Chapitre Quatre.
Un lent bourdonnement s'élève au-dessus de la ville et s'épaissit seconde après seconde sur la plaine, couvrant bientôt les sons creux, distincts et désespérés de la nuit. Le soleil
brille sur
Lambesis. Timidement, les oiseaux se mettent à gazouiller, au commencement d'un nouveau jour.
Tewfiq Baali ouvre les yeux à la sonnerie du réveil. Il n'a pas dû s'assoupir plus de deux heures,
mais il se lève promptement, comme à ces aubes de voyage du temps de jadis. Il enfile son bleu élimé. L'appartement exhale une chaleur
planante et paresseuse. Il se glisse vers la salle de bain sans faire de bruit. L'eau est glaciale au robinet mais elle achève de le réveiller. De la bonne humeur
accompagne ses gestes, bien qu'il ressente un serrement d'estomac, comme s'il allait passer un examen. Mais cela n'a rien à voir avec l'angoisse supportée durant le mois de
Ramadhan à
Metropolis, du fait de l'attente torturante d'une réponse
administrative, tombée finalement comme un couperet sur un billot.
Dans sa retraite, agenouillée depuis longtemps en direction du levant, Baya
Baali prie. Le passage effacé de son fils dans le couloir
ne lui échappe pas, mais elle ne bouge pas car elle sait qu'il a horreur des adieux prometteurs. Elle lève les bras vers le ciel pour demander à Dieu de le protéger, de guider ses pas et de combler
ses espérances.
«Son cœur est pur mais il est tellement vulnérable, se
dit-elle... pourquoi
s'est-il réveillé si tôt ?»
Elle a vu la lumière de sa chambre brûler à une heure tardive, visible derrière le verre martelé de la porte et sa frêle silhouette figée rester penchée vers la table de travail pendant une grande
partie de la nuit. C'est ainsi qu'elle avait vu les forces de son aîné se consumer après des milliers de veillées identiques, lorsqu'il était au lycée. Impuissante à le raisonner, elle se dit
toujours qu'il ne peut être mû que par une force mystérieuse en lui, supérieure, irrésistible. Combien elle était fière lorsqu'on venait lui dire qu'il avait réussi avec panache à décrocher ses
diplômes !
Tandis qu'il boit à petites gorgées le café noir qu'il s'est préparé,
Tewfiq Baali aperçoit, posé sur le potager, un emballage de chaussures soigneusement ficelé.
«Les gâteaux,
pense-t-il.»
Une tendre émotion égaye les traits de son visage. Il décide de les prendre sans savoir encore comment les transporter commodément. Son regard s'arrête sur un sac à provisions. Il y enfouit les
gâteaux, sa trousse de toilette, une serviette. Il hésite à prendre son pyjama, ne sachant pas si là où il va vivre désormais ce vêtement est autorisé. Il revient ensuite dans sa chambre prendre
une demi-douzaine de carnets à ressort vierges. Un petit
[1]maçhaf attire son attention sur une étagère. Il le prend également et soupèse son bagage, en
s'observant devant la glace de l'entrée. Il sourit :
«Plus que le chapeau de paille du volontariat et tu passerais pour paysan, mon vieux, se
dit-il.»
Il ressent une vague inquiétude qu'il essaye d'identifier. En réalité, l'endroit vers où il va se diriger ne lui fait pas peur. Deux petites heures le séparent de cette échéance. De ce passage dans
l'enceinte d'un autre univers, fermé, cloisonné, apparemment monstrueusement hostile. En une fraction de seconde. Cet autre ailleurs, n'est-ce pas ce qu'il le recherchait désespérément ?
Il rôde longtemps dans la maison, redevenue presque étrangère, après toutes ces années vertigineuses passées à
Metropolis. Il
inspecte des recoins oubliés. Lieux où il a grandi, pleuré, aimé. Parvenu au jardin intérieur parsemé de feuilles mortes, il siffle sa chienne, qui bondit d'un buisson vers lui, en remuant
frénétiquement la queue. Il s'agenouille et lui caresse longuement le museau. Les yeux de l'animal sont très doux au regard, et semblent implorer quelque vague pardon d'un pécher obscur contracté
dans une autre dimension... Il songe à l'existence si courte de la bête, comparée à la sienne, déjà comme rouillée et inutile. Il se redresse péniblement et lève les yeux vers le carré d'azur
au-dessus des noyers, en respirant avidement des goulées d'air frais, comme si l'oxygène allait subitement lui manquer.
Il continue son exploration. Chaque relique, chaque écorchure sur les troncs d'arbres, chaque graffiti sur le ciment du patio, lui rappellent un souvenir lointain et flou, cependant que le poids du
passé, étrangement, semble avoir perdu l'épaisseur qu'il lui connaissait.
Lorsqu'il quitte la maison, l'image rassurante des prunelles de Diane l'accompagne longtemps dans sa promenade matinale à travers les quartiers de la ville. Un autre personnage s'éveille en lui,
qui est prêt à affronter les assauts du jour.
Il tourne deux rues et débouche sur la Grande Promenade, déserte, envahie par l'automne des altitudes, empreinte d'une tristesse matinale qui garde encore les traces des veillées de fête.
Il avance doucement, avec l'aisance nonchalante dont il a conscience, non artificielle, quoique souvent dérangeante sur les artères fréquentées par les gens pressés. Il ne veut plus se hâter
désormais. Après tout, il a atteint un objectif déterminant. Celui de ne plus se laisser compter. Il marche aux retrouvailles de la ville, non pas pour plaire, ou servir d'esthétique, mais pour son
propre plaisir. En le pensant, il sait combien c'est important maintenant d'avoir pu barrer d'un trait tout un héritage de soumission envers les autres, bien qu'une autre plus grande l'attende à la
fin de ce parcours matinal. Une institution étatique, il le sait, a besoin de sa personne, et, quelque part, un jour, il fera trembler sur leurs assises les sbires qui se réclament d'elle, au cas
ils oseraient se frotter à lui, ou menaceraient le devenir de la nation. A moins qu'ils ne parviennent à le neutraliser avant. Il est facile de supprimer un homme qui dérange. Il est impossible
d'arrêter des mots déjà semés à tout vent. Il obéira à tous les chefs réunis de l'armée sans broncher chaque fois qu'ils lui ordonneront une action dans l'intérêt de la nation. Il leur désobéira
infailliblement dans le cas contraire.
Il n'aimerait rencontrer aucun familier avant de franchir l'autre côté de la barrière. Peu à peu, son appréhension s'efface. Les rues de
Lambesis, à cette heure du jour, ne sont fréquentées que par des vieillards, le regard ahuri, assis aux bancs du jardin public, et par des balayeurs silencieux.
Tout compte fait, il ne regrette pas d'être sorti si tôt. L'air est pur, frais. La circulation automobile nulle. Il sent son corps au sommet de sa forme et son état d'esprit on ne peut plus
serein.
Il marche longtemps, à l'opposé de son but initial, évitant de revenir sur ses pas, de s'engager dans des rues où il est déjà passé. Mais, à un moment donné, il se dit que quel que soit
l'itinéraire qu'il emprunterait, il devrait s'en rapprocher inexorablement. Deux jours auparavant, à la gare de
Metropolis, ses pas
auraient pu prendre un autre cheminement, mais à rebrousse-poil...
Il descend l'escalier qui longe le Fortin et se retrouve près de la gare. Son secteur préféré. Il traverse le passage à niveau pour gagner la zone des marais. Stupeur ! Il se rend compte que
l'ancien chemin vicinal, celui de l'école buissonnière, a disparu, ainsi que les grands frênes qui le bordaient de part et d'autre, à la façon d'une
forêt-galerie. Il est remplacé par une grande route à double sens. Le béton a envahi les champs. Tout l'écosystème d'avant a disparu. L'étang où croassaient les
grenouilles. Le ruisseau où venaient pêcher les retraités. Le bassin où les clochards lavaient leur linge. Le petit pont en bois où s'embrassaient les amoureux...
Il parcourt encore une trentaine de mètres et se trouve mal à l'aise. Il est contraint de revenir sur ses pas, pris au piège, car la nouvelle route qu'il a prise semble mener vers un cul-de-sac. Ce
qu'on appelle le progrès en a fait une zone industrielle...
Tewfiq Baali arrive près de la caserne. Curieusement, il pense à une
liberté militaire que les civils ne peuvent ressentir. Celle d'échapper la juridiction du commun des mortels. Celle d'occuper des lieux où la majorité de la population ne peut accéder, comme à la
barrière d'un poste de douane sans un passeport spécial bien en règle.
L'entrée de
l'Académie Interarmes de
Lambesis est là, devant lui. Ses
murs en pierre de taille ont un siècle d'histoire, délimitant le pourtour de l'ancien fort colonial à partir duquel a grandi la ville de
Lambesis. Les meurtrières ont été bouchées avec du mortier, mais les créneaux de murailles et les chemins de ronde sont encore intacts. Les locataires ont changé mais
les buts des nouveaux sont souvent les mêmes : dominer, accaparer, punir, haïr.
Il s'arrête à dix mètres du portail. Un
PM au brassard rouge lui fait signe de circuler. Il ne bouge pas. Les gens passent de l'autre
côté de la chaussée, apparemment sans contraintes, pressés toutefois de rejoindre leurs occupations quotidiennes. Il les regarde marcher, absorbé par leur défilé et par autre chose d'étonnant dans
leur regard et leur démarche. Oui, l'impression qu'ils donnent est de craindre ces lieux, la couleur des habits des hommes qui les gardent avec une hostilité gratuite, qui ne tarde pas à se
manifester, justement... Car le militaire finit par l'interpeller énergiquement :
«Hé, toi, là-bas !... tu vas rester planté ainsi le restant de ta vie ou quoi ?»
Tewfiq Baali ne désempare pas. Il sort de la pochette de son veston
le carton vert de l'ordre d'appel du Ministère des Armées, que la gendarmerie est venue laisser à la maison quelques jours auparavant. Il le tend au sous-officier, qui le parcourt des yeux sans le
prendre, en fronçant les sourcils.
Tewfiq Baali pense soudain que le
pire qui lui arriverait serait que ce gradé lui dise que la période d'instruction de sa classe est reportée à l'année prochaine ! Cette anxiété fait une brève incursion dans son esprit, mal venue,
ravivée du reste par les propos du sergent :
«Vous êtes de la classe K70Y ?... ce n'est pas normal... vous deviez être sous les drapeaux il y a quatre ans déjà...
– J'étais sursitaire... je poursuivais des études supérieures, répond
Tewfiq Baali, vaguement inquiet...
– Élève officier de réserve ?...
heum... c'est curieux, cette académie n'a jamais formé d'officiers réservistes en instruction
commune de base... seulement en spécialité...
– Aucune idée... il y a un début à tout...
– Sans doute... moi, je ne peux rien vous dire... bon... pressé de vous jeter dans la gueule du loup, hein ?...
– Hé oui... vaut mieux tôt que tard, n'est-ce pas ?... ne
dit-on pas à l'armée...
[2]guaji bekri,
tokhredj bekri...
– Vous savez déjà ça ?... je ne vous le fais pas dire !... vous aurez vite fait de le constater par vous-même !...
suivez-moi... je
crois que vous êtes le premier de cette nouvelle fournée... j'espère que ça vous portera chance !...
– Chose dont personne ne se lasse jamais, ha, ha, ha !... merci !»
Le sous-officier redevient immédiatement impassible et froid. Il le fait pénétrer à l'intérieur du poste de contrôle, où un caporal reporte les coordonnés de son ordre d'appel sur un registre et il
lui indique méchamment de la tête
l'arrière-salle. La pièce offre un aspect sinistre. Des lits superposés font penser que les
factions de la garde y élisent domicile. Les matelas sont nus, douteux, éventrés en majorité. Vautrée sur l'un, une sentinelle ronfle, emmitouflée dans un lourd manteau décousu à la couture
dorsale.
Tewfiq Baali s'assoit avec répulsion au bord d'un lit et tire une
cigarette. Au bout de trente secondes, la salle perd de son aspect repoussant.
«Ce poste de contrôle est la vitrine de la caserne en quelque sorte, se dit
Tewfiq Baali... il devrait être accueillant, propre, net... est-ce que le pire est à venir à l'intérieur ?... premier de fournée... de la classe... de la promotion... à quoi
tout cela m'a servi ?»
Un quart d'heure passe. Un conscrit arrive, encombré d'une lourde valise. Puis un autre. Et des groupes de trois ou quatre. Le local de la relève s'emplit rapidement. Personne ne dit rien. La
rencontre en ce lieu insolite d'inconnus venus des quatre coins du pays, fatigués par le voyage, installe une sourde indisposition.
Tout le monde est attiré par l'imperturbable sommeil de la sentinelle, qui continue de dormir, la bouche grande ouverte, avec un ronronnement d'ours en hibernation. Leur silence n'empêche pas le
chant des oiseaux dans les arbres, le vrombissement des moteurs de voitures dans la rue, qui rappellent que la vie continue à l'extérieur. Un
caporal-chef au visage bourré de taches de rousseur vient avec des listes.
«Sortez... que celui qui entend son nom se met dans la file,
dit-il d'une voix calme, mais qui inspire le respect.»
Les conscrits s'empressent vers la sortie avec un dynamisme feint, un peu crâneur derrière,
semble-t-il. L'appel se fait dans le plus
grand silence. Le gradé crie les noms avec une intonation monocorde qui refuse la distinction ou la raillerie.
L'état-civil colonial
avait tellement dénaturé les noms des gens que même après l'indépendance il faudrait une longue procédure juridique pour les changer :
[3]Mahboul,
Latrache,
Aggoune,
Ahmer el Eine,
Lakhal...
Tewfiq Baali entend prononcer son patronyme sans état d'âme
particulier. Grâce à Dieu, le sien a pu traverser les âges sans déformation. Ses aïeux ont pu sauvegarder la trace de la lignée. Contredisant sa première impression, l'esplanade de l'entrée est
d'une propreté impeccable. Des carrés de verdure soigneusement entretenus veulent montrer, a priori, que rien n'est laissé au hasard dans ce casernement. Est-ce le côté face dont lui avait parlé
cet admirable officier durant la nuit du train ?...
«Mis à part les matelas Semons,
remarque-t-il toutefois.»
Après un très long appel qui donne une idée du nombre important d'appelés qui n'ont pas rejoint, le caporal met un semblant d'ordre dans la file et leur dit simplement :
«
Suivez-moi, les bleus.»
Le groupe parcourt une centaine de mètres le long d'une allée fleurie de lauriers roses et arrive devant un pâté de maisons style caravansérail, aux tuiles vertes, dont aucun civil n'aurait douté
de l'existence dans une caserne. Lieux qui rappellent l'épopée des pionniers de l'aventure coloniale. Comme quoi, des vieilleries parviennent à survivre
insoupçonnément à l'usure du temps...
«Halte, commande le rouquin !... ici, c'est la direction des effectifs... vous allez remplir des fiches de renseignements et attendre d'autres instructions.»
Tewfiq Baali s'étonne de la présence de préposés habillés en civil,
qui leur distribuent des formulaires et se proposent «d'aider» ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Les comédiens parmi eux, quoi...
En un rien de temps, les conscrits étalent leurs vies privées sur les documents, qui font maintenant des tas et des tas sur le comptoir. Ils sont économistes, ingénieurs, architectes, chimistes,
sociologues, psychologues, physiciens, enseignants, techniciens. En principe, la crème que les écoles de leur pays aient pu produire depuis l'indépendance. Tous parfaitement bilingues, voire
trilingues. Les futurs dirigeants de leur nation si tout va bien pour certains d'entre eux.
Tewfiq Baali, du moins, en est persuadé.
«... car, somme toute, se
dit-il... qu'est-ce qui a attendu Pharaon au bout du chemin ?... la mort... et Pharaon ne laisse que haine
et désolation derrière lui... tandis que Dieu dirige vers Sa Lumière qui Il veut.»
Jusqu'ici, l'attente est supportable. Quoique le temps paraisse chronométré. Les appelés libérés de la chaîne prennent l'ombre et observent alentour, en monologuant avec eux-mêmes. Leurs
cigarettes, partiellement consumées, éparses, jonchent le sol à leurs pieds.
Des sections en tenue de combat défilent à pas cadencé le long des allées. Tout semble organisé autour d'un bâtiment à quatre étages, à l'architecture dépouillée et austère des années cinquante,
planté au milieu de la caserne.
Tewfiq Baali remarque le travail appliqué d'un jeune soldat au crâne
rasé, au treillis crasseux, qui essuie avec du papier journal les vitres du réfectoire. Toutes les dix secondes, l'homme de troupe s'arrête, l'air dégoûté, en jetant des regards de chien battu
derrière lui.
Grosso modo, la caserne fait penser
Tewfiq Baali au carrousel d'une usine. Il identifie ses ouvriers à des automates à qui on
s'applique, ici, à tenter de supprimer le vague à l'âme. Ses contremaîtres sont les membres d'un compagnonnage aux principes rigides. Ses patrons veillent à ce qu'on accueille bien les apprentis,
le premier jour. Après, c'est une autre affaire...
Son constat sommaire s'arrête à cette métaphore, pas forcément inspirée des visions de parade de
West Point. Ses yeux cherchent et
s'arrêtent aux détails. Son cerveau enregistre à tout jamais. Plus tard, dans la soirée, ses carnets consigneront. En attendant, il ronge son frein. Il élucubre, il rumine, il fulmine presque
d'avoir comme été pris à un collet que ses yeux ont pourtant vu avant qu'il y mette le pied...
D'autres groupes arrivent, escortés par le même rouquin. Bientôt, la place de rapport devient grouillante de civils. Le seuil psychologique de l'infériorité en nombre des maîtres des lieux est
atteint. C'est alors qu'une poignée de gradés, surgit d'on ne sait où, s'attelle à renverser la vapeur. Car l'organisation semblait cafouiller depuis un moment. Ils prennent position autour de la
horde, dans le but évident de reprendre en main la situation. Ils s'emploient à former des pelotons plus ou moins convenables, avec des gestes de sourds-muets en guise de premier contact, un tant
soit peu poli... Le résultat n'est pas brillant, car les conscrits n'ont pas encore l'esprit de corps et se baladent d'un rang à l'autre à la recherche de leurs copains. Un sergent manifeste son
agacement à la vue des valises apportées par certains :
«Vous allez faire le tour du monde ou quoi,
s'offusque-t-il ?... vous vous prenez pour des touristes ?... vous n'aurez pas l'occasion
de les remettre vos frocs de civils.»
Un adjudant-chef aux cheveux grisonnants et à la moustache à la prussienne s'immobilise au point de ralliement de la place de rapport, manifestement pour faire un discours. Il promène un regard
sévère au-dessus des têtes, jusqu'à ce que le brouhaha s'arrête.
«Alors, les enfants ?... on se permet de jeter les mégots n'importe où,
enchaîne-t-il, avec un ton faussement paternel ?... il parait
que c'est toléré à l'université,
fait-il remarquer en crispant les mâchoires ?...
voyez-vous, moi, je ne suis pas d'accord... je suis peut-être un ignare en matière d'études... l'université, connais pas !... maison, j'en ai pas !... salamalecs et
autres galanteries de civils, je m'en moque !... ma seule crèche, c'est la caserne !... et je n'aime pas qu'on la salisse !... alors, quelqu'un parmi vous peut-il me confirmer si chez lui on se
permet de jeter les mégots n'importe où ?»
Le ton de la voix du sous-officier devient progressivement criard, avec un accent emprunté aux proxénètes du milieu
[4]de Chetaïbi. Maintenant, sa question sent la poudre
brûlée à une cinquantaine de mètres à la ronde et personne parmi les conscrits, évidemment, n'est assez futé pour y répondre...
Le sous-officier dont les galons montrent, après un moment de silence, qu'ils ont été trop longtemps exposés au soleil, donne lui-même la réplique, avec un alto dans les graves.
«Belle journée, n'est-ce pas ?... vous avez encore de l'omelette maternelle dans le ventre... et l'académie vous fait grâce d'y jeter toutes les cigarettes du monde !... mais demain !... que dis-je
?... pas plus tard que toute à l'heure !... lorsqu'on aura passé à la tondeuse vos tignasses de gonzesses et fait remplacer ces fripes par une tenue uniforme !... et bien, vous prendrez un malin
plaisir à les ramasser toutes !... je vous en donne ma parole d'honneur !»
L'adjudant-chef pivote sur ses talons de façon magistrale, fait un signe vaguement codé aux instructeurs, et part conférer avec un sous-lieutenant demeurant en retrait.
Les conscrits savent désormais qu'ils doivent rester sur leurs gardes et que des discours comme celui-ci seront nombreux et d'un penchant psycho martial invariable. Tewfiq Baali se dit qu'ils
auraient tort de les prendre à la légère, notamment lorsque leur teneur, ou faussement docile, ou franchement hostile, chatouille les sensibilités. Des contestations commencent à filtrer des rangs,
venant surtout d'appelés issus du même milieu :
«Ça y est, les gars... on veut déjà nous mettre en condition, lance quelqu'un ayant un accent identique...
– Ça ne se passera pas comme ils croient, dit quelqu'un d'autre... nous sommes des élèves officiers... si ce petit morveux pense que je suis né de la dernière pluie, il se goure !... je ne me
laisserais pas marcher sur les pieds !...
– Vos gueules, ajoute un troisième !... mon petit doigt me dit que nous sommes déjà partis pour une longue galère... quelle que soit la nature des bêtises faites par certains d'entre-nous,
dites-vous bien que c'est la majorité qui paiera... et je ne suis pas prêt à casquer pour les autres, dussent-ils être des enfants de chœur !»
Les instructeurs en viennent aux mains à présent pour mettre de l'ordre dans les rangs. Ils bousculent les épaules et les jambes qui dépassent. L'adjudant-chef finit de parler avec l'officier et
revient à la charge :
«Allez, secouez-vous les puces, les bleus !... en avant, marche derrière moi !... direction !... le magasin d'habillement !... et que ça saute, gueule-t-il !... nous allons mettre du... caca... ho,
pardon !... du kaki sur ces peaux délicates !»
Les files s'ébranlent les unes après les autres sur le signe des instructeurs, pour bientôt ne former qu'une seule et longue procession brûlée par le soleil. La nouvelle, toutefois, est bien
accueillie par les hommes, qui ont hâte maintenant de fondre dans leurs uniformes, afin d'acquérir une sorte de faire-valoir militaire, mais, au fond, pour mieux accuser les brimades...
Les fourriers distribuent les vêtements depuis un moment avec des protocoles qui n'en finissent pas. Tout est flambant neuf. Chaque conscrit enfouit, un à un, dans un sac marin, les effets de sa
dotation réglementaire: treillis, sous-vêtements, brodequins, chaussettes, tenue de sport, ceinturon, casque, casquette, chemises, pull-over, cravate, gamelles, cuillère, fourchette... Pas de
couteau, toutefois. Tout l'attirail du soldat nouveau débarqué, quoi. L'opération de vérification se déroule dans la cour du magasin d'habillement, en cercle fermé, sous un soleil de plomb.
«Je ne veux pas de contestation plus tard, dit l'adjudant-chef... car vous n'aurez pas d'autre dotation.»
Il passe en revue chaque homme exhibant haut la main des gadgets masculins qui ferait rougir de honte la plus effrontée des nanas qui, d'aventure, aurait la poisse de passer dans les parages...
Plus tard, la cohorte est orientée vers le pavillon des douches. Il est midi passé et personne ne leur a encore parlé du déjeuner. En cours de chemin, l'adjudant-chef singe la démarche boiteuse
d'un intellectuel aux lunettes nacrées, pourtant manifestement atteint de poliomyélite !...
«Magne-toi, bon dieu !... du nerf, gueule-t-il à fleur d'oreille !»
Lorsqu'ils arrivent à destination, le sous-officier monte les trois marches de l'édifice, se tourne vers eux, en relevant sa casquette avec un geste de maquereau.
«Écoutez-moi bien, dit-il... ce bidule, là derrière moi, dispose d'une entrée et d'une sortie... quoi de plus normal, me diriez-vous... c'est ce que nous allons vite vérifier... vous avez cette
porte... heu... par laquelle vous allez aussitôt regretter d'entrer... et vous aurez l'autre... heum... par laquelle vous regretterez, de toutes les façons, de sortir... en un mot, une fois les
treillis fichus sur vos épaules, le règlement militaire vous sera appliqué dans toute sa longueur !... dans toute sa largeur !... et même de travers pour les têtes dures !... compris ?... .
– Compris, disent quelques élèves, assez mollement...
– Je n'ai pas entendu !...
– Compris, gueule toute la bande !...
– Il faut dire, oui mon adjudant !... allez, hop !... en file indienne derrière moi !»
Des coiffeurs apparaissent lorsque les battants de la porte s'ouvrent. Ils ont installé sommairement leur matériel dans le vestibule. De simples chaises, des tabliers de coiffe crasseux et des
tondeuses électriques. Ils entrent en action sans tarder. Leurs appareils émettent des bourdonnements d'insectes, dont l'intensité varie avec la nature des cheveux. Avant de tout raser, ils
s'amusent à tracer courbes, cercles, croix, croissants, sur des crânes intellectuels apparemment soumis... De temps à autre, un conscrit dans la chaîne pouffe de rire à la vue du caillou rasé de
son camarade. Un autre, sous l'action de la tondeuse, éclate en sanglots. Un troisième, déjà passé au purgatoire, tente de revenir demander une retouche au coiffeur, et est renvoyé par
l'adjudant-chef, car il n'y a plus rien à arranger...
C'est un moment mémorable, qui touche les cordes sensibles. Cette métamorphose rappelle aux uns et aux autres les signes du changement. Et un gradé infatigable qui gueule :
«Ceux qui ont terminé, par ici aux vestiaires !... et à poil !... nous allons vérifier si vous êtes tous des hommes !... ne riez pas, bon dieu !... ça n'est pas du strip-tease !... juste pour voir
si on ne nous a pas refilé une... cocotte !»
L'atmosphère se détend agréablement. De la vapeur d'eau s'élève des cabines. Quelqu'un sifflote. Un autre chantonne. Avec son accent typique, ce sous-officier, doyen de ses pairs à l'académie,
épate les hommes, qui semblent l'avoir adopté, malgré ses propos obscènes, ou à cause, selon l'optique d'où on se place...
Tewfiq Baali note que, jusqu'ici, tous les gradés qui les ont approchés parlent avec cet accent si caractéristique. Cela l'étonne, sans plus. Sous le pommeau de la douche, il a la sensation d'être
un naufragé sur une minuscule épave, que l'eau menace d'engloutir. Le bain le remet d'aplomb. Il enfile avec une frénésie gauche son treillis. Un sang nouveau semble avoir investi ses veines et,
une fois parvenue dans les méandres de son cerveau, cette sève étrangère effacerait tout. Il le souhaite de tout cœur. Par certains côtés, sa vie antérieure manquait nettement de pittoresque...
«C'est un milieu terriblement masculin, avait-il dit la veille à Nafyssa Azali... les femmes doivent rêver de scènes pareilles, s'entend-t-il dire en souriant.»
L'adjudant-chef s'acharne à coups de poings sur les portes des douches car des élèves font durer le plaisir...
«Sortez, nom de dieu... j'ai dit trois minutes !... ça n'est pas une sinécure !»
A la sortie, les hommes comparent leurs nouveaux accoutrements, et se laissent aller à des singeries, profitant d'un instant d'inattention des instructeurs. L'adjudant-chef revient à la charge avec
cette diatribe qui restera longtemps gravée dans les mémoires des conscrits :
«Vous êtes loin d'être devenus les militaires aguerris et virils que vous croyez... vous voulez que je vous dise ce que vous êtes ?... vous avez déjà vu une représentation théâtrale de l'Armée
Rouge au lever du rideau ?... que dis-je ?... oh, non !... ça c'est trop beau !... en fait, vous ne ressemblez qu'à un ramassis de bagnards qui, au lieu de prendre la poudre d'escampette, n'ont
rien trouvé de mieux que de dévaliser l'intendance de leur pénitencier et d'attendre d'être repris ! »
(Rires.)
«... maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière !... vous êtes pris dans la nasse !... et croyez-moi !... vous allez en baver pour un bon bout de temps chez nous !»
Cette image en flash d'uniformes qui sentent le vernis de finissage, trop courts ou trop longs, Tewfiq Baali n'oublie pas qu'elle coûte la bagatelle de vingt-quatre mois de sa vie au service de
l'armée. Et quand il pense «armée», il sait qu'il peut être au service de n'importe quel régime. Il ne veut pas croire que cette durée puisse se passer en chute libre, comme à l'université. C'est à
dire attendre et accuser les coups.
«En fait, je n'ai pas subi, se dit-il... je suis plutôt allé à contre-courant et ça ne m'a pas mené bien loin... seulement la satisfaction d'avoir résisté... mais si c'était à refaire, non... pour
tout l'or du monde, non... ce que j'ai appris doit servir à quelque chose... j'aime mon pays et je voudrais qu'il sorte de l'impasse où on l'a mis... je me sens posséder les outils aptes à
infléchir des montagnes... j'espère que je ne serais pas seul.»
L'adjudant-chef s'applique maintenant à former des rangs mieux ordonnés que la soldatesque du matin. Les hommes semblent lui obéir au doigt et à l'œil. Son choix à la tête du comité d'accueil par
l'académie n'est pas fortuit. Elle a désigné celui qui excelle dans l'art du maniement de la carotte et du bâton... Celui qui peut avoir un ascendant certain sur des types aux caractères et aux
mœurs différents.
«Meneur d'hommes, c'est aussi un métier très prisé par les fomenteurs de coups d'état, se dit Tewfiq Baali.»
L'adjudant-chef monte en cadence. Il veut rapidement effacer toute réserve avec des citoyens supposés rationalistes, qui seraient tentés de mettre en avant leur niveau social et intellectuel...
«En avant, marche, gueule le gradé !... une, deux !... une, deux !... plus haut que ça les genoux !... une, deux !... une, deux !... crevez-moi la dalle, que je vois ce qu'il y a en dessous, les
bleus !»
Les appelés tentent, de bonne foi, d'imiter le pas cadencé d'une parade martiale. Désastre ! Il s'ensuit comme une pétarade de vieux tacot, que le sous-officier fait vite cesser à l'approche de la
direction de l'académie, se contentant de les guider comme un troupeau de moutons vers une nouvelle destination. Il les arrête au bas de l'immeuble au profil usé qui fait face à la place de
rapport. Toujours avec son geste brusque de casquette relevée, il leur dit, en orientant son pouce vers l'arrière :
«Votre nouveau gourbi, c'est c'bidule-là !... considérez-le comme un quatre étoiles par rapport aux tentes qui attendent les retardataires... mais ne vous faites pas d'illusion !... du sommeil, y'
en aura pas beaucoup pour vous ici !... le quatrième étage est réservé aux cadets !... inutile de vous frotter à eux !... lorsque je vous donnerais le signal de rompre les rangs, montrez-moi ce que
vous avez dans les jambes !... ceux qui ne trouveront pas de places redescendront s'aligner ici pour partir aux tentes !... Des questions ?...
– Quand est-ce qu'on va manger, dit quelqu'un à la bedaine prononcée, ressemblant comme deux gouttes d'eau à l'acteur humoriste égyptien Ismaïl Yassine, lunettes de myope en plus ?...
– Quoi ?... manger ?... je n'ai pas ce verbe dans mon maigre répertoire !... attention, à mon commandement !... rompez !»
Les hommes ne se laissent pas compter. Ils s'élancent à la conquête des lieux, alourdis de leurs paquetages et autres bagages hétéroclites. Il y a trois étages de dortoirs à investir. Huit lits par
chambrée et autant d'armoires individuelles.
Tewfiq Baali grimpe par calcul au deuxième étage. Il n'y a pas à dire. Les hostilités sont déjà ouvertes ! Alors autant prendre les devants pour éviter les surprises. En montant rapidement, il se
dit que les locataires du 1er étage seraient les «premiers» à subir les sévices de l'encadrement et ceux du 3ème étage seraient les «premiers» à récolter les corvées des retardataires. Il a
réfléchi vite et vu loin !...
«C'est ça, mon vieux, se dit-il... ne pas subir... rester alerte... anticiper leurs actions de psychopédagogie militaire infantile... bévue = sanction = frustration = rachat = récompense... un
dressage de la plus simple animalité, quoi.»
Il pénètre dans un dortoir, au hasard, du côté ouest, au fond du couloir, encore inoccupé. C'est plutôt un débarras. Tout y est sens dessus dessous. Les armoires sont toutes tirées dans un coin,
les matelas empilés jusqu'au plafond dans un autre, et les lits en partie disloqués forment un tas de ferraille au milieu.
Dans la pièce d'à-côté, et dans tout le bâtiment, c'est la débandade. Un boucan du diable accompagne les armoires qu'on bouge. Les amis s'appellent rageusement pour former dare-dare leur chambrée.
Tout tremble et résonne à multiples échos. Tewfiq Baali pose calmement ses affaires et s'allonge sur le seul matelas jeté au sol pour souffler. L'aspect «Remise» du dortoir n'a encore séduit aucun
élève. Il consulte sa montre et s'exclame :
«Dieu, déjà 15h00 !... mais on ne bouffe pas dans cette caserne ?»
Au bout d'un moment, il se lève et choisit une armoire qui lui parait la moins cabossée. Il s'emploie à y ranger ses affaires. Puis il tire un petit cadenas de son sac de toilette, qu'il avait
acheté par intuition l'avant-veille, afin de condamner le loquet. Ensuite, il choisit avec circonspection un matelas et un oreiller plus ou moins propres, qu'il pose sur un lit, le moins déglingué
possible. Après quoi, il déplace le tout vers un coin. Il ne sait pas pourquoi, chacun de ses gestes lui parait figé par un cliché photographique, conservé à jamais dans sa mémoire.
Lorsqu'il finit, il enlève sa casquette et s'éponge avec le front. Puis il tombe raide sur le lit, qui émet un grincement plaintif. Il ferme les yeux et rabaisse dessus son couvre-chef. Désormais,
il sait que le temps ne lui appartient plus, et pour longtemps encore. Lorsqu'il les rouvre, à ses pieds, ses brodequins lui paraissent démesurés et inusables, à l'image de l'armée. Deux conscrits
montent le bout du nez à l'embrasure sans porte du dortoir.
«Peut-on emménager ici, dit l'un d'eux, très top niveau ?...
– Ne vous faites pas prier, les gars, dit Tewfiq Baali, qui rabaisse de nouveau sa coiffe sur les yeux... pendant qu'il est encore temps... à moins que vous aimez pique-niquer, ajoute-t-il
sournoisement...
– Quel gâchis, s'exclame l'autre, à la voix efféminée !... quoi Malek, c'est ici que nous allons dormir, s'exclame-t-il, en appuyant sur les d et les r ?...
– Cause pas trop, lui conseille son copain !... prépare ta crèche et cesse de râler !... tu as oublié ce qu'a dit l'adjudant ?...
– O la laaa, ma mère !... ces matelas !... et ces oreillers !... et pas de draps !... pas de couvertures !... c'est certain, nous allons attraper la crève, continue de protester le conscrit délicat
!»
D'autres élèves arrivent et leur choix est plus embarrassé encore. Tewfiq Baali les regarde sous la fente de sa casquette s'affairer gauchement. Leurs visages trahissent le ridicule. Comme la
sienne, leurs peaux fragiles mettront longtemps avant de revêtir le hale buriné des militaires de carrière. Leur sensibilité sera mise à rude épreuve. Leurs scrupules et leur sensiblerie
progressivement mis au placard.
«Ça fait toute la différence, se dit-il.»
Il a envie de dormir. Le sommeil est une bonne thérapeutique pour accuser les coups, pour oublier. Il faudra beaucoup plus pour accepter.
«De la patience, mais pas de résignation, se dit-il.»
Il finit par s'assoupir pendant dix minutes.
«Rassemblement sur la place de rapport, gueule l'adjudant-chef chaque étage !»
Tonnerre de brodequins dans les escaliers. Les groupes se rejoignent sans un mot sur l'esplanade et tentent d'apprendre à former seuls leurs rangs, face à l'inamovible sous-officier, qui les
observe avec des yeux pétillants de malice, fier de son rôle d'organisateur.
«Y'a plus de discours, les enfants... vous allez apprécier la bouffe de notre chef cuistot... ses talents culinaires sont célèbres dans toute l'armée... vous m'en direz des nouvelles toute à
l'heure.»
Il cède la place au Sergent de Semaine, qui les fait rentrer au réfectoire à sa guise, prenant du milieu, des côtés, en diagonale, de derrière, augmentant par cette pratique la faim de ceux qui
attendent. La salle de restauration est peinte en gris fer, comme les bancs et les tables, comme tous les murs de la caserne, du reste. Tout y est austère, délibérément. Les repas sont servis dans
des plateaux fourre-tout, en inox, comme à l'université, à la différence que les serveurs qui débitent les parts sont masqués par un paravent qui leur évite de reconnaître leurs copains. Spaghettis
au bœuf, salade verte, mille-feuilles. Le menu n'a rien à envier à celui des facultés. Le pain, cuit à l'ancienne, semble être fait sur place. Des surveillants circulent silencieusement entre les
tables. Leur tolérance juste retenue est accompagnée, pour le moment, de regards fureteurs et de mains nerveuses croisées derrière le dos. Les hommes restent longtemps attablés, laissant descendre
doucement les aliments, en causant. Habitude d'étudiants qui aiment à discuter en mangeant. Dans leurs conversations, il est déjà question de «planque» et de «place au soleil».
Tewfiq Baali est parmi les derniers à prendre un plateau. Une heure d'attente dans les rangs a achevé de le mettre knock-out. Il ne reste plus qu'une maigre pitance pour ceux-là...
«Y'a qu'à caler le tout avec beaucoup de pain, et le tour est joué, se dit-il avec philosophie, pour ne pas trop se formaliser.»
Aux tables, il reconnaît quelques familiers de l'université et trois types de la région, qui habitaient en régime de pensionnat au lycée. Ces derniers, assis ensemble comme pour former bloc,
l'invitent avec une gestuelle vaguement militaire à venir les rejoindre. Il s'assoit parmi eux, en les saluant de la tête, et entame d'emblée son déjeuner. Avidement ! Ou du moins, avec un appétit
qu'il ne se connaissait pas ! Les anciens du lycée tentent de lui «tirer les vers du nez», entre deux bouchées.
«A quel étage es-tu ?... viens nous rejoindre au premier... il faut se serrer les coudes nous autres... est-ce que tu connais un gradé ici ?... quel est le meilleur truc pour se faire reformer ?...
etc.
Il se contente de répondre avec des hochements de tête interrogatifs ou négatifs. La nourriture lui parait délicieuse, notamment le pain. Il engloutit tout et finit par une grande rasade d'eau.
«
[5]El hamdoulillah...
maintenant, je suis à vous, les gars, leur dit-il... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise que vous savez déjà ? »
Il tire une cigarette, qu'il allume pour l'éteindre immédiatement après, car l'adjudant-chef revient et rompt la trêve :
«Allez, oust, dehors, les bleus !... je veux vous voir alignés sur la place de rapport dans trente secondes !... les cinq derniers resteront ici pour laver les plateaux !»
Bousculade à la sortie. Les appelés commencent à saisir que les rassemblements vont ponctuer toutes les actions de leur vie en caserne. Une fois les rangs formés, l'adjudant-chef les inspecte, et y
met sa touche personnelle, en malmenant les épaules qui dépassent.
Des civils ne cessent d'affluer vers la direction des effectifs. Quelques-uns reconnaissent leurs amis et se mettent à glousser à la vue des crânes rasés.
«Voila pourquoi je vous ai rassemblés, leur dit le sous-officier avec un sourire malicieux... pour aujourd'hui, y'a plus que la visite médicale à passer... ensuite, parole d'honneur, on vous foutra
la paix... ceux qui ont des dossiers de dispense à soumettre au médecin chef, je vous donne exactement une minute pour aller les chercher... top !»
Peu de temps après, la compagnie s'ébranle lourdement. Dans les rangs, tout n'est que chuchotements, coups de coude, croche-pieds volontaires ou... involontaires.
«Du nerf, les bleus, vocifère leur ange gardien !... bombez-moi ces poitrines et rentrez-moi ces ventres !»
L'adjudant-chef dirige la troupe vers le poste de contrôle. Elle dépasse le portail de l'académie et traverse la largeur de la route, un morceau de liberté, avant de s'engouffrer dans un autre
casernement. La circulation automobile est stoppée de part et d'autre. L'idée d'être reconnu par un familier continue d'être un casse-tête pour Tewfiq Baali. L'impression qu'il laisserait aux gens
qui le connaissent, il la ressent malheureusement comme dévalorisante. Et il ne croit pas que son déguisement soit infaillible ! L'autre enceinte militaire offre un aspect insolite. Ateliers,
entrepôts, parking pour camions. Le côté logistique de l'académie semble y être confiné.
«Compagnie, halte !... rompez les rangs !... et ne vous éloignez pas, je reviens !»
L'adjudant-chef pénètre dans l'infirmerie, une grande villa, affectée à l'époque coloniale au général commandant la garnison, laissant ses protégés fumer tranquillement de nouvelles cigarettes.
Certains conscrits tiennent sous le bras des pochettes médicales desquelles dépassent des radiographies et autres diagrammes.
«Certitudes, certitudes, songe Tewfiq Baali... l'espoir existe... mais ici, il semble se déplacer en équilibre sur un filin d'acier... il enfle comme un coq, prêt à se volatiliser à la moindre
alerte.»
Le temps passe. Le soleil baisse à l'horizon. Une R8 bleue arrive en coup de vent. Ses pneus crissent sur le gravier, après un long et violent freinage inutile. Il en descend un inconnu dans la
trentaine, portant un imperméable civil sous une tenue militaire de sortie, sans casquette. Il claque violemment la portière de la voiture. Les hommes se tournent lentement vers lui et le regardent
avec morosité. L'absence chez lui de signes de distinction des gradés fait qu'ils n'accordent qu'un intérêt marginal à sa présence. Ils reviennent, certains à leurs causeries, d'autres simplement à
leurs préoccupations intimes. L'homme reste immobile cinq à dix secondes, et devient tout rouge, avant d'éclater brusquement :
«Qui vous a donné l'ordre de rompre les rangs, hurle-t-il d'une voix au-dessus de ce que peuvent supporter ses cordes vocales ?»
Silence collectif, évidemment. Personne n'a envie, du reste, de réagir à l'inattendu affront, en disant qui a permis ce «désordre».
«Très bien, continue l'homme, devenu écarlate, en serrant les dents d'un ton rageur... j'ai compris !... vous prenez pour des gens importants avec vos diplômes ?... nous allons mettre les choses au
point !... par ordre du haut commandement, il n'y aura pas de réformés cette année !... ceux qui ont trimbalé avec eux des dossiers médicaux qu'ils croient bien ficelés, ils peuvent se les foutre
là où je pense !... si vous crevez à deux jours de votre libération, c'est votre affaire !... moi, je me porte garant de votre bonne santé pour les vingt-quatre mois à venir !... j'accepte tout le
monde !... les sourds peuvent voir !... dans l'armée, il y a le langage des signes !... les aveugles peuvent entendre !... nous avons des standards téléphoniques qui n'attendent qu'eux !... nous
trouverons bien des occupations spéciales aux éclopés !... ici, nous n'avons besoin que de vos têtes !... non pas parce qu'elles sont bien faites mais pour les utiliser dans la chaîne du
commandement !... je ne vois pas une seule raison pour que des petits prétentieux d'intellos déguisés en chargés de famille répugnent à faire leur devoir national !... vous êtes venus de votre
propre gré jusqu'ici... tant pis pour vos gueules !... vous derrière, ramassez-moi ces mégots !... je ne veux pas les voir en sortant !»
L'inconnu, dont tous maintenant ont deviné les fonctions, dévisage à son tour l'assemblée d'un regard circulaire méprisant (et méprisable), avant de se diriger avec un haut-le-corps de mise en
scène vers l'entrée de l'édifice. Il est salué à la porte par l'infirmier major. L'adjudant-chef également présent dans le couloir ne le salue pas. Témoin de la scène, il n'a pas bronché.
Assurément, il aurait préféré que les reproches lui soient adressés, plutôt qu'à une horde sans encadrement, totalement dépaysée.
Des caporaux inquiets sortent en courant pour mettre de l'ordre dans les rangs. Ce sont eux qui assurent la série préliminaire d'examens : poids, mensurations, dentition, armature osseuse,
recherche des signes apparents de malformation ou de traces d'opérations chirurgicales et grandes blessures. On ordonne aux hommes de se mettre à poil de nouveau. Ils opposent une certaine
résistance cette fois-ci, à laquelle l'encadrement succombe finalement, tolérant qu'ils restent en slip. Ensuite, l'infirmier chef les introduit au fur et à mesure, par paquet de trois ou quatre,
dans le bureau du toubib, qu'on entend du couloir ridiculiser sans distinction les malades imaginaires et les vrais. Dans l'antichambre, Tewfiq Baali soutient la conversation d'un grand géant blond
qui lui vante les mérites du sport matinal.
«Une bonne forme physique, voila ce qu'il nous faut pour supporter l'armée, lui dit-il...
– Je doute fort que nous soyons tous animés du même enthousiasme, répond Tewfiq Baali, en orientant son pouce vers la porte, derrière laquelle se déroule les manifestations de violence du
médecin.»
La file avance rapidement. Beaucoup plus rapidement que celle du réfectoire ! Un conscrit qui attend son tour devant Tewfiq Baali refait l'inventaire de sa pochette. Le compte est bon. Il secoue la
tête de satisfaction, mais hausse les épaules tout de suite après, en remettant le dossier sous le bras. Dehors, les éléments de la compagnie ayant déjà passé la visite attendent, les rangs de
nouveau dispersés. Plus aucun mégot n'est visible sur le sol, toutefois. Les hommes semblent s'adapter difficilement à la nouvelle situation. Adossés aux murs, assis sur les trottoirs, les yeux
fixant le vague, ils attendent. Il faut attendre désormais...
Le gardien du château d'eau leur donne à boire. Ayant appris à l'université que l'arme absolue des temps modernes, c'est l'information, les conscrits le pressent de questions sur la caserne.
Interloqués par la somme d'erreurs à ne pas commettre avec l'encadrement, ils ouvrent grands les yeux et la bouche, en mordillant leurs cigarettes, y trouvant quelque palliatif à leur
impuissance...
«Alors, bébé, dit le médecin à Tewfiq Baali, après qu'il ait été introduit avec d'autres, déjà sortis ?...
– Alors ?... rien à signaler, docteur... a priori, je veux dire... c'est à vous de voir...
– A priori, hein ?... formulation intellectuelle inutile... mais c'est prodigieux !... voila au moins un appelé qui ne rejette pas l'armée !... bizarre... comment vous appelez-vous, dit le médecin
qui écrit sur une fiche ?...
– Baali...
– Prénom ?...
– Tewfiq...
– Identifiez-vous en donnant toujours votre fonction !... élève officier un tel !... l'armée vous réussira à merveille, monsieur Baali...
– J'y compte bien, docteur... nous voila embarqué pour deux ans... alors, autant prendre les choses du bon côté...
– A la bonne heure !... et ça trouve le moyen de faire des commentaires... vous êtes sûr de vous en tirer à bon compte avant la fin ?...
– Pourquoi pas, docteur ?... vous êtes vous aussi sans doute passé par là...
– Pourquoi pas, hein ?... vous allez au-devant d'un tas d'ennuis, Mr Baali, dit le toubib en finissant rageusement d'écrire, et en apposant avec violence un cachet carré sur la fiche !... .
– Je ne comprends pas, docteur ?...
– Vous êtes en train de vous foutre de ma gueule !...
– Absolument pas, docteur, réagit avec sincérité le patient !...
– Cessez de m'appeler docteur, rugit le praticien !... dites, oui mon lieutenant !... non, mon lieutenant !... compris ?...
– Désolé, mon lieutenant... rien à vos épaules ne pouvait me faire deviner votre grade...
– Vous, je vous ai à l'œil !... vous avez des réponses à tout... qu'avez-vous fait comme études supérieures ?...
– Économie politique...
– La politique ne vous servira à rien ici !... et faites-moi le plaisir d'économiser votre salive tant que vous serez à l'armée !... allez, oust !... fichez-moi le camp !... cela ne vous empêche
pas d'être déclaré bon pour le service armé !... aux suivants !»
L'espace d'un instant, les regards des deux hommes se croisent et celui de Tewfiq Baali soutient gaillardement celui du praticien. Il y décèle une fragilité mal cachée. Il était à deux doigts de
lui dire :
«Mais pourquoi toute cette hostilité gratuite, toubib ?... je ne suis pas un ennemi... vous ne me faites pas peur... je ne vous ai rien demandé !... je vous emmerde !»
Une réplique pareille ne servirait qu'à faire empirer son cas, au moment où la clef de la «survie» à la caserne, pour ne pas dire la «réussite», il le sait que trop, c'est la discrétion. Il se
contente de hocher la tête en signe de mécontentement avant de sortir. Contre toute attente, le médecin ne réagit plus. La cour de l'infirmerie est en ébullition maintenant. La rumeur a déjà couru
sur le compte du clinicien forcené. Appelé de la classe K70X, il n'aurait pas réussi à ses examens. Retenu pas l'académie par «nécessité de service» (Entendre, par piston). Il serait natif de
Lambesis, ami, dit-on, du directeur de l'académie, qui n'a, à contrario, rien pu faire pour arranger ses notes... Bref, les caporaux infirmiers, derniers gradés de la hiérarchie, ne font pas de
cadeau dans ces cas-là. Ce sont eux qui vendent la mèche, avec vélocité !...
«C'est un simple soldat, dit l'un d'eux... vous avez le droit de ne pas le saluer...
– Attention, dit un autre... il peut leur invoquer la disposition du règlement du service dans l'armée qui dit que la fonction supprime le grade !...
– Oui, mais à grade égal, dans ce cas, fait remarquer un troisième.»
Tewfiq Baali s'est rendu compte combien cet homme avait agi en porte-parole d'une dimension occulte qui, un jour, a dû flatter son ego... Comme lui, des légions d'intermédiaires se croient délégués
d'une parodie de pouvoir avec lequel ils s'arrogent le droit d'écraser de tout leur poids les faibles.
Tewfiq Baali pense présentement avoir fait une découverte déterminante qu'il ne manquerait pas de consigner dans son journal. Désormais, il chercherait à déceler chez les militaires ces signes
trompeurs. Puis, prenant du recul par rapport à son jugement, il conclut ainsi :
«Décidément, on ne manque pas de spiritualité dans notre armée.»
La visite terminée, la compagnie est ramenée vers son point de départ. L'adjudant-chef fait rompre une dernière fois les rangs avec ces quelques mots réconfortants, et une moue indulgente :
«Hé, les bleus, ne vous faites pas de bile... on ne va pas vous manger... vous avez relâche jusqu'au lundi matin... amusez-vous bien !»
Pour la première fois depuis leur arrivée, les voila livrés à eux-mêmes. En bons enfants, ils dénichent le foyer des hommes de troupe, qu'ils dévalisent en un tournemain de toutes les boites de
biscuits, tablettes de chocolat et autres amuse-gueule.
Les conscrits arrivés après la fermeture des bureaux n'ont pu entamer le rituel de la mise sous les drapeaux. Ce n'est que partie remise... Ils se mêlent aux uniformes. Embrassades, retrouvailles.
L'ensemble forme sur la place de rapport une foule bigarrée, hagarde, désemparée. Des militaires de carrière se mêlent à la bleusaille en mouvement. Un peu pour prouver qu'ils ne sont pas les
monstres qu'on dépeint dans le civil...
Tewfiq Baali part en reconnaissance dans la caserne, craignant toutefois de traverser des zones réservées où il se ferait remarquer prématurément par l'encadrement. Peu à peu, malgré l'étendue des
lieux, il se rend compte que ses pas sont comptés et que ce nouvel univers à des frontières artificielles superposées, qui limitent terriblement son champ de vision. Des graffitis tracés sur les
murs des latrines attirent son attention. Il se dit que depuis la nuit des temps les hommes ont eu besoin de laisser des traces de leur passage. Lui a trouvé depuis longtemps déjà une autre formule
pour consacrer sa présence. Il en profite pour consigner en cachette quelques notes pour son journal. Il rencontre d'autres concitoyens. Même qu'ils sont assez nombreux. Ainsi supporte-t-il mieux
sa chance douteuse. Décidément, tous les Lambésiens qu'il rencontre veulent former une chambrée compacte au 1er étage, capable de contrer les assauts de l'encadrement et des prétendus «mâles
dominants» de ces nouveaux territoires «conquis de haut vol». Tewfiq Baali n'adhère pas à leurs projets précoces de «désertion» et de «demandes de permission». Il promet de les rejoindre, tout en
sachant qu'il ne mettrait certainement pas à exécution cette promesse.
A 18h00, on sonne le rassemblement pour la distribution du couchage. Une seule couverture, très usagée, par élève, et pas de draps. Des conscrits râleurs tentent de subtiliser des surplus...
«Ne faites pas les gamins, leur dit le fourrier chef... c'est ça ou rien pour l'instant !»
Pour ajouter à leur dépaysement, le crépuscule qui arrive, accompagné de nuages noirs et menaçants, donne à l'atmosphère un cachet sinistre.
Au dîner, l'académie n'offre qu'une soupe de vermicelle tiède que les nouveaux venus avalent avec une fausse humilité. Plus tard, dans les chambres maintenant toutes habitées et animées, le malaise
semble s'être dissipé. Les hommes emménagent comme ils peuvent et n'hésitent pas à déménager à l'appel d'un copain. La chambre où s'est installé Tewfiq Baali ne s'est pas encore stabilisée. Les
premiers occupants sont tous partis, remplacés par d'autres inconnus. Les groupes discutent, se narrant les scènes piquantes de la journée, jusqu'à l'extinction des feux. Alors, le silence
s'installe peu à peu. Les hommes font le point dans le noir sur leur nouvelle vie. Ils pensent à ce qu'ils ont laissé derrière eux et à ce qui les attend demain. Ils tentent de dormir, harassés de
fatigue, malgré l'insomnie engendrée par la nouveauté, malgré la saleté et l'incongruité des lieux. Bientôt, leur sommeil n'est plus perturbé que par frénésie vorace des petites bestioles de la
nuit.
JOURNAL/O1 Octobre 19..: (
Rédigé en partie dans les latrines !).
– Il faut un temps pour accepter, un autre pour subir. J'ai beaucoup observé aujourd'hui mais je ne veux pas aller trop profondément dans mes pensées. Ai-je le droit de tenir ce journal à la
caserne ? Fichtre, non ! Sans doute pas ! Sûrement pas !... J'ose le faire pourtant. Le tout est de savoir si j'aurai la force, le courage, la patience et le temps de continuer, jour après jour,
jusqu'à la fin. Mon but n'est pas tant d'écrire sur l'armée ce qui me passe par la tête, mais de coucher sur le papier des situations vécues, d'exprimer des sentiments honnêtes. Je ne veux pas
réfléchir maintenant au danger d'une telle entreprise. Seul l'avenir apportera une réponse à cette préoccupation. Après tout, on ne nous a pas demandé notre avis lorsqu'on nous a transmis les
ordres d'appel. Nous avons tous été déclarés «bons pour le service armé». Tans pis si nous faisons des bêtises !
Voici transcrites quelques observations de cette journée:
– La caserne est comme une pièce de monnaie avec le côté face et le côté pile, exactement comme me l'avait imagée le sous-lieutenant rencontré durant la nuit du train. Difficile d'éviter le côté
pile : saleté, odeurs fétides, remontrances.
– Le militaire de carrière a une attitude hostile même en temps de paix. Lorsqu'il est de service, je m'entends. Car lorsqu'il décroche, ça peut être un bougre comme les autres, le plus souvent
fragile. Les actifs n'ont pas manqué de nous mettre à l'aise après la fin de travail.
– Même ici, le relent des passe-droits est persistant, alors que l'uniforme est le même et est fait justement pour gommer les différences...
– Je suis finalement rentré dans une des dépendances de Pharaon. Sa présence est ressentie avec acuité, même s'il trône à cinq cent kilomètres d'ici...
– Ici, beaucoup de sous-officiers originaires de Chetaïbi, Cap Rosa, Madaure, Youkous. Pourquoi ?...
– La caserne est comme une usine. Mais ses mécanismes sont des hommes. Gare alors aux mécanismes qui flanchent !
– Fiiuuu !... Aujourd'hui, j'ai rencontré un médecin réserviste plus royaliste que le roi !...
– L'ordre serré est le symbole même de la soumission. On s'acharne à vous répéter en permanence que vous ne savez pas marcher. En réalité, le terrain qu'on vous demande d'emprunter et de suivre est
déjà balisé. C'est pour le prendre que vous êtes ici .Vous ne savez pas forcément où il vous mènera. C'est là, je crois, la véritable solitude du soldat.
– On nous a fait attendre pour le déjeuner. J'imagine que c'était délibéré. Un militaire a besoin d'avoir constamment faim pour être mieux dressé. C'est animal, mais c'est efficace !...
– J'avoue que la résidence en dortoir m'indispose. C'est vrai que je n'aime pas les mauvaises odeurs. Je ne répugne pas pour autant à vivre en communauté, mais le groupe m'a toujours fait montrer
du doigt l'hypocrisie, le parti pris et l'intolérance.
– Harcèlement : voila l'attitude permanente de l'encadrement.
– L'armée sait pertinemment que nous ne sommes pas venus ici avec plaisir. Elle ne cache pas qu'il s'agit d'un type particulier de punition, même si elle l'enrobe comme un bonbon lyonnais, en
disant qu'il s'agit d'un devoir national... J'ai une autre et haute idée du devoir national : appliquer la justice, construire le pays, ouvrir des routes, alphabétiser les populations. On a confié
le tracé de la Transsaharienne et le reboisement aux militaires. Voila une bonne chose. Pourvu que les gigantesques moyens mis à la disposition de l'armée ne soient pas détournés, mal utilisés,
gaspillés.
– Maintenant que je suis devenu un soldat, tout peut m'arriver, démultiplié à la puissance «n». Comme être humain pris au piège de l'armée et comme militaire aux ordres. Je ne dispose donc plus de
ma personne. C'est vrai que réfléchir ne sert plus à grand-chose ici. Le but recherché par l'armée est justement que le soldat ne se fatigue pas trop les méninges. Pour se faire, il doit avoir
constamment faim et être consigné en permanence, afin d'être conditionné pour n'attendre avec impatience que son repas, sa solde et sa prochaine permission.
– Le militaire de carrière donne l'impression d'avoir toujours le dernier mot. Il ne tergiverse jamais lorsqu'il donne des ordres, même s'ils sont mauvais. Il est imbu de sa personne. Il ne sait
pas s'arrêter lorsqu'il vous avilit et vous punit.
– Je me sens une autre personne dans mon uniforme. Un peu plus viril, sans doute. Est-ce une question de couleur ou de lieu ? Plutôt d'isolement, me semble-t-il.
– Les militaires sont des gens le plus souvent cloîtrés. C'est un emprisonnement comme un autre. Élément important de la psychologie de groupe. Je développerais ce point ultérieurement.
– Le militaire agit avec force en permanence. On lui apprend à le faire. On légitime sans cesse ses actions. On laisse le plus souvent ses crimes impunis. J'ai su que certains actifs sont des
«Wanted» dans le civil. En pénétrant dans l'enceinte d'une caserne, c'est comme s'ils avaient changé de pays, obtenu une immunité qui échappe au code pénal.
– Dans cet uniforme, je sens que je suis dans de «mauvais draps», non pas que la qualité du tissu des treillis soit mauvaise, mais parce que je n'ai pas choisi ces habits, et que sous leur couleur
continue malheureusement jusqu'à maintenant de se perpétrer sur toute la planète, et au nom du «soldat inconnu», les pires crimes et atrocités qui soient.-
[1]Saint Coran.
[2]Engage-toi tôt, tu sortiras
tôt...
[3]Fou, sourd, muet, Rouge de
l'œil, Noir...
[4]Accent de l'extrême Est.
[5]Gloire à Dieu.