est aujourd'hui seulement qu'il réalise combien est devenue inutile sa présence en ces lieux, et c'est véritablement comme un intrus qu'il se dirige vers le rez-de-chaussée.

 

Une silhouette féminine le frôle à la sortie, qu'il dépasse sans discerner les traits de son visage. Évidemment, il a le dos courbé, les yeux fixés au sol et l'esprit ailleurs, comme souvent. La lettre qu'il vient de lire a achevé de l'assommer. Il croit entendre prononcer son prénom mais il ne se retourne pas, pensant curieusement au même moment que, comme la femme de Loth à la sortie de Sodome, il ne le ferait qu'à ses torts... Peine perdue. Quelqu'un le rejoint précipitamment et l'empoigne par le bras.

«Alors, Monsieur le Lunatique, on plane dans la stratosphère, lui lance une jeune femme de courte taille et de forte corpulence ?...

- Tiens Warda, lâche-t-il, en sursautant, puis en reculant avec un haut-le-corps qu'il dissimule mal... tu vois, je tentais de filer incognito mais c'est impossible à réussir sur ce boulevard... à moins de trouver l'élixir de l'homme invisible...

- Tu cherchais à m'éviter, précisément ?...

- Pourquoi tu dis ça ?... taxe-moi de tout, sauf de cette suffisance... je ne t'ai pas vue, tout simplement...

- Où cours-tu comme ça, chéri, répond-t-elle en occultant ses réponses acerbes, tout en serrant son étreinte, car le jeune homme, avec un élan vers l'avant, donne réellement l'impression de vouloir déguerpir au plus vite ?...

- Hé, doucement, Princesse des Pauvres, tu m'arraches le bras, crie-t-il, agacé, en faisant le geste de vouloir se dégager...

- Qu'est-ce qu'il y a, Tewfiq ?... tu ne te sens pas bien, s'étonne l'étudiante, en retirant brusquement sa main et en adoptant un air subtilement grave ?...

- Fatigué de revenir un peu trop souvent sur mes pas, voila tout, alors qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat, réplique-t-il, en avalant une fois de plus avec peine sa salive !...

- Sans blague... je ne t'aie jamais trouvé une mine aussi sombre, s'alarme-t-elle pour de vrai maintenant ?... as-tu pu régler ton problème?...

- Regarde autour de toi, Warda, dit-il en répondant à côté... c'est un mal d'époque... ne trouvons pas le prétexte du carême pour expliquer tout cet abattement collectif... mais toi, tu ne peux ressentir la douce lassitude des jeûneurs en fin d'après-midi, car tu grignotes par-ci, par-là comme tous ces illuminés qui fument au grand jour...

- Allez, ne me fais pas marcher... avoue-moi ton ressentiment... j'ai des remèdes miracle, glousse-t-elle de façon très équivoque.»

D'une manière ou d'une autre, Warda Bouta est décidée désormais à jouer son va-tout avec le major de leur promotion, car son cycle académique maintenant terminé, celui-là partirait certainement là où elle ne le verrait plus.

Lui ne dit plus rien et regarde le sol en permanence. Elle est embarrassée. Ce camarade la désarme toujours lorsqu'il se tait subitement. C'est souvent chez lui signe de désappointement, et en même temps, probablement pense-t-elle, un état de maturité intellectuelle précoce. Tandis qu'il scrute ses chaussures, elle l'observe à la dérobée, tout à la fois curieuse, espiègle et perplexe. Elle ne sait pas comment réparer sa bévue verbeuse. Elle a déjà oublié les mots qui ont pu blesser celui qui ne lui a jamais fait d'avances, qui n'a pas tenté de devenir son amant. Le désarroi momentané de la jeune femme ne l'empêche pas de saluer avec des yeux malicieux les étudiants de passage qu'elle connaît tous par leurs prénoms. Des pis-aller. Elle aurait du temps à revendre avec chacun d'eux. Jamais avec Tewfiq Baali. Il est si... insaisissable, ne fréquentant que rarement le campus, ne stationnant jamais au perron de l'Institut comme les autres étudiants, à l'image de la statue de marbre de Venus qui y trône. Warda Bouta resterait une journée entière avec lui, les yeux rivés à ses lèvres, captant et soupesant le moindre mot qu'il prononcerait, y trouvant une originalité novatrice permanente. Elle irait plus loin et n'hésiterait pas à partager son lit s'il le lui demandait. Or, Tewfiq Baali ne demande jamais rien. Et son attrait vient, peu de gens se l'expliquent, sans doute de son effacement. Contrairement aux autres étudiants, elle n'a jamais été éconduite par lui à cause de sa prétendue mais non moins célèbre difformité du visage, sauf peut-être maintenant, pour des raisons qu'elle ne s'explique pas. Ne lui a-t-il pas dit une fois, de façon admirable, alors qu'elle se plaignait du regard caustique des autres :

«Rassure-toi, Warda... il n'y a de laideur que celle de l'esprit.»

Mais pourquoi donc cette nouvelle attitude ? Alors qu'en réalité, à cet instant précis, lui ne voudrait que la semer, sans fioritures. Il a gardé suffisamment d'opiniâtreté pour cogiter seul le refus qu'il a essuyé. Il sent l'haleine courte et parfumée de l'étudiante, et une fois de plus, il se demande pourquoi elle n'a pas songé à faire enlever par un chirurgien la grosse verrue noire que dame nature, certainement pas par cruauté, a fait pousser sur son nez. Il n'a pourtant pas manqué de le lui recommander. O combien il a envie de lui dire qu'il est devenu allergique au froufrou de robe de toutes les étudiantes et pas seulement de la sienne ! Il se ravise, comme un joueur qui hésite à découvrir une carte qu'il croit précieuse. Les cartes, il n'en détient aucune désormais. En fait, il ne veut pas être méchant. Après quelques pas dans une direction que sa camarade veut lui faire emprunter en sa compagnie, à l'opposé de chez lui, crénom, plutôt vers son studio à elle, semble-t-il, Tewfiq Baali s'arrête sans raison apparente et ferme péniblement les yeux.

«Ok, Warda, je te laisse, parvient-il à lâcher...

- Attends !... tu ne vas pas me fausser compagnie comme ça ?... où irais-tu par cette chaleur ?...

- A mon alcôve obscure... je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit... je vais tenter de dormir un peu...

- Pourquoi refuses-tu de me dire ce qui te tracasse ?»

Il la regarde fixement cette fois, pour mieux la convaincre de sa décision de prendre congé d'elle, et en lui montrant qu'il a sans doute deviné dans ses pensées et ses projets...

«Depuis mon retour du volontariat, j'ai tenté de te joindre sans succès, enchaîne-t-elle avec une moue de réprobation... tu n'as pas répondu aux billets que j'ai glissés dans ta boite aux lettres... tu t'es évanoui dans la nature... tu ne m'as pas envoyé comme convenu l'adresse du camp de vacances où tu es allé encadrer les aveugles pour que je t'y rejoigne... tu ne m'as pas invité à la fête que tes parents ont certainement organisé au bled pour fêter ta réussite... j'espère que ce n'est pas parce que moi je redouble que tu me vois désormais de haut...

- Pourquoi dis-tu ça, Warda ?... tu sais très bien que ce n'est pas dans ma nature... simplement, en ce moment, je veux que toute l'humanité m'oublie... j'ai tout donné... je n'ai plus rien...

- Viens chez moi ce soir... je te préparerais une bonne chorba... et... je... je te soignerais, lâche-t-elle en rougissant !...

 - Tu n'y penses pas ?... je n'ai jamais mis les pieds chez vous...

- Rassure-toi... si tu es gêné par Monique, elle est absente...

- Fichtre!... pendant le jeûne, je ne devrais même pas te serrer la main... quant à me trouver seul avec toi entre quatre murs...

- Puisque tu as parlé de chat... le soir... ils sont tous gris, lui souffle-t-elle à l'oreille !...

- Quelle histoire, alors !... si tu insistes dans ce sens, je te laisse tomber, dit-il en faisant mine de rebrousser le chemin...

- Soit, corrige-t-elle, tout aussi téméraire... tu permets au moins qu'on fasse un bout de chemin ensemble ?...

- Oui, mais dans ma direction, s'il te plaît... je dois rentrer... car j'ai d'impérieuses obligations à satisfaire.»

Il n'a en réalité rien d'autre à faire qu'à plier bagage. Une retraite en bon ordre, comme un héros fatigué qui s'est donné à fond, qui avait les outils individuels pour gagner, mais qui observe avec amertume la déroute de son camp...

«Dac !... tu m'expliqueras chemin faisant les raisons de ce retranchement nihiliste, dit-elle, en retenant une furieuse envie de rire...

- Va pour la marche, Princesse, se décide-t-il finalement, tout en se moquant du jeu de mots recherché mais non moins stupide qu'elle vient de formuler... mais il n'y a rien en ce qui me concerne qui vaille la peine d'être commenté, ajoute-t-il avec acrimonie.»

 

Le couple s'achemine lentement vers la Grande Poste. Le soleil les pourchasse impitoyablement d'une chaussée à l'autre. Warda Bouta s'arrête souvent aux vitrines, achevant d'exaspérer son compagnon. Elle entame, par bribes, une conversation à sens unique. Il acquiesce invariablement, évitant toute polémique fatigante, en affichant son vague sourire de tous les instants. Sa camarade plonge dans un mémorable tour d'horizon politique, emprunt de phraséologie révolutionnaire à la mode, doublée d'un penchant inné pour le tricotage, le papier peint et les recettes de cuisine. Quelque part, on croirait qu'elle voudrait qu'il sache qu'elle ferait une bonne mère et un parfait cordon bleu...

Elle pousse le bouchon très loin dans ses développements de mauvaise facture. Qu'elle espère voir le service militaire étendu aux jeunes filles de dix-huit ans est une idée dans l'air du temps, mais de là à poser les jalons sa moisson de réformes agricoles à proposer aux paysans, elle foutrait la pagaille dans les campagnes...  !

De pas en pas, le détachement de Tewfiq Baali ne fait que grandir. A présent qu'il est fixé sur des perspectives immédiates négatives concernant son avenir, tout lui est égal. Que le gouvernement, par démagogie, promette un poste de travail à tout citoyen, quel que soit son profil et indépendamment de son ardeur au travail, ou qu'il opère à un virage politique à 180° degrés, peu lui importe ! C'est pour ne pas faire présence barbante qu'il hasarde de temps à autre un «pourquoi pas ?» très aléatoire en direction de l'étudiante...

En marchant, il se détache peu à peu de l'atmosphère ambiante délétère du lieu et du moment. Sa mémoire remonte quatre années en arrière. Dieu, combien de fois il a emprunté cet itinéraire habituel, au cœur de cette cité fébrile, afin de rejoindre la Salle de Conférences des facultés! Tantôt avec le sentiment triomphateur d'être au centre du monde, tantôt se sentant une entité négligeable devant  l'omnipotente arrogance des Métropolitains, leur fatale insensibilité et leur douloureux égarement des sens. Attitudes qui mûrissent monstrueusement dans toutes les grandes villes. Heureusement, à présent, il a le sentiment d'être en passe de sortir de ce qui ressemble à une jungle impitoyable d'Homo Sapiens dénaturés. Sinon indemne, du moins avec pas trop de blessures internes...

 

Le duo vogue de boulevard en ruelle, recherchant les couloirs frais du front de mer. La lumière décroît à l'Ouest. Les artères de la cité s'animent doucement. Tewfiq Baali remarque comme tant de fois la routine qui parait s'être incrustée sur les visages des gens. Feux rouges, passages protégés, trottoirs. Vrombissement de voitures nerveuses. Devantures provocantes. Encore feux rouges, passages protégés, trottoirs ! Tintamarre des avertisseurs ! Fumée des pots d'échappement !

«Alors, tu me dis pourquoi tu es fâché contre toute l'humanité, revient-elle à la rescousse ?...

- Voila que tu remues le couteau dans la plaie, s'insurge-t-il, en fronçant les sourcils.»

Elle s'esclaffe, étonnée par cette réflexion, qu'elle trouve spirituelle, au moment où lui est à bout de souffle et ne désespère pas de lui fausser compagnie. Il a parlé d'une voix lointaine, qui s'est hissée avec peine du plus profond de sa gorge vers sa bouche. Son larynx n'a pas produit plus de trois syllabes à la fois depuis une demi-heure. Cette aphonie momentanée, mais souvent caractérielle, traduit toute son impuissance à répliquer.

«Tu veux savoir ce qu'il m'est absolument impérieux de taire, ajoute-t-il avec un demi sourire... coquine, va !»

Il réfléchit de nouveau au prétexte à invoquer pour la semer. Peine perdue! Elle l'entraîne déjà par la main du côté du bâtiment des œuvres universitaires. Cinq étages d'escaliers à grimper, rien que pour obtenir un renseignement dont la réponse coulerait de source ! Il freine l'élan de sa compagne et regarde, exténué, la hauteur de l'édifice.

«Ça non !... je suis crevé, Princesse !... tu entends ?... comme une passoire !... un pas de plus et je... »

Ses yeux montrent des signes de syncope imminente,  annonçée par le familier vertige qui menace de lui faire de nouveau tourner la tête. Sans se rendre compte, il vient de chanceler légèrement de son centre de gravité. Elle le retient et insiste pour le faire monter, en le soutenant par le bras. Il résiste avec ce qui lui reste de ressort nerveux.

«Tu ne comprends pas que je suis groggy, implore-t-il ?... si tu as un peu d'affection pour moi, monte seule, je t'attendrais...

- Soit, dit-elle, de nouveau inquiète de son état... mets-toi quelque part à l'ombre cinq minutes... je ne tarderais pas... j'en profiterais pour passer au centre médico-social te prendre un rendez-vous avec le médecin, puisque manifestement tu as l'air d'être malade...

- Je... »

Il veut encore protester. Elle s'est déjà éloignée, le laissant planté au milieu de la chaussée, incapable de réaction. Il lève une fois de plus les yeux vers la façade de l'immeuble. Sa paume d'Adam monte laborieusement dans sa gorge. Une voiture arrive à l'improviste derrière lui, dont le klaxon rageur le fait sursauter, l'obligeant à se déplacer précipitamment vers le trottoir, dans un mouvement désordonné ressemblant à celui d'un handicapé moteur, au-dessus de ce que lui permettent ses forces. Le chauffeur ricane en le dépassant. Il aurait volontiers tordu le cou à ce dernier s'il s'était arrêté, comme à tous les Métropolitains bien installés dans leurs acquis territoriaux, qui trouvent toujours à redire n'importe quoi au sujet de n'importe qui!... Représailles futiles ... 

Il s'appuie des mains à la carrosserie brûlante d'un fourgon en stationnement pour souffler, avant de les en retirer brusquement. Décidément, rien ne lui réussit ! Il parvient finalement à se faufiler entre deux pare-chocs et à s'approcher de l'ombre d'un arbre, s'effondrant brutalement à la base de son tronc.

Ce n'est que bien plus tard qu'il reprend conscience de ce qui l'entoure. Un passant le fixe, qui doit le prendre pour un chômeur invétéré attendant depuis longtemps un bulletin de placement de la main-d'œuvre. Pour ne pas demeurer en reste face à sa malchance et à la stupidité de sa présente posture, il ne trouve pour seule ressource que de faire l'inventaire de ses poches. Il en retire un carnet de tickets de repas universitaires largement entamé, un bout de cigare, un bon de réquisition pour voyager gratis par chemin de fer, une pièce de vingt centimes en cuivre moisi, et... un agenda fripé qui n'ouvre malheureusement aucune porte...

Voila à quoi se résume toute sa fortune. Jamais il ne crut s'attendre à un épilogue aussi singulièrement commun, sans enthousiasme, sans la verve de ses débuts à l'Institut. Et malgré sa brillante réussite, échoir ici. Et attendre. Toujours attendre. Il s'était pourtant cru suffisamment préparé pour amortir le fameux son de loquet qui, à un moment ou à un autre, semble enfermer subitement les soubresauts de la vie d'un homme dans une sorte de cocon translucide, d'où la vue est fixe, morne et curieusement éternelle. Pendant toutes ces années passées à Metropolis, contre vents et marées, il s'était volontairement laissé manipuler, endoctriner, compartimenter, par une obscure puissance insaisissable. Mais en apparence seulement. Car secrètement, il sait qu'il est resté le même. Si l'université ne lui a pas apporté davantage de bonheur, il est convaincu que sa prime jeunesse, au moins, a été belle et fertiles ont été ses promesses.

 

Un quart d'heure passe. Warda Bouta ne revient pas. Tewfiq Baali se relève péniblement. En réalité, il n'était pas resté là à l'attendre, mais plutôt parce qu'il ne pouvait faire autrement, prostré comme il était. D'une manière ou d'une autre, à son retour, son amie l'aurait certainement entraîné vers une autre «villégiature» d'étudiante, type mercerie, pâtisserie ou monoprix, dont il a horreur. Il a partiellement repris ses sens et il s'identifie brutalement à un idiot qui a mis longtemps avant de réaliser la nature de son état... Mais il se reprend rapidement et gaillardement au bout de quelques enjambées.

«Elle donnera l'explication qu'elle voudra à ma disparition, conclut-il avec un inattendu et délectable soulagement.»

Tewfiq Baali est nomade du côté de son père, qui lui a situé la noble extraction de leur tribu et son parcours historique. Il est montagnard du côté de sa mère qui ne dit pas un mot de trop. Assurément, il a le sentiment d'avoir le sang d'un homme libre par excellence. Il est persuadé d'avoir eu une bonne éducation et le meilleur enseignement qui soit. Tant par la déduction instinctive propre aux habitants du désert qui savent, rien qu'en interprétant le cheminement de traces sur le sable, si un voyageur a des intentions pacifiques ou hostiles, s'il mérite assistance ou maraude seulement, que par l'analyse cohérente et rigoureuse du chercheur académique qu'il est devenu, il est maintenant persuadé que la seule manière de combattre l'administration, lorsqu'elle vous tourne le dos, est de lui rendre la pareille! Tout bonnement. Autrement, ce serait, comme Don Quichotte, provoquer le vent en duel... Il faut arrêter de tourner autour du pot. Il faut chercher à sortir du piège. Il faut aller ailleurs, vers les espaces libres et dégagés, là où tout est lumière, pureté, limpidité.

«Après tout, ne suis-je pas né citadin par inadvertance historique, se dit-il présentement en revenant sur ses pas, avec de l'humidité dans les yeux?... c'est à la corde de Dieu que je dois tenir... point de salut en dehors de sa voie... Il est la Lumière des cieux et de la Terre... et l'administration est tout son contraire... elle n'est que cendres et ténèbres.»

 

La chaleur est légèrement tombée. Metropolis se réveille en crescendo, après une longue léthargie diurne répétée sans cesse depuis un mois. Tewfiq Baali revient sur ses pas. Sa progression est lente et pénible vers les hauteurs du Plateau Sauliere, par ces ruelles montantes qu'il a empruntées des milliers de fois.

«C'est comme un chemin de croix au-devant duquel on voit reculer la vie, se surprend-t-il à imaginer.»

Cette dithyrambique pointe de philosophie à image spatio-temporelle, qui a visité à l'improviste son cerveau, tranche étonnamment avec son impénétrable entendement habituel. Elle le fait sourire et l'inspire.

Lorsqu'il referme la porte de sa garçonnière, un trésor d'ombre, de fraîcheur et de silence l'accueille. La table est empoussiérée. Dessus est posé un carnet à ressort. En diagonale, un stylo.

Un léger tremblement s'empare de sa main droite. Ses paupières se mettent à frétiller involontairement. La pénombre de la pièce atténue l'aigreur des dernières heures passées dehors. De proche en proche, il ressent à fleur de peau les pulsations de la clameur électromagnétique de la ville. Des gouttes d'eau suintent du robinet.

 

Journal/27 Septembre 19.. - Écrire, c'est une façon comme une autre de ne pas s'avouer vaincu, même si l'on se rend compte, après coup, d'être dépassé, quelque part, à un moment donné, par les événements. C'est aussi une dernière tentative de fixer le temps à sa propre montre. Et voila qu'un chuchotement humide parcourt l'espace entre les lignes vers on ne sait quel cheminement mémorable... .

Dire que j'écris depuis si longtemps sans me lasser, ne serait-ce qu'un jour ! Je veux dire que j'ai persévéré dans ce rituel romanesque de me pencher sur le papier de carnets bon marché, et j'ai usé beaucoup de plumes à essayer de faire mon auto auscultation quotidienne. A me faire des aveux, en me disant inconsciemment à moi-même : «Voila, tu ne triches pas.»

L'être nocturne lucide venait de faire la leçon au bouillonnant superman du jour... déjà fatigué. D'où l'autosatisfaction, n'est-ce pas ? Quelle durée et quelle constance, qui m'étonnent plus moi-même aujourd'hui qu'elles n'aient intrigué ma famille et mes amis depuis longtemps déjà !

En réalité, n'ai-je pas fait de mon journal plus un aide-mémoire pratique qu'un cahier intime ? Assurément. Car, à mesure que les années ont passé, j'ai été surpris un jour d'écrire comme pour le compte d'un tribunal de la postérité où, horreur, j'étais mon propre greffier !

En y repensant maintenant, je constate qu'on ne peut écrire admirablement qu'au présent. Et plus je le réalise, plus je m'en sens désarmé. A la perspective d'ébauche d'un roman, j'éprouve une gêne intellectuelle indescriptible. Car je doute pouvoir transporter les lecteurs sur les traces de personnages, somme toute, fictifs, en croyant pouvoir y insuffler l'âme d'êtres humains en chair et en os. Car je suis loin d'être un Dieu. Bien que je poursuivrais cette quête toute ma vie, je considère d'emblée ce projet comme une entreprise hasardeuse, certainement vouée à l'échec.

En y pensant aussi, je me suis mis à feuilleter quelques pages usées de mes carnets. L'œuvre que j'ai projetée, qui aurait dû être belle et aussi longue que puisse l'être la vie d'un homme, est écrite, en fait, pour des générations à des années-lumière d'ici, qui la liraient comme on compulse un livre de protohistoire.

Qu'est donc devenue cette œuvre de saga, impitoyablement longue, quoique mortelle, me diriez-vous ? Je répondrais, à peu de chose près, comme suit :

Un jour, bien que jaloux de l'intimité secrète de mes carnets, j'ai osé donner à lire à un ami des extraits de pages relatant des instants où ses pas ont croisé les miens, il y a fort longtemps. L'anecdote se rapportait à un échange philosophique que nous avions eu sur l'au-delà. D'abord surpris que j'eusse pris la liberté d'emprisonner des morceaux de sa vie sans sa permission, voici ce qu'il me dit, en plissant les yeux d'indulgence :

« Nous étions si jeunes, Tewfiq... et nous confondions Dieu avec le ciel.»

Lui est devenu un athée discret. Moi, un panthéiste à l'âme flétrie par le dioxyde de carbone et les assauts pervers de la grande ville. Si nous sommes restés liés malgré tout, son impression, très terre à terre, est par contre aux antipodes de ma passion d'écrire. A vrai dire, je n'ai pas entamé l'écriture dans le but de devenir célèbre. Au début, il m'importait peu que mes textes soient  lus par les autres. Il m'était absolument égal qu'on en fasse l'éloge ou la critique. C'était plutôt comme un retranchement mental où l'on fait le tri de ses pensées, une retraite intellectuelle où l'on garde des impressions que l'on croit plus précieuses que des pierres rares. Hélas, les choses ne se passent pas toujours comme on les projette. Et les impressions non plus n'échappent pas à la patine du temps, perçues plus tard comme des complaintes pathétiques par les tenants du réalisme et du modernisme.

Je n'ai cessé d'écrire depuis l'âge de douze ans. Qu'il pleuve ou qu'il vente, que je sois malade ou en voyage, je notais absolument tous les faits et gestes de ma vie, sans gêne et sans pudeur. Je notais le temps qu'il faisait, les personnes que je rencontrais, les événements qui se produisaient, mes états d'âme intérieurs et mes questionnements métaphysiques.

J'apprenais patiemment à organiser mon emploi du temps au rythme de longues journées d'études. C'était ma vie de tous les jours, quoi. Celle du commun des mortels. Avec ses joies et ses peines. La consignation de faits qu'on croit majeurs, dans ces villes de l'intérieur, où il se passe rarement quelque chose de déterminant. Relues bien plus tard, les pages relatant ces nouveautés s'avèrent résumer simplement une visite routinière, une rencontre banale, un court voyage.

Avec dévotion et régularité, jour après jour, je croyais pouvoir saisir l'essentiel de mes palpitations. Chaque page était en quelque sorte un suicide intérieur, entremêlé d'omniscients fratricides, et chaque ligne exaspérait un peu plus un «moi» mûrissant, envahissant.

Autant les coups de poing que les baisers, les bonnes actions que les bêtises, ma main avouait absolument tout; elle témoignait le plus souvent à charge contre moi. Au fil des pages et des années, mon écriture devenait graduellement illisible, tant sur le plan graphologique qu'épistémologique. Mais je lui trouvais la vitesse qu'il fallait, le moment court et opportun, afin de m'en débarrasser, comme on fausse compagnie à une maîtresse après l'amour...

D'illusion en désillusion, je décide paradoxalement de continuer d'écrire. Peut-être pas exactement comme je l'ai conçu auparavant. Je me vois donc opérer à une correction de trajectoire. Que de lest a été donné aujourd'hui, d'un seul tenant, à mes projets les plus fous ! En même temps, je sais que de multiples chemins défrichés et rectilignes me sont offerts en compensation par mon Créateur. Lui seul sait ce qu'il y a de mieux pour moi.

J'ai l'alternative de rester à Metropolis en m'inscrivant en post graduation, ou de partir là où l'on fait, de gré ou de force, le don de sa personne. Il faut dire qu'aucune de ces deux perspectives ne m'est séduisante. La première, car je n'ai plus rien à apprendre dans cet institut. La seconde, puisque imposée et obligatoire. Mais la deuxième a l'avantage d'emporter mon assentiment, parce que nouvelle par rapport à mon quotidien d'étudiant blasé, et certainement très prometteuse pour mon avenir. Considérons-la comme un passage obligé vers la liberté.

Quel choix possible entre les deux, dites-moi, hypothétiques lecteurs ? Une seule certitude maintenant. L'heure dictée par la décision imposée approche. Il est, je crois, trop tard pour les rêves éveillés...

Soit ! J'imagine qu'il me reste encore un peu de lucidité pour savoir où je vais, pourquoi j'y vais, ce que je vais y faire, ce qu'on y attend de moi. C'est donc sans surprise que je quitterais Metropolis. Mais je ne reviendrais pas pour autant au point de départ. Je veux aller de l'avant. Je me sens apte à triompher de l'adversité, même avec de l'amertume au fond de la gorge.-

 

Plus qu'une demi-heure avant l'Adhan. Tewfiq Baali referme doucement la porte de sa chambre. Il en caresse doucement le bois nervuré.

«L'heure est aux fermetures définitives, n'est-ce pas, se dit-il avec une émotion difficilement contenue ?... adieu, compagne de mes nuits.»

Cette garçonnière a été son seul havre de paix pendant toutes ces années d'apprentissage de la vie. Il se dit qu'elle pourrait contenir toute la misère du monde, n'en déplaise aux gens parvenus qui répugnent à voir la vérité en face. Puisqu'elle a pu cacher une pauvreté fatalement estudiantine, puisqu'elle a été le berceau de ses rêves, le baume réparateur de ses fatigues. Mais cette fois, il descend les marches de l'escalier sans la certitude mathématique de les remonter une autre fois. C'est maintenant au tour de son frère Younes de remplir de livres les étagères, et de prendre part à cette course féroce à l'assaut des diplômes.

Dehors, les jeûneurs commencent à s'agglutiner autour des marchands de bourek et autres pâtisseries orientales. Le mois de Ramadhan est en passe de terminer sa visite annuelle sur la Planète Terre. Pour la majorité des croyants pratiquants, hélas, c'est comme un grand ami qui s'en va, dont on a apprécié les émouvantes veillées du taraouih et dont on va regretter la délicieuse présence. Pour certains, ouf, c'est juste une corvée qui s'arrête...

 

Tewfiq Baali couvre la distance jusqu'au self-service des facultés en un temps record, ses accumulateurs rechargés comme par magie après la jouvence de l'écriture. Il a un cartable à la main pour tout bagage. Maintenant, il se sent léger, léger, comme s'il venait de se délester d'un poids énorme !

Une dizaine d'étudiants en grande discussion attendent devant la porte qui donne accès au réfectoire du rez-de-chaussée. Il s'approche du groupe, constitué en majorité de camarades de sa promotion, qui ne semblent pas s'étonner de sa présence rare en ces lieux où il ne vient presque jamais. Ils veulent tester sa perspicacité... .

«Hé, je te croyais parti toi, lui lance son ami Rachid Basta ?...

- C'est décidé, je pars ce soir, répond-t-il, en se massant les paupières...

- Comment as-tu su ?...

- Quoi donc, s'étonne l'arrivant ?...

- Ne me dis pas que tu es venu ici par hasard, farceur ?...

- Si... parce que c'était sur mon chemin... autrement, tu sais où je préfère manger, plutôt qu'à cette armée du Salut... alors, tu accouches ou quoi ?... qu'est-ce qui se trame par ici, ajoute-t-il avec un air faussement débonnaire ?»

Rachid Basta tente de prolonger le suspense, en restant silencieux. Les autres sourient laconiquement. Mystère et boule de gomme, semblent-ils tous vouloir dire. Cinq secondes suffisent à Tewfiq Baali pour imaginer comment pourrait se dérouler la soirée. Une foire d'empoigne !...

«On distribue le pécule ce soir, confirme-t-il infailliblement !... mais comment l'avez-vous su ?... tout le monde semblait l'ignorer cet après-midi à l'Institut... pas de note de service... rien n'a filtré...

- Tu ne connais pas l'intromission de Warda, dit quelqu'un dans le groupe ?...

- Mais Warda ne m'a pas quitté d'une... attendez... mais oui, s'exclame-t-il, en se frappant le front avec la paume de la main !... je l'ai laissée du côté des œuvres universitaires toute à l'heure !... oh, j'imagine à quelle échelle monstrueuse elle a dû ébruiter la nouvelle !...

- Ha, ha, ha, elle a ce chic, la Princesse, s'esclaffe Rachid Basta !... personne ne la connaît mieux que toi !... elle aurait ameuté tous les affamés du Sahel si on lui avait dit qu'ils ouvraient droit à la bourse !...

- Venez, approchons-nous de l'entrée, dit un étudiant...

- Tout le monde va rappliquer ici en deux temps, trois mouvements, s'inquiète un autre...

- Comme des requins qui ont repéré une traînée de sang, affirme un troisième...

- Il faudra serrer de près toute à l'heure, si tu veux partir les poches pleines, chuchote Rachid Basta à l'oreille de son ami, en lui tapotant le dos, et en l'entraînant vers l'avant !...

- Demain, c'est l'Aïd... je t'avoue que je m'étais vu partir bredouille à la maison, reconnaît ce dernier...

- Tu peux compter que je décrocherais d'ici plein aux as, prétend son camarade... il m'aurait coûté de savoir mon argent entre les mains des opportunistes pistonnés de la dernière minute !...

- Ç'aurait été dommage, n'est-ce pas ?... nos dernières ressources...

- Oui, Tewfiq... en ce qui me concerne, les dernières avant fort longtemps, conclut Rachid Basta, en se drapant subitement dans son silence habituel.»

Les étudiants arrivent au fur et à mesure que se précise l'heure de la rupture du jeûne. Parmi eux, il y a les «professionnels», ceux qui sont à l'université depuis huit ou dix ans, à redoubler deux ou trois fois dans une filière, avant de sauter dans une autre, pour ne pas perdre l'allocation de bourse. Ils viennent s'asseoir seize heures d'affilée aux terrasses de la Brass, du Cercle des Étudiants ou du Rotary-Club, devant un café crème, avec Gitanes sans filtre et journal Le Monde bien en vus, pérorant en discussions prétendument sophistiquées...

Certains montent machinalement aux salles de restauration du deuxième et du troisième étage, avec la même mine pathétique d'intellectuels plus ou moins chevronnés que Tewfiq Baali s'est vu afficher sur le grand miroir des vestiaires de la Salle des Conférences pendant toutes ces années. D'autres s'arrêtent net au milieu du hall, se renseignent comme des détectives qui cherchent la preuve par neuf, et se serrent promptement au groupe dès qu'ils sont sûrs de l'incroyable nouvelle. Leur besoin famélique de fonds neufs et revigorants leur fait oublier le F'tour !

Au bout de dix minutes, la file d'attente s'allonge et prend vite des proportions démentielles ! Comme de coutume, on suggère dans le peloton de tête que les premiers s'assoient à même le sol, afin d'éviter toute bousculade inutile avant l'ouverture de la porte. L'avant-garde s'exécute sans grand enthousiasme, tout en sachant que, sitôt l'accès libéré, invariablement, il y aura du grabuge !

Dehors, le boulevard s'assombrit. Des voitures passent à cent à l'heure. On peut entendre leurs échos mourants du hall tant le silence est profond. Les minutes et les secondes prennent le poids de l'attente. Chaque étudiant, muet et introverti, rumine ses propres tracas. Jusqu'à ce que, ondoyant du foyer d'à-côté, inattendue mais toujours délicieuse à entendre par un jeûneur à part entière, malheureusement déjà lointaine, la voix du muezzin annonce à la radio l'heure de la prière du Maghrib :

 

«Allahou akbar, allahou akbar !... ech hadou enna laa illaha illallah !... ech hadou enna Mohamadan rassouloullah !... haya ala essalat !... haya ala el fallah !... allahou akbar !... allahou akbar !... laa illaha illallah !»

 

Rachid Basta sort de son sac un sandwich de frites omelette, qu'il coupe en deux, et tend une moitié à son compagnon. Ce dernier fait un geste circulaire de la main autour de lui pour éventuellement en offrir un bout à quelqu'un qui n'a rien. Réflexe d'éducation et de convivialité arabe. Non. Personne n'en veut. Il entame le sien sans appétit aucun. Il n'avait pas songé à préparer quelque nourriture, en prévision du voyage, car il ne savait pas le matin s'il devait partir ou rester. En réalité, la seule valeur marchande d'échange qui lui reste est constituée de tickets de repas, qu'il pensait refiler au premier venu, question d'acheter un ou deux paquets de cigarettes et des bricoles. Son régime alimentaire pendant tout le mois était plutôt pauvre, mais il n'avait eu aucune sensation de faim, jusqu'à ce que son équilibre physiologique s'en ressente. D'où les vertiges, les crampes et des visions cauchemardesques la nuit.

Dans la file, on se met à grignoter ou à fumer d'emblée. L'asile prodigieusement fraternel du hall sanctifie, l'espace d'un instant, à l'unisson, la communauté de destins, l'accomplissement des espoirs, et les conversations reprennent, d'abord timides, puis de plus en plus nombreuses et prolixes, pas forcément intéressantes...

«Tu en as pour combien de temps encore à Metropolis, questionne-t-il Rachid Basta, entre deux bouchées ?...

- Bah... encore un jour ou deux, répond ce dernier, évasif... le temps de régler quelques problèmes... après, on verra...

- Je ne te vois pas traîner plus longtemps la savate par ici... tu n'as plus les moyens de t'enraciner... ils ont décidé cette fois de sévir dès la rentrée... tous ceux qui n'auront pas leurs papiers en règle d'ici là seront embarqués de force...

- Bah... j'irais au bled voir la vieille, même si on me coupe la tête après !...

- Je comprends... libère-toi vite et viens me rejoindre... tu verras, on s'amusera bien...

- Au pis-aller, j'en aurai pour soixante-douze heures... après quoi, Dieu est Miséricordieux, conclut tristement son compagnon, en se repliant de nouveau sur lui-même.»

Tewfiq Baali finit de manger et allume son bout de cigare. Un Havane véritable, que lui avait offert son professeur d'Économie de l'Amérique Latine. Un Chilien, jadis ministre de la justice du temps de la révolution, et exilé depuis le putsch des militaires. Voila plus d'une dizaine de jours qu'il y mordillait quelques instants au F'tour. Il aspire profondément une dernière bouffée de l'âcre fumée avant d'éteindre de nouveau le mégot, puis hausse les épaules :

«Après tout, je n'ai pas le don du sourire présidentiel, se dit-il... je suis assis parterre avec des gens dans la même situation... et mon Shanghai a besoin d'être recousu aux coudes.»

Cette réflexion le réconforte. Tout autour de lui, par contre, la tension devient électrique. La file d'attente a déjà débordé dans la rue. Le groupe de tête demeure alerte, l'oreille aux aguets. Le gros des arrivants fait cercle autour. Chacun calcule ses chances d'arriver au guichet avant l'épuisement des fonds. Les mines paraissent frustrées et menaçantes. Pour la bourse, beaucoup d'étudiants sont prêts à revendre leur savoir-vivre !...

Soudain, sans crier gare, quelqu'un manipule une clef dans la serrure ! Malgré le brouhaha, tout le monde a entendu le cliquetis du métal. L'avant-garde a juste le temps de se lever, car une formidable pression la projette déjà contre la porte encore fermée !

Tewfiq Baali se sent soulevé, la poitrine comprimée à fond par la masse des corps qui l'entourent. Les battants sont ouverts avec peine par les étudiants de l'avant-garde. Ils sont immédiatement aspirés vers l'arrière, comme par une vague de fond, avant d'être de nouveau entraînés vers l'avant, dans une déferlante tumultueuse, le long d'un couloir sans fin. Tewfiq Baali est bousculé de tous les côtés. Pour les malabars inconnus qui l'entourent, son corps frêle et épuisé ne compte pas. Il n'avait qu'à ne pas se trouver en travers de leur chemin ! C'est plutôt un obstacle comme un autre qu'il faut franchir !

«L'argent nous brûle, enregistre son cerveau !»

Il tente, coûte que coûte, de se libérer de l'implacable étreinte. Et il n'est pas le seul ! La mêlée formée par les corps des uns et des autres crée un bouchon, qui semble inexpugnable. Derrière, il entend le bois de la porte craquer, des gémissements, des jurons et même un sanglot. Une grappe humaine se disloque brusquement de la cohue et tombe à terre. Il se trouve être l'un des rares boursiers à s'en détacher vers l'avant, et il en profite pour se ruer vers le guichet. Il est bientôt rejoint par des coureurs intrépides, dont les pieds dangereux menacent de le crocheter d'un instant à l'autre par l'arrière! Il court en surveillant de biais l'allure du premier poursuivant.

«Trébucher maintenant serait la fin des haricots, arrive-t-il à penser !»

Il se colle au nouvel essaim qui s'est agglutiné devant la caisse. Rachid Basta a été catapulté à quatre longueurs du guichet. Comme d'habitude, il n'y a aucun service d'ordre pour organiser les rangs.

«C'est aux plus forts d'entamer le gibier et aux plus faibles de laisser des plumes, se dit-il... très fréquent et normal dans le monde animal... pas très marquée la frontière avec les humains, donc !... c'est certainement à ce comportement que des sociologues avertis jugeraient le degré de culture d'un peuple... en Suisse, en Autriche, en Suède, au Japon et dans beaucoup d'autres pays avancés, pour ne pas dire civilisés, ces ruades sont l'indice d'un sous-développement latent... Dieu m'est témoin, je ne m'y identifie pas... bien que forcé présentement de subir cette honte qui affecte toute nation qui mérite le respect.»

La sueur le baigne tout entier, tandis qu'il tente de renseigner le formulaire de déclaration sur l'honneur qu'un préposé a distribué aux premiers dans la file.

«0 combien l'argent nous aveugle, enregistre de nouveau son cerveau !»

L'employé s'enfuit finalement, en jetant rageusement la liasse en l'air dès qu'il réalise que l'étau des demandeurs se resserre trop dangereusement autour de lui.

Pendant quelques secondes, les feuilles de papier virevoltent comme des confettis avant d'atteindre le sol. Les étudiants se les arrachent comme s'ils constituaient des sauf-conduits pour le nirvana. Vision d'anarchie, d'égoïsme étroit, de calculs malicieux...

«Vite, pas le temps de philosopher, lui dicte aussitôt son instinct de conservation !»

Il remplit avec peine l'imprimé, secoué de tous côtés, sans céder d'un pouce sa place aux resquilleurs. Le stylo lui glisse entre les doigts ! Il signe dare-dare l'avis de débit. Le caissier le jauge sur toutes les coutures et contrôle minutieusement sa carte d'étudiant. Satisfait ou soupçonneux, il lui remet finalement une liasse de gros billets de dix mille, et lui décroche un signe méchant de la tête de céder la place au suivant. Tewfiq Baali ne s'en formalise pas outre mesure mais il se dit que si son cousin Hamid était dans les parages, cette impolitesse caractérisée aurait valu à son auteur une gifle magistrale de sa part ! Il fourre ce petit magot dans la poche, sans le recompter.

«Les dernières ressources... c'est le moins qu'on puisse dire, répète-t-il intérieurement.»

Maintenant, la salle est archi comble et il n'y a plus de file d'attente qui tienne ! Les plus effrontés des étudiants tentent la voie des airs, en utilisant les épaules et les têtes des autres comme tremplin, afin de parvenir près de la caisse !

«Quelle pagaille, se dit-il !... aucune leçon retenue du passé... pas de tentative pour améliorer l'accueil... organiser et faciliter la vie aux gens.»

Des bagarres sont vite maîtrisées, mais pas les blasphèmes, qui polluent les lieux en cette veille de fête religieuse, et il est trop tard pour corriger, une fois les jurons sortis de la bouche des imprécateurs. C'est le moment de filer ! Le partant palpe sans cesse l'argent dans sa poche en se dirigeant vers la sortie. Car dans ce type de bousculade, il n'ignore pas que les «intellectuels voleurs» ne manquent pas !

«Attends-moi !... je t'accompagnerais un bout de chemin, lui lance Rachid Basta à l'envolée !...

- Pas la peine, fiston !... je suis très en retard !...

- Plus que trois devant moi !... patiente un peu, quoi !...

- Impossible !... il est déjà trop tard !... souque ferme matelot jusqu'au port !... et tache de ne pas te laisser chiper ton trésor !...

- T'en fais pas !... je vais ruer dans les brancards !...

- A plus tard !...

- Bon retour !... amuse-toi bien !...

- C'est ça !... rendez-vous où tu sais !»

Tewfiq Baali s'arrête au perron pour souffler. Ses genoux tremblent après l'effort. Il pose son sac de voyage et se frictionne le poignet droit. Dans la mêlée, il a dû se le fouler. Il ne voulait pour rien au monde se dessaisir de son bagage ! Hé, il estime que son contenu vaut l'or réuni de toutes les bijouteries de Bab El Medina! Des carnets à l'écriture dense et uniforme, dont on peut dire pour l'instant qu'elle est... abondante ? Plutôt compromettante, pas du tout dans l'air du temps... C'est encore de l'alchimie littéraire qui, dégrossie, ordonnée, et simplifiée surtout, pourrait lui valoir succès et renommée un jour ou l'autre. Qui sait, hein ? Mais, au fait, est-il vrai qu'il se fout pas mal de devenir célèbre ?... C'est à voir...

Le boulevard est silencieux, l'asphalte luisant sous les réverbères. Il n'y a pas chat alentour. L'argent fait gros dans la poche du partant. Il peut à présent se payer le luxe d'arrêter un taxi. S'il avait su qu'il allait devenir aussi soudainement «riche», il se serait même fait réserver un billet d'avion pour rentrer en beauté à la maison. Façon de parler. La richesse, c'est très relatif comme notion. Et l'aérodrome de destination le plus proche de chez lui est à plus de cent kilomètres. Les minutes passent et il n'y a pas de taxi.

«C'est toujours comme ça quand on a de l'argent, se dit-il.»

Il consulte sa montre :

«Dieu, il ne reste plus beaucoup de temps !... allez, il faut courir, mon vieux !... les rues sont vides !... personne ne peut te voir !... tu peux courir tout ton saoul !... courir comme un fou !... toute ta vie, tu n'as fait que ça !... ce n'est pas maintenant que tu vas t'arrêter ?»

Il s'élance lourdement. Les lumières vibrent et se tortillent sur sa rétine. Sa respiration s'accélère. Il augmente l'allure. Bientôt, il ressent une douleur lancinante aux articulations des genoux mais ne s'arrête pas. Il poursuit son monologue :

«Ce n'est pas un départ, c'est une fuite !... vite, avant que ne te rattrape ta vanité d'intellectuel !... sème-la !... c'est le moment ou jamais de faire table rase de tes certitudes trahies !... de tes rêves tronqués !... lorsque tes détracteurs se rendront compte de ta disparition, tu seras loin !»

Un souvenir lointain du temps des scouts déborde de sa mémoire et surgit devant ses yeux. Impulsivement, il se met à fredonner le chant patriotique familier qui s'y associe :

 

De nos montagnes s'élève la voix des  braves...

 

A hauteur de l'Assemblée Nationale, il entend derrière lui l'étrange chuchotement d'un minibus qui arrive à plein gaz. Une centaine de mètres sépare ce boulevardier solitaire atypique de l'arrêt facultatif. Prendre ce bus est maintenant pour lui une question de vie ou de mort ! Sa décision est prise ! C'est terminé ! Il faut partir ! Par stop, à pieds, en rampant, s'il le faut ! Plus que cinquante mètres à parcourir ! Trop tard ! Le bus est en train de le dépasser ! Il s'arrête, se retourne tout haletant, et lève un bras impuissant en signe de découragement vers les phares aveuglants. Le conducteur l'évite très à gauche et ne s'arrête pas. Tewfiq Baali ne se rend pas compte qu'il occupe le milieu de la chaussée. Le bus semble s'éloigner à une vitesse supérieure. Il s'apprête à tempêter contre le chauffeur, quand des freins puissants immobilisent le véhicule exactement au niveau du poteau de l'arrêt. Hargneux, le coureur esseulé serre les dents et se remet en mouvement. Sa course s'émousse, comme sur un ralenti de bobine de film. Qu'est-ce qui empêcherait le conducteur de repartir en laissant choir ce client qui arrive si près de la portière ? Personne ne lui ferait de reproche. Il aurait appliqué bêtement le règlement. La plaque marque bien : «Arrêt facultatif».

«La régie n'est pas responsable des traînards, aurait confirmé son pointilleux responsable hiérarchique.»

Quel contrôleur s'aviserait de venir s'embusquer à cette heure étrange de la nuit derrière l'abribus, pour confondre les passagers resquilleurs et les employés indélicats qui brûlent les haltes ? Auprès de qui protester, si l'inspecteur prend la défense de son collègue ?

Non ! Ce cas de figure ne se passe pas comme dans la tête de Tewfiq Baali. Finalement, on l'attend. On lui ouvre. L'après rupture du jeûne est un moment de relaxation pendant lequel les visages des gens reprennent un peu de couleur et... leurs cœurs laissent sourdre un soupçon d'humanité. Il monte, sans le souffle, en jurant sournoisement contre sa poisse.

«Saha f'tourek, lui lance le conducteur d'un air amusé...

- Anta zada, répond le passager, entre deux respirations... 

- J'aurai pu vous écraser, jeune homme, fait pertinemment remarquer son interlocuteur...

- Qu'importe... vous auriez ôté la vie à quelqu'un qui est devenu inutile sur cette terre...

- Pourquoi ce pessimisme, s'offusque le machiniste, en redémarrant ?... la vie est belle... il faut toujours prendre les pires choses du bon côté... tenez... nous autres Métropolitains avons la chance d'habiter la Côte de Saphir... comparée au Sahara, n'est-ce pas un paradis terrestre offert par la nature ?»

Tewfiq Baali ne répond pas à cette affirmation, séduisante d'apparence, comme tous les faux semblants qui foisonnent dans cette ville. Il était à deux doigts de répliquer ainsi :

«Gardez-la pour vous, votre capitale !... elle vous va si bien !»

C'aurait été une méchanceté inutile, qui n'est pas dans sa nature, et à l'encontre de sa propension naturelle à la sociabilité. Le receveur sifflote joyeusement. Le passager le paye avec l'unique pièce de vingt centimes qui lui restait dans la poche depuis le début du mois de Ramadhan. Moisi en sus...

«Ah, si mes quêtes pour l'éclosion de la vérité pure, de la justice sociale, et de la fraternité universelle pouvaient s'incarner et atteindre leurs pleines mesures dans une vie simple, comme celle de ces employés de la régie de transport, se dit-il.»

Un air évanescent de chaâbi lui parvient d'un balcon. Les lanières de cuir qui pendent aux barres d'appui reprennent leur étrange danse rythmique. Le bus est vide.

 

Soupe de vermicelle ou blé concassé, à sauce rouge. Plat national durant le jeûne.

 

2Appel à la prière.   

Mois de jêune en Islam.

Prières subrogatoires durant le Ramadhan.

Fête religieuse musulmane(El Fitr), sanctionnant la rupture du jeûne.

Rupture du jeûne.

Quatrième prière de la journée, au coucher du soleil, chez les musulmans.

Dieu est grand, Dieu est grand !... je ne crois qu'en Dieu! ...Mohamed est son prohète !... accourez à la prière !... allez vers votre salut !... Dieu est grand, Dieu est grand !... il n'y a de dieu que Dieu !"

A votre santé!

Avous de même!

Musique populaire.

Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 18:03
Prologue

Une année après...


J’ai connu Tewfiq Baali à N'Goussa, une des portes du Grand-Sud, au-delà du moutonnement des Dokharas, au pays des Rois Tuggurts. Dieu, combien c’est loin maintenant, mais toujours saisissant de réalité!... A l’époque des chroniques qui vont suivre, j’y accomplissais mon service militaire comme chef scribe au tribunal de la garnison. Un rond-de-cuir couleur kaki, quoi... Bien que ma main droite n'ait jamais contresigné aucun jugement, quel qu'il soit. A vrai dire, mes collaborateurs et moi-même étions considérés par la hiérarchie comme des archivistes, tout au plus. Mais jamais nos chefs n'auraient pu penser que nous avions aussi un devoir de mémoire irréductible à l'endroit des générations futures. D'où l'émergence de cette œuvre, qui a en quelque sorte coulé de source.
Tout avait commencé pour nous lorsque l'administration militaire nous avait envoyé des ordres d'appel à l'âge de la majorité, ou quatre à cinq ans plus tard pour ceux qui avaient poursuivi comme moi des études supérieures. Parmi les milliers de réservistes affectés ici et là dans les casernes, au hasard, le plus souvent sans sélection préalable en rapport avec leur qualification académique ou professionnelle, il y a ceux qui satisfont à leurs obligations sans anicroches majeures. Il y a ceux qu’on sanctionne de temps à autre pour des motifs prévus par le Règlement du Service dans l’Armée; fautes punissables d’arrêts de rigueur, universellement codifiées, plus ou moins admissibles. Mais il y a malheureusement aussi ceux qu’on «neutralise» une fois pour toute, comme on aime à dire dans le jargon militaire, le plus souvent au gré de l’humeur des «éradicateurs», ainsi qu’on les appelle dans ce pays; hommes de l’ombre qui n’aiment pas la lumière du soleil, qui sont voyeurs de profession, à l’image de crins désagréables qui s’invitent à toutes vos sauces sans demander votre avis, pour des motifs inimaginables, inqualifiables, légitimés par eux seuls, contenus dans une charte secrète décrétée très haut, par des commanditaires qu’ils ne connaissent même pas...
Le troisième cas de figure cité ci-dessus s’est appliqué ce jeune homme, et nous avons eu le destin commun de nous rencontrer à ce moment-là de notre vie, à la différence que lui avait eu moins de veine que d’autres... Quoique la bonne fortune ou la guigne, en ce qui le concerne, ne sont que des vues de l’esprit chez un observateur profane. En croyant lui faire du mal, ses détracteurs l’ont propulsé vers des dimensions d’élévation spirituelle, de créativité, d’amour du prochain, de don de soi pour son pays, exceptionnels. Mais après bien des épreuves, après une si longue durée...
Les déboires de cet appelé du contingent ont commencé longtemps avant son arrivée à N'Goussa, où il ne faisait que transiter, avec un groupe de détenus venant du siège du 12ème Corps d’Armée, tous en partance pour Pk-Zéro. Une cohorte des plus hétéroclites:
- Intendants incorruptibles accusés injustement de vol, dans des casernements où la rapine est une tradition contagieuse typiquement militaire, admise et tolérée par la hiérarchie, se servant elle-même en premier et haïssant les hommes intègres qui la dénonce.
- Meurtriers de chefs tortionnaires ayant dépassé la ligne rouge tolérée par leur dignité humaine.
- Maquereaux de femmes de gradés s’affichant publiquement.
- Insurgés récidivistes devenus très dangereux pour la pérennité du système.
- Déserteurs chroniques.
- Fiers-à-bras invétérés.
Et, au milieu de ce fatras de victimes ou d’insoumis aux uniformes luisants de crasse, avait émergé distinctement, par sa stature et sa personnalité, ce prisonnier atypique que j’aurai pu ne pas voir ce jour-là, tant les couloirs sales de la juridiction militaire où j’exerçais ma triste fonction ont brassé de reclus. Au début, mes yeux mortifiés avaient tenté de mesurer l’affliction de ces hommes dans toutes ses dimensions, mais fort heureusement, mon esprit, demeuré assez lucide malgré la chaleur torride et les vents de sable, avait très vite refusé d’en fixer les images. Une routine protectrice avait permis à l’auxiliaire insignifiant de justice militaire (que l'armée avait cru de faire de moi en me nommant à ce poste) de rapidement en oublier les visages hagards. Car, comme en médecine, le trop fort émoi d’un chirurgien, qui voudrait partager la douleur de ses patients, peut déstabiliser sa faculté de les soulager correctement. Apothicaire proposant des remèdes à tout-va, je ne l’étais pas. Mais lâche d’avoir été témoin de pratiques honteuses sans les dénoncer, jamais!
Nul ne peut le nier, les camps pénitentiaires du Sahara ont existé, du temps de la colonisation mais aussi après les indépendances tronquées des nations qui se partagent cet espace immense, avec une traçabilité médiatique quasi hermétique, du fait de la chape de plomb qui entourait cette question, en ces temps-là. Mais aucun citoyen ordinaire, à part quelques militaires vaguement au courant, d'autres impliqués peu ou prou dans les décisions de punir, n'aurait pu se douter de l'existence du Camp Zéro. Seul un pouvoir politico-militaire diabolique avait pu en croiser sur une carte d'état-major les lignes de longitude et de latitude, en imaginer les fondements statutaires secrets, tout en laissant le régime inédit d'incarcération à la discrétion de gardiens sans pitié, sans scrupules, eux-mêmes paradoxalement relégués là-bas à perpétuité.
Ce camp avait activé pendant plus d'une dizaine d'années, jusqu'à la mort horrible de son premier concepteur ou inspirateur, et j'avais eu le malheur, à cette période-là, de travailler dans la structure militaire par où transitaient les prisonniers destinés à partir là-bas. Il m’arrivait de parler de temps à autre avec certains d'entre-eux, dont les chefs d’inculpation me semblaient fantaisistes, afin de m’enquérir des raisons plausibles de leur arrestation. Et je prenais des notes, m’exerçant déjà à la profession d’avocat que je voulais embrasser à l’issue de mes obligations militaires. Une sorte de revanche à mains nues contre l’injustice, contre l'arbitraire. Un plaidoyer pour la postérité...
L’arrestation de «ceux-là» (gare à celui qui osait prononcer leurs noms!) n’avait fait l’objet d’aucun jugement militaire. Ils avaient été transférés de Persepolis avec uniquement un billet d’écrou collectif, sans motif de sanction et sans durée de détention.
Que fut sinistre le devoir de lire ce document et de le faire enregistrer! Et plus grave encore, ce que je trouvais le plus injuste de la part des chefs de l'armée impliqués dans ces lugubres transferts, c'est qu'ils condamnaient les affres du colonialisme, tout en utilisant ses méthodes. Ils n'informaient jamais les familles de la destination de «ceux-là».
Chaque fois que je le pouvais, je demandais en cachette les adresses des prisonniers dont j'avais la certitude de leur innocence, afin d'envoyer de façon anonyme une lettre dactylographiée à leurs parents, avec invariablement le texte suivant:
«J'ai le regret de vous informer que votre fils a transité par le tribunal militaire de N'goussa le ../.. /19.. Il va bien et vous passe le bonjour. Il vous dit de ne pas vous inquiéter, et qu'il espère revenir rapidement à la maison.»
Je donnais à affranchir les plis à des permissionnaires habitant au Nord, à partir de villes différentes, afin de dérouter les pistes. Lorsqu'une famille affolée venait à la garnison de N'goussa, c'est à mon service qu'on l'envoyait; administration militaire en principe appropriée pour aviser, mais ayant pour consigne absolue de ne rien dire...
Obtenant le serment des visiteurs de ne jamais dévoiler «leur source», je confirmais discrètement le passage du fils par le tribunal, mais j'étais incapable de leur dire vers quelle destination exacte on l'avait conduit, ne le sachant pas moi-même. Je n'avais pour seule ressource que de former avec mes bras un angle s'élargissant vers l'infini du sud-est, avant de les laisser se rabattre avec impuissance le long de mon corps...
Lorsque les parents plus ou moins réconfortés partaient, persuadés d'avoir trouvé en ma personne ne serait-ce qu'une «bouée de sauvetage», une lueur d'espoir pour le retour de leur progéniture disparue, un «contact» sur qui on pouvait compter à l'avenir, je subissais les foudres de guerre de mes supérieurs, pour qui, les «fuites» ne pouvaient provenir que de ma structure, et que je devais sévir sans discernement dans mon staff. Je simulais des «enquêtes labyrinthoriales», qui, curieusement, paraissaient crédibles à leurs yeux, et ils me laissaient en paix pour un temps. Jamais mes chefs n'avaient douté de mon «innocence», car je passais pour un officier ombrageux, un «sans cœur», à qui il arrivait de gueuler très fort comme tout l'encadrement lorsque c'était nécessaire, et qui passait tout son temps libre à lire des romans... Cependant, une seule fois, un capitaine, magistrat militaire d'active, avait eu cette réflexion équivoque à mon sujet:
«Lieutenant... cela fait une année que je vous connais... vous braillez rarement, mais je ne vous ai jamais entendu blasphémer... et ça, ce n'est pas militaire...
– Oui, ai-je répondu... tout simplement parce que dans ma tête je ne le suis pas...»
Sans qu'il se rende compte, je n'avais pas répondu au cœur de sa question, à savoir pourquoi je ne jurais pas...
En toute franchise, je n'avais peur de personne, et je persistais dans mes investigations. J'avais pu savoir, au fil du temps, par bribes, que là où on envoyait ces contingents, il n’y avait aucune geôle, aucun grillage, aucune muraille, aucun barbelé de bagne. Aucune route n’y menait. Périodiquement, un avion de l’armée y larguait des vivres. Et des «détenus», dont les parachutes ne s’ouvraient pas toujours...
C'est ainsi, qu'à ma demande, j’avais reçu Tewfiq Baali dans mon bureau. J’avais remarqué qu’il sortait nettement du lot, son visage me rappelant nettement celui de quelqu'un que je voyais fréquemment au campus de l’Université de Metropolis les années d’avant. J’avais cru de la sorte le faire échapper à la vigilance momentanée de ses gardiens, afin de lui offrir un verre de thé et de causer un moment avec lui. Sans plus. Je devinais clairement, profondément, que ce prisonnier-là était innocent! A ma grande surprise, la police militaire restait très complaisante à son endroit. Ses gardiens donnaient l’impression de lui vouer un grand respect. Mis en confiance, de fil en aiguille, Tewfiq Baali m’avait révélé pendant une matinée entière tous ses déboires avec le régime en place.
Il était sous-lieutenant de réserve du Train au 51ème QGO. Dégradé en simple soldat, à la suite d’un prétendu complot contre la sûreté de l’État. Malgré la torture, la Sécurité d'Etat n’avait jamais pu trouver son journal, recherché par le commandement suprême de l’armée pour d’obscures raisons. L’homme que j’avais rencontré était grand de taille. Svelte. Des yeux couleur amande, vifs et intelligents, qui trahissaient, à n’en point douter, un air intellectuel, malgré les traces des sévices qu’il avait endurés encore visibles sur son visage. Il avait mon âge et avait, à la lecture de ses carnets intimes, qu’il avait cachés dans le double fond de son sac marin, fait des études supérieures d’économie politique. Il avait très vite pris la décision de me confier ses manuscrits, sachant à qui il avait affaire, et parce qu’il avait déjà deviné que là où il partait, peu de gens sont allés et rares sont ceux qui en sont revenus.
Il m’avait fait promettre de publier ses textes. Il m’avait dit qu’il tenterait de continuer d’écrire et de m’envoyer la suite, mais que si deux années passaient sans aucune nouvelle le concernant, j’avais toute latitude d’agir. Il n’a pas voulu que ses parents sachent où il est. Ce vœu courageux, j’ai cru pouvoir, sur le moment, y souscrire, mais je n’ai pu me résoudre à respecter ma promesse, car il m’avait parlé de sa mère en des termes émouvants.
Quand j’avais échangé avec Tewfiq Baali, ce jour-là, malgré les conditions déplorables de sa captivité, il restait posé, poli, positif. J’avais relevé une très grande culture dans ses propos, une incommensurable bonté dans son regard. Quoique transparaissaient distinctement, au fond de ses yeux une détermination à toute épreuve, et à son front la sérénité des hommes qui n’ont pas peur de la mort.
Vers midi, le chef de l’escorte avait montré le bout de son nez à la porte de mon bureau, l’air dépité, voulant dire que l’heure du départ était imminente. Je demeurai interdit, ne sachant que faire. Celui qui était devenu immédiatement mon ami, mon frère, avait compris ma gêne. Il s’était levé et avait mis son paquetage à l’épaule. Il était resté un moment debout, le regard fixant le sol. Puis il avait levé ses yeux dans ma direction avec un sourire radieux, avant de prononcer quelques mots, clamés comme un testament moral posthume :
«Nous autres intellectuels avons une dette permanente envers ce pays... il est si grand... il est si beau... il est, par la grâce de Dieu, si riche... prenons-en grand soin... il nous aimera et nous le rendra au centuple... notre peuple a beaucoup souffert des invasions... on ne lui a laissé aucun répit pour qu'il améliore sa condition culturelle... s'il ne s’était pas réfugié sous l’aile protectrice de sa religion, il aurait tout perdu et glissé vers un abîme sans fin... en ce moment, c’est sur sa composante instruite qu’il compte... si nous ne sommes pas ambitieux pour nous-mêmes, soyons-le au moins pour nos enfants.»
Et il avait salué parfaitement l’officier qu’il avait en face de lui avant de sortir. Pendant longtemps, j’ai cru que Tewfiq Baali avait péri. Mais un jour, vers la fin de ma conscription, j’avais reçu d’un seul jet la suite de son journal, envoyé du Camp Zéro grâce à un judicieux procédé. C’est ainsi que j’ai pu reconstituer son séjour là-bas. Assurément, son journal est une balise indestructible qui témoigne contre les agissements de tous les totalitarismes. Le sachant encore vivant, je n’avais pu me résoudre à publier ses manuscrits, que j’avais remis à ses parents, une fois rendu à la vie civile. Avec ces derniers, et quelques uns de nos amis courageux, nous avions décidé de créer un comité pour la libération de tous les prisonniers d’opinion. Très vite, nous nous étions heurtés à ce qu’on appelle communément la raison d’État, cette épouvantable nécromancienne qui n’a pas de visage, qui est muette et sourde, qui est sans pitié pour les braves. Afin de ne pas laisser les commanditaires de cette dernière triompher entièrement, j’ai décidé d’utiliser l’arme absolue de Tewfiq Baali, celle qui les a fait trembler dès qu’ils se sont mesurés à lui, et qu’ils ne peuvent faire taire: la vérité des mots semés à tous vents! J’ai donc cru faire œuvre utile en écrivant le roman que voici, sans me décider à le proposer aux éditeurs avant d’en parler à celui qui l’a inspiré, ou du moins tant que je n’aurai pas eu la preuve irréfutable qu’il ne reviendrait pas du Camp Zéro. Durant mon séjour à N'Goussa, je n’avais jamais vu personne retourner de là-bas. Grâce à Dieu, lui est revenu ! Libéré cinq ans plus tard, Tewfiq Baali m’avait écrit à l’adresse que je lui avais communiqué à l'époque, et nous nous sommes rencontré de nouveau, près de sa ville natale, dans la ferme de ses parents, où il avait embrassé le métier de jardinier. Son «domaine» est un havre de verdure, de paix et de tranquillité. Il m’avait remis une copie des carnets relatant la deuxième partie de son séjour à Pk-Zéro, d’où il a finalement été «chassé», pour reprendre le verbe exact qu’il a prononcé, car sa présence dans ce camp avait produit les effets inverses de ceux voulus par ses adversaires. Il a «autorisé» la mouture finale de ce roman, à condition que son nom véritable ne soit pas cité comme auteur. Pas par peur, renoncement psychologique quant à la lutte pour le triomphe des droits de l’homme, mais par honnêteté intellectuelle. Certainement par désintérêt et absence de libido pour la célébrité médiatique.
Admirable jusqu’au bout des ongles, Tewfiq, mon ami, mon frère! Tu as voulu garder l’anonymat des hommes exceptionnels qui méritent la seule reconnaissance qui compte vraiment en ce bas monde : celle qui leur vient des humbles du peuple, des petites gens, leurs frères. Pour te faire justice malgré tout, j’ai décidé de publier tels quels les extraits les plus parlants de ton journal. Le lecteur fera la part de ce qui t’appartient en propre. Pratiquement l’âme même de l’œuvre ! Tu as probablement «péché» par excès de différence par rapport à la majorité de tes concitoyens. Pendant longtemps, tu as su déjouer les mécanismes de toutes les souricières placées sur le chemin de ton existence. A chaque coup de boutoir de tes détracteurs, tu as pu te relever debout sur tes pieds. Au dernier vilain croche-pied d’un obscur éradicateur du commandement militaire, tu avais donné l’impression de ne plus pouvoir retrouver ton centre de gravité. C’était mal te connaître...

Postface

Est-il nécessaire de rappeler à ce niveau que l'œuvre que je vous propose est une fiction romanesque ? En tout état de cause, de la première à la dernière ligne, son auteur ne cesse de s’y réclamer de la littérature moderne avant toute autre parenté, pour autant que le roman puisse être le vecteur d’une démarche saine et intelligente aidant à faire éclater une vérité donnée, et pourvu que cette dernière ait un dénominateur commun entre tous les êtres humains. Par ailleurs, et le lecteur ne doit pas s’y tromper, cet ouvrage n’est pas un manuel d’embrigadement. Ni son contraire ! Tout un chacun aurait donc eu à le lire avec lucidité, discernement et esprit critique. Ou à s’en détacher royalement. Délibérément, et à aucun moment, l’auteur ne cite le noble nom du pays où se déroulent ces chroniques, car de son point de vue, vu leurs agissements, la majorité des personnages jouant le rôle négatif des méchants cités comme cadres dirigeants assurant des responsabilités publiques, ou comme exécutants de basses besognes, ne sauraient se prévaloir en toute légitimité de l’honneur de sa nationalité. Mais vu sous un autre angle, l’auteur n’a pas voulu donner pour cadre à ses écrits un pays postiche pour tout l’or du monde. S’il avait, dans la foulée, décidé de ménager toutes les susceptibilités, il aurait pu choisir un Etat imaginaire, dénommé par exemple «Utopia», à une latitude de terres inexplorées, jetant le discrédit sur un peuple inconnu. Déplacée de son terroir, ses textes auraient certainement perdu toute leur originalité et leur respiration. Par bonheur, il croit avoir dépeint au fil des pages plus de belles choses que de mauvaises. Par ce roman, il a tenté de faire suivre à la trace les itinéraires de femmes et d’hommes ayant pris à une période de leur vie le même chemin. En parallèle, il a laissé se dérouler, sans dessein inavouable de le dévoyer, l’écheveau des événements politiques du moment dans cette région du monde, avec pour toile de fond la délicieuse histoire d’amour du personnage principal de cette saga, indéniablement enfant émérite de ce peuple dans sa vie de tous les jours. L’auteur assume ses écrits. Il n’estime pas avoir eu à trahir les constantes véritables de la nation dont il est issu, ou à jeter intentionnellement opprobre sur aucune personne vivante ou morte. Il n’est pas dans ses intention d’attiser les haines, de susciter aucune sorte de vindicte populaire vaine, mais d’aider plutôt à un éveil salutaire des consciences, afin que certains faits tels que ceux rapportés dans le script ne se reproduisent jamais. Il ne considère pas avoir «livré» des secrets militaires. Ceux qui croiront en avoir découvert dans cette série romanesque se trompent. En revanche, les agissements de certains personnages, leurs techniques de torture, ressemblant à s’y méprendre à celles du dernier colonisateur, actes répréhensibles abondamment détaillés dans le texte, et qui sont monnaie courante dans la réalité, doivent être dénoncés avec la plus grande détermination. Si pardon il y a, seules les victimes elles-mêmes peuvent le décider. Si tant est que Dieu accepterait.Le contexte militaire dans lequel se déroule ce roman n’est pas fortuit. Cependant l’armée ne doit pas être considérée, ici, comme une cible en soi. Des indices existant ça et là dans les cinq tomes de la série le démontrent. Ils sont explicites et tentent de persuader le lecteur du contraire. Car, comme le personnage de Tewfiq Baali, ce citoyen cultivé, clairvoyant, actif, sage, réservé, responsable de ses actes, comme l’auteur, témoin intraitable et irréductible de son temps, comme tous les militaires du monde, exécutants le plus souvent des instructions de leurs supérieurs sans états d’âme, comme la société en général, amnésique de nature, égoïste par nécessité, très peu encline à punir les bourreaux, l’armée, ainsi que tous les corps constitués d’un Etat, peuvent être les victimes conscientes ou inconscientes des systèmes, qui seraient tentés de les utiliser pour de sombres tâches, au nom de la «sacro-sainte» obéissance aux ordres. Le grand danger est que l’armée se considère elle-même «apte à décider» pour la nation. Son rôle, essentiellement et avant tout, est de la défendre contre des périls extérieurs. Cette institution, microcosme de toutes les composantes de sa population, doit également constituer un rempart contre la dérive des politiciens véreux de tout bord. Ce rempart se trouve être, seulement et simplement, le principe idoine de ne pas prendre position dans les rivalités politiques. Une armée ne saurait être contre son peuple. Il est vrai qu’elle se doit d’intervenir, mais seulement par mandat constitutionnel, lorsqu’une anarchie s’instaure dans le pays, mais pas au point d’aider à garder sous perfusion au pouvoir un régime politique illégitime, rétrograde et pervers jusqu’à l’horreur. Un des grands débats institutionnels universels du XXIème siècle est de considérer la neutralité des armées, face à des tendances plurielles démocratiques de projets politiques, comme la plus grande victoire remportée par l’humanité depuis la création de l’épée et du bouclier. La richesse sociologique d’un peuple est dans sa pluralité, et en même temps dans son unité. La seule et véritable trahison d’un intellectuel est d’accepter volontairement, passivement, craintivement, l’occultation des problèmes de la nation dont il est issu, car quelque part, il est redevable de la faculté de discernement dont l’a doté son Créateur, unique dispensateur de richesses, et tombeur implacable des dictateurs. Tôt ou tard, la fin des tortionnaires et de leurs commanditaires est toujours douloureuse. Maladie incurable, malheur, humiliation. Anathème de leurs contemporains. Malédiction du Seigneur des cieux et de la Terre. Les peuples tourneront le dos jusqu'à la fin des temps aux apprentis sorciers qui s'autoproclament leurs dirigeants, les spoliant de victoires électorales justes, à la suite de scrutins électoraux douteux. Aucun putschiste n'a le monopole du patriotisme et de premier collège d'une nation. Aucune loi sur l'édition ne pourra mettre un carcan à la liberté d'écrire, tant que l'écrivain ne touche pas à la dignité des personnes, en les citant nommément, et en les diffamant pour des crimes qu'ils n'ont pas commis. La sûreté d'un Etat doit être défendue avant tout par les citoyens, avec tous les moyens dont ils disposent, notamment lorsque des dirigeants sont des spoliateurs du pouvoir politique, des banqueroutiers de l'économie du pays et des traîtres à la nation. Devant des systèmes qui monopolisent les moyens d'informations, qui vérouillent les libertés, qui dilapident les richesses du peuple, utiliser la violence pour les contrer ne ferait qu'alimenter le feu intérieur qui les dévore. Il leur serait aise alors de prendre à témoin l'opinion mondiale:«Ne nous l'avons-vous pas dit?... ces groupuscules utilisent des commandements de religion pour vous terroriser... soutenez-nous... nous allons débarrasser cette vermine de la surface de la terre! » Ce sont eux les véritables terroristes, relais d'un vaste complot machiavélique, à l'échelle de la planète, visant à discréditer une religion donnée. Un proverbe bien de chez nous dit:«Le ciel est loin de l'aboiement des chiens.»L’auteur a une haute opinion de la valeur de l’écriture et il n’en fait pas un gagne-pain mesquin. Il ne l’utilise pas pour plaire ou déplaire, mais pour dire les choses. Certains de ses propos peuvent parfois fâcher, que des cercles proches de tous les pouvoirs en place continuent de considérer, à l’ère de l’Internet et de l’effondrement des frontières médiatiques, comme tabous. En réalité, comme d’autres avant lui l’ont fait ici et ailleurs, tout à la fois témoins et acteurs de l’histoire de l’humanité, il a dépeint des questions de société, d’éthique, et de parcours existentiel. Son ouvrage tente d’ajouter quelques modestes pierres à l’édifice de la Vérité, qu’il y a lieu de reconstruire inlassablement et en permanence, tant l’empire du mal ne cesse de tenter de le démolir jusqu’aux fondations. Pour conclure, et afin qu’on ne se méprenne point de ses nobles intentions et de son altruisme, l’auteur n’a pas décidé de mettre ses écrits à la disposition du public par amertume, rancœur, esprit de vengeance, ou appât du gain et de la célébrité. Il estime avoir écrit ses textes avec toutes les nuances du prisme de l’arc-en-ciel. Il a toujours fait faire à son personnage principal son autocritique pour des actes jugés équivoques ou répréhensibles. Il a autant que possible affirmé tout à la fois des thèses et leurs antithèses. Il a constamment cherché à placer ses écrits à un niveau élevé des degrés de l’art littéraire et de la culture universelle. Il accepte de poser ses livres sur la balance de la qualité, mais il refuse de les brader, ni avec facilité et légèreté qu’on les réduise au silence. A-t-il réussi ? Du moins, il aura essayé. C’est à vous, chers critiques littéraires de donner en toute honnêteté votre point de vue sur l’œuvre, à vous cher éditeur le mérite d’oser faire chemin avec son auteur, et à toi cher lecteur le mot de la fin
Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 18:01


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L'auteur, au vingtième printemps de ses jours.

Mesdames, messieurs.

C'est avec un insigne honneur, et non sans une sourde émotion, que je vous propose à la lecture le prologue et les premiers chapitres du Tome 1er "Fadnoun", entrée en matière de mon œuvre romanesque intitulée ESSOUFFLEMENTS, composée de 5 ouvrages.
Vous seriez bien aimable d'en saisir la trame présentée en prologue, d'en examiner le thème formulé en postface. Après quoi, de décider ou non d'entrer en matière, en lisant, à tout le moins, les premières pages de cette série littéraire. Si mes textes vous plaisent réellement, vous ne manquerez pas de me le faire savoir, par retour de mail, à:

djamelkadri@gmail.com

Si vous êtes intéressés par mon œuvre, vous pourrez tout aussi bien consulter les synopsis des tomes 1 à 5 au niveau de mon blog à:

http://mohameddjamelkadri.blogspot.com

De discuter de mes textes ici, à mon groupe d'échanges littéraires:

http://groups.myspace.com/elkadiri

ou en vous inscrivant à mon forum:

http://fr.groups.yahoo.com/group/elkadirigroupe

Allégorie confusément madrée d' un auteur inconnu:
"Mes manuscrits ne prétendent pas avoir la consistance physico-chimique du diamant, qui est un minéral rare, à la beauté toujours singulière. Si celui-ci symbolise la pureté, qui, je l'espère, est une constante de quête et d'aboutissement de votre démarche intellectuelle, vous n'ignorez pas que rien ne résiste à l'usure du temps, pas même un diamant, contrairement à l'idée reçue. Mes textes s'inscrivent dans cette dialectique, quoiqu'ils contiennent des éléments d'appréciation particuliers, à une dimension plastique et artistique autre, qui néglige (ou fait oublier) par moments l'implacabilité du temps, et que d'érudits critiques du monde littéraire peuvent discerner et saisir au vol. Ou ne pas voir du tout. N'est-ce pas combien de grands passent leur chemin sans voir la grâce de l'infiniment petit,à qui il suffit d'être toujours grand aux yeux de sa mère ?... Des grands qui oublient souvent qu'ils étaient petits avant de devenir grands...
Comme dans la recherche des pierres précieuses, dans le domaine du livre, c'est la rareté et la beauté des textes qui fait bouger un lectorat...Allez-vous devenir des fans inconditionnels de mes textes?

Je vous en souhaite bonne lecture et je vous prie d'agréer l'expression de mes salutations distinguées.

Mohamed-Djamel El Kadiri


ESSOUFFLEMENTS est une série romanesque écrite en cinq tomes.
Ext
rait/symbole de l’œuvre :
(...)
Pourtant, pendant toutes ces années du lycée, il sentait souvent le tendre regard de Fouzya Dorbani peser sur lui, dans la cour de recréation, dans les salles de permanence, dans le réfectoire du pensionnat, dans la rue. Et une fois, dans un rêve. Elle était son institutrice, penchée vers lui, curieuse, pour lire ce qu'il avait écrit sur sa feuille de rédaction. Elle se rendit compte que le stylo de l’élève butait, à la recherche d'une formulation particulière. Elle le prit,lut et ajouta à la suite :
«Essoufflements
Puis elle lui dit, sur un ton d'explication :
«La vie est un gâchis d'essoufflements.»
(...)





TOME 1 : « Fadnoun »
Extrait/symbole du livre :
(...)
L'adjudant-chef marque un temps de réflexion, aspire une autre bouffée de cigarette, en retenant sa respiration. Puis il lève les yeux au-dessus des têtes. Il semble fixer un lointain intime avec une douloureuse gravité, avant de reporter une fois de plus son regard vers le couloir, craignant certainement un arrivant inopportun. Alors seulement, tout expirant la fumée de ses poumons, il enchaîne à voix basse, d'un ton lent, très lent, entouré par le dense halo de l'infect tabac de l'armée :
«Entre le plateau du Tinhert... et Tassili N'Ajjers... au-delà de l'Erg Issaouane... vers là où le soleil se couche, disaient les anciens... s'étend une terre aride... farouche... hostile... ténébreuse... redoutable... C'est le royaume du Fadnoun
(...)
Et le sous-officier d'ajouter, après un moment de silence :
«Terrible que cet endroit-là.»(...)

TOME 2 : « Royauté sans effigie. »
Extrait/symbole du livre :

(... )
– Vous rêvez, lieutenant, dit le commandant, avec son plissement des yeux si caractéristique... où voyez-vous la république ?...
– Dans ma tête et dans mes actes, du moins... je n'oublie pas que nous subissons les diktats d'un régime illégitime, issu d'un coup de force...
– Ne dites pas cela devant n'importe qui, Baali... on vous neutralisera sans pitié...
– Peu importe, mon commandant... je n'ai pas peur... j'ai hérité de mes ancêtres un sens élevé de la dignité et de l'honneur... notre peuple, en majorité, pense comme moi... à la différence qu'il ne le dit pas d'une seule voix et ne se soulève pas franchement, comme un seul homme, à l'image de nos martyrs, qui sont morts pour ce leur peuple vive libre !... oui, le pouvoir actuel n'est qu'une... royauté sans effigie... mais il finira bien par disparaître un jour ou l'autre, car dès sa naissance, il a semé les germes de sa propre destruction.»(...)

TOME 3 : « Vers où cette fois, sur la route, Tewfiq ? »
Extrait/symbole du livre :

(...)
– Ami est un mot lourd de sens, Ann... il faut avoir gardé l’innocence d’un enfant pour mesurer sa signification exacte... disons que ce sont mes potes de caserne, voila tout... nous n’arrêtons pas de faire énormément de bêtises ensemble... mais alors, qu’est-ce que tu leur as trouvé de si extraordinaire ?...
– Leur soif de vivre... et la tolérance visible à ton visage en leur présence... leur épicurisme face à ton panthéisme...
– Ha, ha, ha !... c’est vrai que les militaires échappés momentanément de la caserne ont visiblement le comportement de gens qui veulent croquer la vie à belles dents... avoir tout, vite et en même temps... quant à mon panthéisme, je croyais l’avoir enterré au lycée... tu es, avec un de mes professeurs de français la seule personne qui ait deviné ce trait de caractère... je dois mal le cacher... ça ne m’a, en tout cas, pas servi beaucoup dans mes rapports avec la société... elle aime plutôt ceux qui ont des désirs très matériels, réclamés avec un langage de fermeté, assouvis avec détermination.»
Ils finissent par s’endormirent rapidement, l’un dans les bras de l’autre, dans la quiétude de cette douce nuit d'été, ignorant superbement ce que leur réserve demain. Mais alors, vers où cette fois, sur la route, Tewfiq? »(...)

TOME 4 : « Pk-Zéro. »
Extrait/symbole du livre :

(...)
«Tewfiq Baali doit être arrêté au plus tôt, Madame, dit le Général Foudil, Chef Suprême de la Centrale Prévention et Sécurité, en martelant les mots au combiné!...
– Mais nous n’avons pas encore pu prendre possession de son journal, mon Général, lui répond le Colonel Chadia Ayat, Chef de la Délégation Prévention et Sécurité du 12ème Corps d’Armée...
– Débrouillez-vous, Colonel!... perquisitionnez!...
– Cela ne servirait qu’à éveiller ses soupçons... je n’ai pas besoin de le faire puisqu’un officier traitant habite le même chalet que lui... il n’a rien trouvé...
– Ça suffit!.. puisque votre filature n’a pas abouti, trouvez un autre chef d’inculpation dans les jours qui suivent!... intelligence avec l’ennemi, puisqu’il fréquente une étrangère...
– Très bien, mon Général... je vais m’occuper personnellement de cette question...
– Je n’ai pas besoin de vous rappeler pour ça une autre fois... je considère le dossier de Tewfiq Baali comme définitivement clos!... envoyez-le où vous savez!...
Pk-Zéro ?... mais ce jeune est trop tendre pour cet endroit!... je ne pense pas personnellement que la gravité de la faute soit en rapport avec le degré de punition...
–C'est un ordre,Colonel!... ne discutez pas mes ordres!»(...)




TOME 5 : « Ils firent jaillir, ô mon Dieu, une source généreuse. »
Extrait symbole du livre :

(...)
Ils creusèrent, creusèrent, de leurs mains décharnées(...) Ils firent jaillir, ô mon Dieu, une source généreuse.(...)

Lien: http://mohameddjamelkadri.blogspot.com
 
Saturday 30/05/2009 16:22

Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 17:59

Mesdames, messieurs,

 

C’est avec un insigne honneur, et non sans une sourde émotion, que je vous propose à la lecture mon oeuvre romanesque intitulée ESSOUFFLEMENTS. Vous seriez bien aimable d’en saisir la trame en prologue, d’en examiner le thème en postface. Après quoi, de décider ou non d’entrer en matière, en lisant, à tout le moins, les synopsis de cette série littéraire. Si mes textes vous plaisent réellement, vous ne manquerez pas de me le faire savoir et je me ferais un plaisir de transmettre par voie électronique les fichiers de tous les tomes, à ceux des lecteurs qui auront manifesté un réel intérêt, des commentaires critiques pertinents pour cette saga.

Allégorie confusément madrée d’ un auteur inconnu:
“Mes manuscrits ne prétendent pas avoir la consistance physico-chimique du diamant, qui est un minéral rare, à la beauté toujours singulière. Si celui-çi symbolise la pureté, qui, je l’espère, est une une constante de quête et d’ aboutissement de votre démarche intellectuelle, vous n’ ignorez pas que rien ne résiste à l’ usure du temps, pas même un diamant, contrairement à l’ idée reçue. Mes textes s’ inscrivent dans cette dialectique, quoiqu’ ils contiennent des éléments d’ appréciation différents, à une dimension plastique et artistique autre, qui néglige (ou fait oublier) par moments l’ implacabilité du temps, et que d’ érudits critiques du monde littéraire peuvent discerner et saisir au vol. Ou ne pas voir du tout. N’est-ce pas combien de grands passent leur chemin sans voir la grâce de l’infiniment petit, à qui suffit d’être grand aux yeux de sa mère ?… Des grands qui oublient souvent qu’ils étaient petits avant de devenir grands…”
Comme dans la recherche des pierres précieuses, dans le domaine du livre, c’est la rareté et la beauté des
textes qui fait bouger un lectorat… Allez-vous devenir des fans inconditionnels de mes textes?”
Je vous en souhaite bonne lecture et je vous prie d’ agréer l’ expression de mes salutations distinguées.

Mohamed-Djamel El Kadiri
————————————
Avant-propos.

Si les personnages, faits et repères chronologiques de cette œuvre correspondent en grande partie à des situations authentiquement vécues, ils n’en constituent pas moins des créations de roman. Ainsi donc, des dialogues, scènes marginales, descriptions et réflexions romanesques, nécessaires à toute construction littéraire, ont été volontairement ajoutés par l’auteur. Les noms des personnes, les sigles militaires, et la plupart des noms de lieux ont été sciemment modifiés, leur situation géographique déroutée. Toute ressemblance étrangère dans le texte ne serait que purement fortuite et ne pourrait par conséquent prêter à équivoque.

L’auteur.

NB: Mes textes sont protégés par copyright.
———————————–

Dédicace

A mon cousin Nasser, mort sous les drapeaux.
Et aux camarades de l’armée.
C’est sans haine, ni ressentiment, que j’ai
tenté d’apprivoiser, par la plume, les jours
et les lieux communs qui furent les nôtres.

————————————
Extrait/symbole de l’oeuvre.
(…)

Pourtant, pendant toutes ces années du lycée, il sentait souvent le tendre regard de Fouzya Dorbani peser sur lui, dans la cour de recréation, dans les salles de permanence, dans le réfectoire du pensionnat, dans la rue. Et une fois, dans un rêve. Elle était son institutrice, penchée vers lui, curieuse, pour lire ce qu’il avait écrit sur sa feuille de rédaction. Elle se rendit compte que le stylo de l’élève butait, à la recherche d’une formulation particulière. Elle le prit,
lut et ajouta à la suite :
«Essoufflements.»
Puis elle lui dit, sur un ton d’explication :
«La vie est un gâchis d’essoufflements.»
(…)

“ESSOUFFLEMENTS”
SERIE ROMANESQUE EN SIX TOMES
Tome 1: “Fadnoun”, 510 pages, prêt à la publication.
Tome 2: “Royauté sans effigie”, 470 pages, prêt à la publication.
Tome 3: “Vers où cette fois sur la route, Tewfiq ?”, 460 pages, prêt à la publication.
Tome 4: “Pk-Zéro”, 525 pages, dernières retouches.
Tome 5: “Ils firent jaillir, Ô mon Dieu, une source généreuse”, en cours d’écriture.
Tome 6: “Renaissance.”, en projet.


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