Jeudi 6 août 2009 4 06 /08 /Août /2009 06:56

Est-il nécessaire de rappeler à ce niveau que l'œuvre que je vous propose est une fiction romanesque ? En tout état de cause, de la première à la dernière ligne, son auteur ne cesse de s’y réclamer de la littérature moderne avant toute autre parenté, pour autant que le roman puisse être le vecteur d’une démarche saine et intelligente aidant à faire éclater une vérité donnée, et pourvu que cette dernière ait un dénominateur commun entre tous les êtres humains. Par ailleurs, et le lecteur ne doit pas s’y tromper, cet ouvrage n’est pas un manuel d’embrigadement. Ni son contraire ! Tout un chacun aurait donc eu à le lire avec lucidité, discernement et esprit critique. Ou à s’en détacher royalement. Délibérément, et à aucun moment, l’auteur ne cite le noble nom du pays où se déroulent ces chroniques, car de son point de vue, vu leurs agissements, la majorité des personnages jouant le rôle négatif des méchants cités comme cadres dirigeants assurant des responsabilités publiques, ou comme exécutants de basses besognes, ne sauraient se prévaloir en toute légitimité de l’honneur de sa nationalité. Mais vu sous un autre angle, l’auteur n’a pas voulu donner pour cadre à ses écrits un pays postiche pour tout l’or du monde. S’il avait, dans la foulée, décidé de ménager toutes les susceptibilités, il aurait pu choisir un Etat imaginaire, dénommé par exemple «Utopia», à une latitude de terres inexplorées, jetant le discrédit sur un peuple inconnu. Déplacée de son terroir, ses textes auraient certainement perdu toute leur originalité et leur respiration. Par bonheur, il croit avoir dépeint au fil des pages plus de belles choses que de mauvaises. Par ce roman, il a tenté de faire suivre à la trace les itinéraires de femmes et d’hommes ayant pris à une période de leur vie le même chemin. En parallèle, il a laissé se dérouler, sans dessein inavouable de le dévoyer, l’écheveau des événements politiques du moment dans cette région du monde, avec pour toile de fond la délicieuse histoire d’amour du personnage principal de cette saga, indéniablement enfant émérite de ce peuple dans sa vie de tous les jours. L’auteur assume ses écrits. Il n’estime pas avoir eu à trahir les constantes véritables de la nation dont il est issu, ou à jeter intentionnellement opprobre sur aucune personne vivante ou morte. Il n’est pas dans ses intention d’attiser les haines, de susciter aucune sorte de vindicte populaire vaine, mais d’aider plutôt à un éveil salutaire des consciences, afin que certains faits tels que ceux rapportés dans le script ne se reproduisent jamais. Il ne considère pas avoir «livré» des secrets militaires. Ceux qui croiront en avoir découvert dans cette série romanesque se trompent. En revanche, les agissements de certains personnages, leurs techniques de torture, ressemblant à s’y méprendre à celles du dernier colonisateur, actes répréhensibles abondamment détaillés dans le texte, et qui sont monnaie courante dans la réalité, doivent être dénoncés avec la plus grande détermination. Si pardon il y a, seules les victimes elles-mêmes peuvent le décider. Si tant est que Dieu accepterait.Le contexte militaire dans lequel se déroule ce roman n’est pas fortuit. Cependant l’armée ne doit pas être considérée, ici, comme une cible en soi. Des indices existant ça et là dans les cinq tomes de la série le démontrent. Ils sont explicites et tentent de persuader le lecteur du contraire. Car, comme le personnage de Tewfiq Baali, ce citoyen cultivé, clairvoyant, actif, sage, réservé, responsable de ses actes, comme l’auteur, témoin intraitable et irréductible de son temps, comme tous les militaires du monde, exécutants le plus souvent des instructions de leurs supérieurs sans états d’âme, comme la société en général, amnésique de nature, égoïste par nécessité, très peu encline à punir les bourreaux, l’armée, ainsi que tous les corps constitués d’un Etat, peuvent être les victimes conscientes ou inconscientes des systèmes, qui seraient tentés de les utiliser pour de sombres tâches, au nom de la «sacro-sainte» obéissance aux ordres. Le grand danger est que l’armée se considère elle-même «apte à décider» pour la nation. Son rôle, essentiellement et avant tout, est de la défendre contre des périls extérieurs. Cette institution, microcosme de toutes les composantes de sa population, doit également constituer un rempart contre la dérive des politiciens véreux de tout bord. Ce rempart se trouve être, seulement et simplement, le principe idoine de ne pas prendre position dans les rivalités politiques. Une armée ne saurait être contre son peuple. Il est vrai qu’elle se doit d’intervenir, mais seulement par mandat constitutionnel, lorsqu’une anarchie s’instaure dans le pays, mais pas au point d’aider à garder sous perfusion au pouvoir un régime politique illégitime, rétrograde et pervers jusqu’à l’horreur. Un des grands débats institutionnels universels du XXIème siècle est de considérer la neutralité des armées, face à des tendances plurielles démocratiques de projets politiques, comme la plus grande victoire remportée par l’humanité depuis la création de l’épée et du bouclier. La richesse sociologique d’un peuple est dans sa pluralité, et en même temps dans son unité. La seule et véritable trahison d’un intellectuel est d’accepter volontairement, passivement, craintivement, l’occultation des problèmes de la nation dont il est issu, car quelque part, il est redevable de la faculté de discernement dont l’a doté son Créateur, unique dispensateur de richesses, et tombeur implacable des dictateurs. Tôt ou tard, la fin des tortionnaires et de leurs commanditaires est toujours douloureuse. Maladie incurable, malheur, humiliation. Anathème de leurs contemporains. Malédiction du Seigneur des cieux et de la Terre. Les peuples tourneront le dos jusqu'à la fin des temps aux apprentis sorciers qui s'autoproclament leurs dirigeants, les spoliant de victoires électorales justes, à la suite de scrutins électoraux douteux. Aucun putschiste n'a le monopole du patriotisme et de premier collège d'une nation. Aucune loi sur l'édition ne pourra mettre un carcan à la liberté d'écrire, tant que l'écrivain ne touche pas à la dignité des personnes, en les citant nommément, et en les diffamant pour des crimes qu'ils n'ont pas commis. La sûreté d'un Etat doit être défendue avant tout par les citoyens, avec tous les moyens dont ils disposent, notamment lorsque des dirigeants sont des spoliateurs du pouvoir politique, des banqueroutiers de l'économie du pays et des traîtres à la nation. Devant des systèmes qui monopolisent les moyens d'informations, qui vérouillent les libertés, qui dilapident les richesses du peuple, utiliser la violence pour les contrer ne ferait qu'alimenter le feu intérieur qui les dévore. Il leur serait aise alors de prendre à témoin l'opinion mondiale:«Ne nous l'avons-vous pas dit?... ces groupuscules utilisent des commandements de religion pour vous terroriser... soutenez-nous... nous allons débarrasser cette vermine de la surface de la terre! » Ce sont eux les véritables terroristes, relais d'un vaste complot machiavélique, à l'échelle de la planète, visant à discréditer une religion donnée. Un proverbe bien de chez nous dit:«Le ciel est loin de l'aboiement des chiens.»L’auteur a une haute opinion de la valeur de l’écriture et il n’en fait pas un gagne-pain mesquin. Il ne l’utilise pas pour plaire ou déplaire, mais pour dire les choses. Certains de ses propos peuvent parfois fâcher, que des cercles proches de tous les pouvoirs en place continuent de considérer, à l’ère de l’Internet et de l’effondrement des frontières médiatiques, comme tabous. En réalité, comme d’autres avant lui l’ont fait ici et ailleurs, tout à la fois témoins et acteurs de l’histoire de l’humanité, il a dépeint des questions de société, d’éthique, et de parcours existentiel. Son ouvrage tente d’ajouter quelques modestes pierres à l’édifice de la Vérité, qu’il y a lieu de reconstruire inlassablement et en permanence, tant l’empire du mal ne cesse de tenter de le démolir jusqu’aux fondations. Pour conclure, et afin qu’on ne se méprenne point de ses nobles intentions et de son altruisme, l’auteur n’a pas décidé de mettre ses écrits à la disposition du public par amertume, rancœur, esprit de vengeance, ou appât du gain et de la célébrité. Il estime avoir écrit ses textes avec toutes les nuances du prisme de l’arc-en-ciel. Il a toujours fait faire à son personnage principal son autocritique pour des actes jugés équivoques ou répréhensibles. Il a autant que possible affirmé tout à la fois des thèses et leurs antithèses. Il a constamment cherché à placer ses écrits à un niveau élevé des degrés de l’art littéraire et de la culture universelle. Il accepte de poser ses livres sur la balance de la qualité, mais il refuse de les brader, ni avec facilité et légèreté qu’on les réduise au silence. A-t-il réussi ? Du moins, il aura essayé. C’est à vous, chers critiques littéraires de donner en toute honnêteté votre point de vue sur l’œuvre, à vous cher éditeur le mérite d’oser faire chemin avec son auteur, et à toi cher lecteur le mot de la fin !


El Kadiri 

Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 19:07
Un coup de sifflet tranchant comme un rasoir déchire l'air du deuxième étage. Tewfiq Baali se réveille en sursautant. Il a froid. Une lueur pâle éclaire le dortoir, par une grande fenêtre sans rideaux ni persiennes. Il se gratte la tête.
«Non, je ne rêve pas, se dit-il... je suis bien à la caserne et mon crâne est rasé.»
Il craque une allumette et consulte sa montre :
«Dieu, il n'est que 03h00 du matin... quelle idée de nous réveiller à une heure pareille ?»
Un autre coup de sifflet, proche et menaçant, le décide à quitter la tiédeur de sa couverture. Ses jambes minces et poilues ont la chair de poule. Il enfile hâtivement son treillis. Une main invisible enclenche un disjoncteur collectif, qui allume tout le bâtiment. Dans la chambre, un seul conscrit s'est levé et il s'acquitte de sa prière du [1]Fadjr. Les autres font la sourde oreille. Inconséquence due à trop de grasses matinées tolérées par des mères prévenantes...
La plus grande encyclopédie de jurons militaires jamais entendue par Tewfiq Baali explose dans le couloir. Un sergent fait irruption dans la chambre, le ceinturon suspendu au cou. Son regard va du conscrit réveillé au prieur, puis aux dormeurs. Il s'apprête à laisser fuser sa colère mais comme un fluide invisible l'arrête net. Tewfiq Baali continue de s'habiller lentement face à son armoire, sans lui prêter attention. Le prieur ne bouge pas. Le sous-officier ressort sans un mot et il pénètre dans la chambre voisine.
«Nom de dieu, vous me prenez pour un con ?... voila une demi-heure que j'ai sifflé le rassemblement !»
Les hommes se réveillent, ahuris. Ils demeurent à demi relevés sur un coude, se frictionnant le cuir chevelu, ne comprenant pas ce qui leur arrive. Certains remettent sans gêne leurs têtes sous les couvertures.
«Je vais vous apprendre, moi, ce qu'est un rassemblement militaire !... ce que vos mères ne vous ont pas appris, bande de fainéants, hurle le sous-officier !»
Et de soulever les lits par un pan, à cinquante centimètres du sol, pour ensuite les laisser retomber avec fracas. L'effet de surprise passé, c'est le branle-bas de combat. Les chambres s'animent comme par enchantement.
Toussotements, étirements. Bruit des armoires qu'on ouvre. Jurons. Courses vers les salles d'eau. Le bâtiment tremble sur ses assises. Tewfiq Baali scrute ses traits, en se rasant.
«Je suis un bleu, il n'y a pas de doute, se dit-il... dussé-je me racheter avec des gestes magiques.»
Un autre coup de sifflet annonce d'autres obscénités, qui se déversent sans retenue :
«Nom de dieu de nom de dieu !... crénom d'un chien galeux !... rassemblement sur la place de rapport dans trente secondes, vocifère le gradé !»
Cette fois, personne ne demande son reste. Les hommes plongent vers le rez-de-chaussée, sous le regard westernien du «Semaine», planté comme un cow-boy à l'entrée de l'immeuble. Cinq cents paires de brodequins déclenchent une cascade grondante dans les escaliers.
Dehors, l'air est vif. Quelques étoiles scintillent encore dans le ciel. La caserne semble encore endormie autour du bloc illuminé. Visiblement, le rassemblement ne concerne que la bleusaille. Les hommes se mettent au garde à vous face au réfectoire.
Le temps passe. Aucun instructeur n'est visible. Le sous-officier ne leur a pas dit pourquoi il les a rassemblés, quoiqu'ils aient deviné et se soient munis de leurs ustensiles, qui tintent sinistrement à leurs ceintures, dans le silence profond de l'aube. Apparemment, il s'agirait du petit déjeuner, mais personne aux cuisines n'assure le service d'ordre. Quelques élèves curieux hasardent un pied à l'intérieur de la salle, avant d'y pénétrer sans être inquiétés. Ce qui incite tout le monde à s'y ruer en force. Un gros chaudron de café au lait fume sur une table, à côté d'immenses corbeilles de pain en osier, qui n'attendaient qu'eux. A vouloir entrer tous en même temps, les hommes bouchent la porte en une grappe gesticulante et désordonnée. Encore une fois, Tewfiq Baali se désole d'une telle indiscipline. Leur précipitation n'aura pas valu la chandelle ! Avec leur plus petite gamelle, ils remontent de la marmite un liquide brunâtre et visqueux, presque nauséabond, qu'ils goûtent avec un étonnement grimaçant. Puis ils choisissent les croûtons rassis de la veille. Le café au lait est sans goût, mais chaud. Ils l'ingurgitent tant bien que mal, en mordant avec la morosité de Charlot dans les tranches de pain. Le «Semaine» revient de la corvée des latrines.
«Vous voulez peut-être des brioches, rugit-il, excédé par le tri autour des corbeilles ?... vous avez trois minutes pour mettre de l'ordre dans vos chambres !»
Nouvelle course vers le bâtiment, avec le sous-officier à leurs trousses. Des tonnerres d'injures éclatent sur la manière de plier une couverture, et sur l'alignement des lits.
Les hommes s'affairent gauchement devant leurs armoires, en prêtant l'oreille aux manifestations de violence du sergent à côté. Ce dernier n'a pas besoin de corriger chaque conscrit. Sa leçon en titre a un effet de contagion manifeste et immédiat sur les autres. C'est encore lui qui braille :
«Rassemblement dans vingt secondes !... les dix derniers que je trouverais au bloc reviendront faire la corvée des cuisines !»
Les appelés apprennent le rituel. Ils ont le temps de réfléchir, au garde à vous, à ce qui les attend. Rien de sûr, rien de stable en définitive. Un cauchemar qui vient de commencer et qui n'est pas prêt de finir. Confessés par quelque libre penseur, tous auraient affirmé que l'armée les a requis pour qu'ils paient un lourd tribut. L'attente prolongée en position debout donne à réfléchir sur le pourquoi de leur présence dans cette académie militaire. Solidarité de société ? Devoir patriotique ? Révolution ? Tous, un jour, devraient être en mesure de défendre d'abord cette dernière. Personne ne leur expliquera forcément que le but logique de la conscription est l'instruction militaire, le maniement des armes. Afin de pouvoir un jour défendre le pays en cas d'agression. Tewfiq Baali sait tout cela. Il pourrait en parler des heures avec talent et esprit critique. Un stéréotype en flash défile devant ses yeux, comme un journal lumineux :

«LA... REVOLUTION... A... CONFISQUE... LE... POUVOIR... AU... NOM... DU... SOCIALISME... MAIS... ELLE... A... TUE... LA... DEMOCRATIE.»

Debout et immobile, il n'est pas le seul à l'être. Deux, trois rangées de cent hommes chacune, des intellectuels qui réfléchissent, ATTENDENT. Le bouquet est qu'ils ne savent pas précisément ce qu'ils attendent. Et plus grave encore, ils devinent simplement qu'on va décider pour eux le déroulement de leur journée...
Tewfiq Baali a la sensation d'être mal dans sa peau, d'être comme ligoté. Pour son malheur, il sait que l'armée veut cultiver en lui cet état d'esprit. Il désespère d'avoir su, d'avoir compris. Et c'est là où le bât blesse. A cette heure blafarde du jour, leurs uniformes alignés ont pris une teinte sombre et menaçante.

Il est maintenant 08h00 passée et le régime du garde à vous dure depuis leur réveil en fanfare. Une activité fébrile s'organise autour d'eux sans qu'aucun élément de l'encadrement ne donne l'air de vouloir les aborder. Le peloton de lever de drapeau se présente mais ne s'empresse pas d'exécuter la cérémonie. Il n'y a pas de doute. Quelque chose d'important se prépare. Finalement, un instructeur arrive en courant et fait un signe à l'Officier du Jour. Les autres gradés se positionnent devant les sections. Le sous-lieutenant hurle :
«Companiiies !... ààà... moooon... commandemmmennnt !... gaaarde-à-vous !... fixe !... pelotooon, prééésenteeez !... aaaarmes !... drapeauuuu !... levez !»
Le fanion s'élève doucement dans les airs, tandis qu'une bande sonore entonne dans un haut-parleur l'hymne national, repris en chœur par les hommes. Au même moment, une délégation venant du 12ème Corps d'Armée s'approche de la place de rapport, mais ne s'y arrête pas. Elle est composée de plusieurs hauts gradés, d'officiels en civil et d'étrangers aux traits slaves. Un frêle lieutenant anonyme, ressemblant à s'y méprendre à Montgomery, s'en détache et rebrousse chemin. Il pénètre dans le carré d'appel et attend que le chant patriotique cesse. Après quoi, le sous-lieutenant portant le brassard de l'Officier du Jour le salue. Il y répond martialement, pivote un quart de tour sur les talons et salue à son tour les compagnies, toujours au garde à vous, auxquelles il s'adresse haute voix :
«Reeepooos !... bonjour messieurs !... je me présente !... Lieutenant Ghozli !... Monsieur le Directeur de l'Instruction a mis sous ma responsabilité votre formation élémentaire de base !... ma tâche centrale consistera à faire de vous, en six mois, des officiers et des sous-officiers de réserve !... sachez qu'il est difficile de former un gradé en si peu de temps !... cependant, compte tenu de votre niveau intellectuel !... et avec votre volontaire concours !... nous pourrons compter sur des résultats tangibles dans les délais impartis !»
Le lieutenant continue son discours, en marchant parallèlement aux chefs de files, les bras croisés sur la poitrine. Il porte de fines moustaches et arbore un air de bon père de famille. Mais la certitude absolue de ses propos le fait ranger, par les élèves, dans la catégorie des durs. Ceux qui font de leur travail d'abord une affaire personnelle, qui hantent la nuit de leurs subordonnés, avec l'exigence du code d'honneur qu'ils leur inculquent cérémonieusement dans la journée. Tewfiq Baali voit en lui un pédagogue hors pair, un éducateur qui ne fait pas de différence entre sa troupe et ses propres enfants.
En parlant, il semble les regarder un à un, voulant leur montrer qu'il s'intéresse à eux individuellement, et qu'il peut compter sur eux tous sans exception. En même temps, on sent qu'il veut jauger son ascendant sur eux. Après une brève présentation de l'académie et des spécialités qu'elle dispense, il conclut ainsi :
«... six chefs de section me seconderont... malgré les difficultés, je compte m'acquitter honorablement de ma tâche !... à vous d'en faire de même !... gaaaarde à vous !... ixe !»
Il salue et tourne les talons, laissant l'Officier du Jour procéder à l'appel. Au bout d'une demi-heure d'identification des sections, avec leurs chefs, aux grades de sous-lieutenants ou aspirants, et leurs adjoints, sergents ou sergents-chefs, six compagnies prennent forme : deux pour les élèves officiers, et quatre pour les élèves sous-officiers. Chaque compagnie est formée de trois sections de trente hommes chacune en moyenne.

La délégation repart une demi-heure plus tard après son inspection des quartiers pédagogiques, sans prêter la moindre attention aux nouveaux venus. Les compagnies restent au garde à vous jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière le bâtiment de la Direction de l'Instruction. Après quoi, l'Officier du Jour fait rompre les rangs. C'est la ruée vers les latrines! Certains réservistes profitent du répit pour continuer de vider le foyer des produits à consistance énergétique. Les conscrits affluent sans cesse. Parmi la dernière fournée, Tewfiq Baali reconnaît la filiforme silhouette de Rachid Basta, dont le regard, derrière ses grosses lunettes d'écaille noire, bouge dans tous les sens pour dénicher quelques unes de ses connaissances. Il le surprend par-derrière, en lui fermant les yeux.
«Ça ne peut être que le grand Baali !...
– Baali n'existe plus ici, répond ce dernier d'une voix rauque, méconnaissable, sans lâcher sa pression !... il a été remplacé par un matricule, ajoute-t-il, en retournant et serrant chaudement son pote dans les bras !...
– Salut vieux, dit avec émotion Rachid Basta !... heureux de te retrouver !...
– Et moi, donc !... bienvenu dans la smala des espaces clos !... pas de chichis au poste de contrôle ?...
– Des insultes et des menaces, sans plus... plus de peur que de mal, quoi...
– Et ta mère, ça va ?...
– Ça a été pénible, Tewfiq... je t'avoue que je l'ai laissée en salle de réanimation... je préfère ne pas en parler maintenant... qu'est-ce que vous avez foutu jusqu'ici ?...
– Rien d'extra... enfin comme tu vois, affirme son ami en ôtant sa casquette...
– Et le conseil de révision, a-t-il siégé ?...
– Quel conseil ?... tu es marrant, toi...
– Il n'y en a pas eu ?...
– Une furie de toubib nous a cueillis à froid hier à la visite médicale... c'est tout juste bon que nous ne soyons pas sortis de son bureau avec un grand coup de pied au derrière !...
– J'ai vu quelqu'un avec des béquilles toute à l'heure... tiens, tu dois connaître... un ancien de la fac de psycho... celui-là, au moins...
– Je te dis que le gigolo a embarqué tout le monde dans la même galère !...
– Fiiuu !... ça a l'air de ne pas gazer du tout par ici !... tout compte fait, j'aurai dû rester à Heliopolis quelques jours encore... je vais demander une permission avec le certificat d'hospitalisation de ma mère...
– Il paraît que la seule permission qu'on accorde ici a trait aux décès, avec justificatif à l'avance...
– Quoi ?... nous allons nous mettre maintenant à deviner qui deviendra macchabée demain ?... puisque c'est comme ça, je déserterais !...
– Ne dis pas de bêtise... mets-toi immédiatement à la recherche d'un lit... je crèche au deuxième étage... je te ferais signe si j'en trouve un...
– Quoi ?... il n'y en a plus, s'exclame Rachid Basta, interloqué ?...
– Si... mais sous les tentes...
– C'est ce que je disais... on s'amuse pas mal dans cette putain de caserne !... et puis, au point ou j'en suis, why not, dit-il avec son demi sourire de philosophe, tout en observant l'animation de la place de rapport ?»
On siffle de nouveau le rassemblement. Les instructeurs se mettent au travail. Armés des listes respectives de leurs sections, formées au hasard, ils s'emploient à organiser des rangs militaires en files profilées, de la taille la plus grande à la plus petite.
Tewfiq Baali est versé dans la 2ème Compagnie, 3ème Section, d'[2]EOR, commandée par le Sous-lieutenant Benamor, un appelé maintenu par l'académie après un stage dans l'infanterie mécanisée. Il est secondé par le Sergent Ababsa, un gros ventre trié sur le volet parmi les vieux baroudeurs de bataillon, et choisis pour leurs qualités de meneurs d'hommes. Spécialement détachés pour «casser» de l'intellectuel...
Au bout d'un quart d'heure, la plupart des élèves se rendent compte que l'essentiel du pouvoir est entre les mains des sous-officiers d'active, les gradés de la réserve faisant presque de la figuration. Trahi par sa grande taille, Tewfiq Baali est choisi comme chef de file de sa section par Ababsa. Son souci de rester en retrait dans les rangs n'aura servi à rien ! Lui, si discret dans le civil, est très gêné d'être ainsi mis au-devant de la scène, mais il se plie à un ordre qui n'est pas particulièrement pernicieux ou dirigé intentionnellement contre lui. De toutes les façons, apparemment, il n'y a pas d'échappatoire possible pour l'instant !... Un adage central de l’armée dit : Exécution d'abord! Réclamation ensuite !
La 3ème Section prend possession d'une salle de cours dans la zone du génie militaire. Ababsa donne de nouvelles fiches à remplir, commandées par la Direction de l'Instruction cette fois-ci. Sur un formulaire type, une question bizarre est posée à l'élève :
«Avez-vous déjà servi dans une autre armée ?»
Information jadis demandée aux mercenaires de la Légion Étrangère, semble-t-il...
«Aurait-on oublié, par hasard, d'ôter cet encart malencontreux des fiches de renseignements, se dit Tewfiq Baali ?... hé, tu cherches trop à comprendre, lui crie sa conscience !... tu risques d'attraper sur les doigts, my darling !»
L'uniforme d’Ababsa est d'un vert délavé unique, qui lui va juste à ses mensurations. Ses rangers brillent d'un éclat sans pareil. Une fois collectés les imprimés renseignés, il leur annonce, dans un langage clair :
«Les chaises, les tables, les papiers, c'est pas mon fort, les gars... que diriez-vous d'un petit purgatif dehors ?»
La section ne réagit pas, ne décryptant pas immédiatement la définition exacte d'expressions telle que celle-ci à la caserne, crevée qu'elle est par le rassemblement marathonien du matin.
«... une petite promenade au-delà des barbelés, ajoute-t-il avec une mine malicieuse... vers la montagne que vous voyez là-bas... histoire de nous dégourdir les jambes quoi, ajoute-t-il avec une moue paternelle.»
(Murmures et hochements de têtes, en signe d'approbation.)
La section prend le chemin de la poudrière. Dépassé le champ de tir, elle suit une piste qui la rapproche des premiers escarpements de Djebel Taxrit, au Nord de la ville. Ababsa fait avancer ses protégés en rangs éparpillés. Ce qu'on appelle dans le jargon militaire «la position de combat», afin que les tirs ennemis fassent le moins de victimes possible en cas d'embuscade. Le sous-officier choisit un plat bien à découvert avant d'arrêter la formation. En amont, le sentier disparaît vers un petit vallonnement. Le gradé fait former un demi-cercle et attaque derechef son exposé :
«Nous venons d'effectuer une marche en position de combat, sur parcours naturel... élémentaire, n'est-ce pas ?... tout ce que vous allez apprendre chez nous l'est... l'essentiel est d'exécuter fidèlement ces instructions élémentaires... c'est l'abc du métier... parfois, il y va de la vie de toute une section en territoire ennemi... à cause du laisser-aller et du manque de vigilance d'un élément distrait dans le groupe... nous y reviendrons en détail une autre fois... maintenant, nous allons nous pencher sur les règles de politesse militaire... avant toute chose, il faut que vous sachiez faire la différence entre un général et un caporal... sinon, tout est fichu d'avance.»
Les élèves écoutent l'instructeur avec intérêt, les jambes arquées, les manches relevés, les bras croisés sur la poitrine, imitant le moindre de ses gestes. Ils apprennent vite comment s'aplatir au sol, ramper sans se salir, signaler l'ennemi, progresser en zigzag, faire le guet, ainsi que toutes sortes d'attitudes et d'actions du fantassin en terrain hostile. Tout autour d'eux se détachent les perspectives d'un relief tourmenté de montagne, avec au milieu la cuvette de Lambesis. Topographie toute familière à Tewfiq Baali, dont la majorité des conscrits ignorent pour l'instant l'origine.
A midi, ils reviennent à la caserne, fatigués mais gonflés à bloc, animés d'un curieux sentiment naissant d'orgueil militaire... Leurs treillis sont lamentablement empoussiérés, alors qu’Ababsa a gardé le sien relativement propre. Avant de les lâcher près du bloc, l'instructeur leur dit avec certaine gravité, dans le but qu'ils n'oublient pas ses recommandations de «bienvenue» :
«Dans six mois, si Dieu le veut, vous serez tous officiers... du moins, je l'espère sincèrement pour vous tous... et je m'emploierais de toutes mes forces à tendre vers ce but... pour ce qui me concerne, du moins... c'est pourquoi... heu... vous n'êtes pour l'instant que de simples soldats... et moi sergent !... alors pour rien au monde je ne voudrais avoir de problème avec mes chefs à cause de vous... ou avec l'un d'entre-vous... d'accord ?...
– D'accord, clament trente voix à la fois !...
– Je n'ai pas bien entendu !...
– D'accord, grondent les hommes !...
– Un soldat dit : oui, chef !... non, chef !...
– Oui, chef, braillent-ils tous !...
– Très bien, ajoute-t-il en haussant le ton !... à partir de maintenant, les hostilités sont ouvertes entre nous !... pour moi, vous ne savez rien faire !... et vos études ne vous serviront à rien ici !... faites gaffe avec moi !... je ne raterais aucun vicelard qui voudrait se la couler douce !... vous allez trimer dur, croyez-moi !... dès lundi, trois heures du mat !... en attendant, vous avez une journée et demie de repos devant vous !... profitez-en pour mettre de l'ordre dans vos affaires et échangez faites l'échange des habits qui ne sont pas à votre taille !... familiarisez-vous avec les lieux, mais ne soyez pas trop curieux et ne posez pas des questions qui touchent à la sécurité des installations !... arrêtez vos déménagements stupides car vous serez bientôt affectés unilatéralement dans les dortoirs par rapport à votre section et votre compagnie !... voila ce qu'avait à vous dire le Sergent Ababsa !... un nom que vous n'oublierez jamais !... m'obéir est votre seule raison d'être ici !... vous allez apprendre à exécuter les ordres de votre responsable hiérarchique immédiat sans rechigner !... le laisser-aller des civils, c'est terminé !... définitivement enterré !... dans vingt-quatre mois, si vous arrivez à traverser sans encombres les écueils de la Planète Armée, alors vous pourrez peut-être prétendre annoncer à vos chères mamans que vous êtes devenus... des hommes !... rompez !»
Les élèves se dispersent avec une certaine bonhomie. Le sous-officier les regarde avec amusement se bousculer à l'entrée du réfectoire. En cette fin de semaine, l'académie fait mine de relâcher un peu sa pression, afin que les élèves, confrontés à un changement trop brusque, ne soient pas tentés de prendre... le chemin des barbelés...
Pour Tewfiq Baali, manger était auparavant une action moins importante qu'écrire. Ce n'est plus le cas ici, car il a constamment faim. Ce qui ne l'empêche pas de se racheter plus tard, dans les latrines, ou sous la couverture, afin de fixer une impression prise sur le vif, qu'il risque d'oublier à jamais s'il ne la couchait pas immédiatement sur du papier. Voici ce qu'il écrit à ce moment-là :

«Il arrive que certains discours ne produisent pas les effets probants que des orateurs s'acharneraient à vouloir faire déclencher en direction de leur auditoire. De même, certains personnages voués à sombrer dans l'oubli sitôt qu'ils tournent la rue, resurgissent inopinément là où on a du mal à imaginer les retrouver, et prennent une valeur grandissante une fois investis de l'autorité contraignante qu'on ne leur connaissait pas. Tel est le cas de ce Ababsa, avec en plus un art consommé de la persuasion.»

Tewfiq Baali mesure l'importance de sa découverte et la compare avec celle faite la veille à l'infirmerie.
«Deux attitudes, deux manières d'être aux antipodes, se dit-il.»
Sans service d'ordre, l'accès au réfectoire est un calvaire. Tewfiq Baali renonce à s'approcher des mêlées, dégoûté par la surprenante attitude de nombreux appelés, qui affichent un comportement frisant la bestialité, entamant largement leur crédibilité d'intellectuels, et même leur dignité d'Homo Sapiens.
Mais une fois repus, les soldats en captivité reviennent à des sentiments plus proches de leur humanité, rejoignant tranquillement leurs dortoirs afin d'organiser des parties de cartes, ou se couchant et s'abandonnant à des rêveries délicieuses.
Au-delà des murailles, la cité vaque à son commerce, dans une clameur grouillante, alors que l'atmosphère dans les chambres est à la morosité. Le nouvel intérêt de Tewfiq Baali pour sa ville natale est nourri par sa tristesse de ne pas sentir le flux de la foule en mouvement, sa jalousie des beaux garçons et des belles filles qui flirtent en toute liberté, pendant que lui regarde passer au chronomètre les heures stagnantes d'un après-midi lugubre de caserne, assombri par des nuages couleur ardoise. Il se demande depuis un moment ce qu'il est advenu de Rachid Basta, perdu de vue depuis le matin, quand peu à peu, il se laisse emporter par un sommeil d'abandon, tel un prisonnier en attente de jugement.

Lorsqu'il rouvre les yeux, la grêle martèle les vitres de la chambre. L'après-midi va vers le crépuscule. Il se lève lourdement et s'approche en chaussettes de la fenêtre. Deux soldats courent d'un coin à l'autre de l'esplanade, alourdis de sacs au dos remplis de pierres, apparentes aux ouvertures. Ils sont pieds nus et sautillent sur du gros gravier, au rythme donné par un sergent-chef, abrité sous le parapet de la direction des effectifs.
Au bout de trois tours et probablement d'autres que Tewfiq Baali n'a pas comptés, la course des soldats se ralentit et la plante de leurs pieds devient si rouge qu'elle lui parait ensanglantée à cette distance. Il regarde fixement la scène, le front collé à la vitre, jusqu'à ce que la froideur du verre lui fasse mal aux tempes, par analogie à la cruauté de la punition. Mais il doit cesser désormais de faire trop attention aux morsures de la méchanceté humaine, qui ont tant laissé de stigmates dans son esprit révolté: coup d’Etat, torture, injustice, passe-droits, persécution des gouvernants... Il revient vers son lit, les épaules affaissées, le cœur lourd.
Au même moment, Rachid Basta passe dans le couloir, la caboche fraîchement tondue, une couverture sous le bras, le treillis trempé, le sac marin traînant à même le sol derrière lui et... l'air perdu !
«Hé, mec, viens par là que je te vois, lui crie son ami !... viens que j'admire ton nouveau look !...
– Ah, te voila enfin !... ouf, je croyais que ça n'allait pas finir, affirme le nouveau venu, en se jetant sur le premier lit de libre avec tout son matériel...
– Je t'ai cherché sans te trouver au déjeuner... alors je me suis dit qu'ils t'avaient foutu au trou pour le retard...
– D'abord, ici, mon cher... on ne déjeune pas à heure fixe... c'est tout juste si on ne nous met pas le museau dans le seau d'avoine comme les mulets... dormir sous la tente par un temps pareil, normal... mettre des fringues trop grandes, normal... montrer son nombril à tout bout de champ, normal... comme je ne t'apprends rien que tu ne sais déjà, j'ai deux choses urgentes à te demander... une bricole à mettre sous la dent et une planque où dormir... dormir !... afin me réveiller à minuit pour déserter !... déserter !... [3]ya mama, rani rajaa !... yiiouuu !»
Tewfiq Baali lui offre sans tarder des gâteaux de Baya. Dans les couloirs, les appelés font l'échange des vêtements. Et ils sont très nombreux à le faire. Car les fourriers ont une fois de plus tenté d'écouler leurs stocks morts...
«Taille 36 contre 42... 44 contre 39, crie-t-on ici et là !»
Ambiance de souk, qui enlève à l'atmosphère de déclin du jour son empreinte de mélancolie. Malgré la mise en garde de l'adjudant-chef, Tewfiq Baali va au grenier négocier avec les cadets une part de la pâtisserie préparée par sa maman contre un matelas.
«Tu nous prends pour des gamins, lui répond un cadet pas plus haut que trois pommes, qui semble faire le guet à l'entrée du couloir ?... garde tes friandises à la con pour amadouer les instructeurs... quand comprendrez-vous que nous ne sommes pas des bébés ?... nous, on est là pour mener la vie dure à l'encadrement !... les cadets, c'est du solide !... y'a qu'à dire... je veux ceci ou cela... et sésame, ouvre-toi !... nous, on se décarcasse pour te le ramener, même de chez le commandant de corps... on met une seule condition à nos offres !...
– Laquelle, dit Tewfiq Baali, intrigué ?...
– Tu le sauras plus tard, affirme mystérieusement l'adolescent...
– Ça non, fiston !... [4]manachrich el hout fel bhar !...
– C'est gratis, je te dis !... pour l'instant contente-toi de ne jamais dénoncer un cadet qui fout la pagaille... compris ?...
– Cinq sur cinq !...
– Alors fais passer le message !»
Tewfiq Baali revient au deuxième étage avec un matelas flambant neuf sur la tête. Il n'a pas de scrupules à le mettre sur son lit et à refiler l'autre à Basta...
«C'est mieux que rien, lui dit-il d'un air dépité... les matelas qui puent la pisse, ça me donne des insomnies.»
Le nouveau venu installe à son tour sa couche à même le sol, près du lit de son pote. En attendant de trouver mieux. Il semble que l'aventure peut se poursuivre pour les deux amis, mais sans lendemains prometteurs...

Après le dîner, identique à celui de la veille, les chambrées s'adonnent à des parties de rami ou d’échecs. Très peu d'élèves tiennent un livre à la main, si ce n'est le Saint Coran. Ils semblent presque tous aussi dégoûtés des ambiances studieuses d’avant que de l'ordre serré qui accompagne désormais tous leurs déplacements. Des instructeurs montent aux étages pour tenter de détendre un peu cette atmosphère lugubre de nouveauté indésirable, auprès des hommes qu'ils vont devoir dresser de gré ou de force. Le S/Lt Benamor montre qu'il est soucieux de voir bien installés tous les bleus de sa section. Les appelés l'assaillent à cause du couchage.
«Patience, patience, leur dit-il... nous sommes tous passés par là... les couvertures et les draps sont au dégraissage et il y a eu du retard.»
Dans chaque chambre, après le protocole de l'identification, l'officier se mêle avec simplicité aux groupes et annonce sans cesse de fraîches nouvelles :
«Il n'y aura que deux mois de formation élémentaire de base et soixante-dix de spécialité, dit-il jovialement... vous avez de la chance...
– Si c'est avoir de la chance d'être en caserne, dit un conscrit dépaysé...
– Il ne fallait pas venir alors, le gronde son camarade !»
Les élèves pressent l'officier des questions les plus saugrenues. Benamor prend le temps qu'il faut avec chaque groupe et accorde à chaque équipée qui l'entoure le trop-plein de réponses attendues.
Les conscrits se serrent les uns aux autres. Leurs yeux, grossis par la curiosité, lisent directement sur les lèvres du gradé et semblent boire ses paroles. Leurs corps s'engourdissent, mais sont maintenant prêts à amortir le choc de toutes les angoisses...
La soirée devient agréable, car on y narre beaucoup de blagues, accusées avec de grands rires. Peu à peu, les hommes en arrivent un moment à oublier où ils sont. Certainement parce que la fumée des cigarettes est dense et qu'ils ont encore la possibilité de parler entre eux du passé. Tewfiq Baali se dit finalement qu'il rencontrerait certainement toutes sortes de gens intéressants dans cette académie, et sans doute plus tard dans son unité d'affectation.
«Tiens, comme cet officier rencontré lors de la nuit du train, se dit-il... et d'autres à éviter comme de la peste... les rapaces nécrophages, les bêtes féroces, les hypocrites au langage mielleux.»
Un porte-parole bénévole, comme on en voit hanter les coulisses des comités d'étudiants, pénètre dans toutes les chambres et crie à l'emporte-pièce :
«Attention aux cadets du quatrième !... huit sacs marins d'EOR ont disparu à l'heure du déjeuner !... attention aux pédales !... vous risquez la syphilis !»
Les chambrées explosent de rire à la moindre anecdote loufoque. Une sorte de remède pour apaiser le mal de la blessure faite par la captivité. Mis en confiance, le S/Lt Benamor jubile en paroles réconfortantes, mais fait prendre conscience aux conscrits de mille dangers insoupçonnés à la caserne.
«... en cas de guerre, il peut nous arriver à tous de descendre très bas dans la perception des valeurs humaines, enchaîne-t-il à un moment... mais dans l'armée... je veux dire, dans toutes les armées... il ne faut jamais se plaindre... les dénonciations du type vol, viol, bagarre, n'y ont pas cours... si on vous prend à ce jeu, vous êtes cuit !... brûlés par le bas et par le haut...
– C'est la loi de la jungle, en quelque sorte, dit un élève...
– Au contraire, corrige l'officier !... c'est une forêt aux arbres bien droits et bien alignés... lorsque tu es dedans, tu n'en vois ni le début, ni la fin... tu peux la traverser sans grands dommages... le tout est de ne pas te faire remarquer.»
L'allégorie intelligente de Benamor rappelle à Tewfiq Baali le discours de son père... Dans le dortoir à neuf occupants, l'officier s'attarde car il y trouve un conscrit de Tadles, sa région natale. A son tour, il lui pose des questions sur son bled, avec une vivace nostalgie. Tous deux, ils s'essayent à un chant de [5]Moghrabi, très mélancolique :

[6]Goulou loumi laaziza rani bkhir... rani bkhir... goulou el sidi yakhtoubli bent ammi zoubir... ammi zoubir... ya lela !

L'adjudant-chef du comité d'accueil se joint à eux. Tewfiq Baali se rappelle une fois de plus de la nuit du train, et le compartiment des Lambésiens, qui se marraient sur le dos des gradés !...
«M'y voila, moi aussi, se dit-il... mais pour l'instant, les dindons de la farce, c'est plutôt nous, les bleus!»
Kharoubi prend le relais de l'officier dans l'énoncé des interdits. Il se fait le chantre d'une armée forte, redoutée, qui ne recule devant rien pour imposer ses diktats. Il demande aux élèves de ranger définitivement leurs livres dans les remises, car ils ne leur serviront pas à grand-chose à la caserne. Il les met en garde contre la tendance de croire qu'ils sont déjà officiers.
«Vous n'êtes même pas encore des soldats de 2ème classe, leur dit-il... il vous faudra d'abord aller au charbon... accepter d'être ridiculisés par moins intelligent et cultivé que vous... ramper jusqu'au sang... accepter de recevoir et d'exécuter des ordres, avant de pouvoir prétendre en donner à votre tour.»
Le sous-officier accepte un débat sur l'objection de conscience. Il défend farouchement le statut du militaire apolitique, au service de la république.
«Sommes-nous une république, se dit avec dégoût Tewfiq Baali ?»
En tout état de cause, l'adjudant-chef se fait le porte-parole acharné de l'institution qui le paye, l'habille, le loge, le nourrit et... l'arme.
«Ceux qui veulent après coup refuser de faire leur service n'avaient qu'à trouver le moyen de ne pas franchir la barrière d'une enceinte militaire, ajoute-t-il avec flegme... une fois à l'intérieur, pas question de rouler vos mécaniques sur le dos de l'encadrement... vous ne se ferez que vous briser l'échine.»
A un moment, quelqu'un pose une question à brûle-pourpoint, qui donne à la conversation une étrange tournure.
«Le Fadnoun, mon lieutenant, c'est quoi ?...
– Qu'est-ce que j'en sais moi... un nom de lieu, sans doute, répond évasivement l'officier... vois avec Kharoubi, il éclairera peut-être ta lanterne...
– Qui t'a parlé de ça, intervient l'adjudant-chef, d'un ton menaçant, en secouant fortement l'élève par les épaules ?...
– Personne, dit le bleu, décontenancé et apeuré... j'ai juste entendu un sergent dire à un autre... s'ils t'attrapent, ça sera le Fadnoun en aller simple...
– Ça n'est qu'une façon de parler, ajoute à la suite Benamor, avec une mine indulgente... ça ne doit être qu'un nom de localité maudite... je suis sûr que mon adjudant, qui a roulé sa bosse un peu partout, va nous dire où ça se trouve...
– Oubliez ce mot tant que vous êtes dans l'armée, répond le plus sérieusement du monde Kharoubi, en regardant le sol... si quelqu'un vous en parle, dites que vous n'en savez rien...
– Ça n'éclaire pas notre lanterne, proteste l'officier ?...
– Ce que je dis est très sérieux, mon lieutenant... vaut mieux nous en arrêter là, ajoute-t-il en se levant brusquement!...
– Racontez-nous, mon adjudant, supplie un élève, en le retenant par le bras.»
Les autres appuient la demande avec ferveur. Le sous-officier se rassoit et arrache nerveusement le paquet de tabac et les allumettes d'un conscrit. Il tire une cigarette, avec une rapidité de magicien. Tandis qu'il allume, sa main tremble légèrement et sa vue semble se troubler. Il parait subitement terrorisé, ayant perdu en une fraction de seconde toute la suffisance que les conscrits lui connaissent depuis leur arrivée à la caserne. Il avale une longue bouffée, enlève sa casquette, se gratte le crâne et baisse de nouveau la tête vers le sol. Il se passe un long moment de silence glacial avant que Kharoubi ne lève les yeux, pour fixer tour à tour ceux de chaque élève. Il enchaîne finalement, comme pour narrer un conte, mais à voix basse, en jetant plusieurs coups d'œil successifs vers le couloir :
«Tout a commencé après la rébellion du 555ième Bataillon d'Infanterie... effectivement, Fadnoun est un nom de lieu-dit et ça se situe au Sahara oriental... Dieu me préserve, je n'y suis pas allé... je vais essayer de vous le situer comme mes aînés parmi les sous-officiers d'active me l'ont imagé.»
L'adjudant-chef marque un temps de réflexion, aspire une autre bouffée de cigarette, en retenant sa respiration. Puis il lève les yeux au-dessus des têtes. Il semble fixer un lointain intime avec une douloureuse gravité, avant de reporter une fois de plus son regard vers le couloir, craignant certainement un arrivant inopportun. Alors seulement, tout en expirant la fumée de ses poumons, il enchaîne à voix basse, d'un ton lent, très lent, entouré par le dense halo de l'infect tabac de l'armée :
«Entre le plateau du Tinhert et Tassili n'Ajjers... au-delà de l'Erg Issaouane... vers là où le soleil se couche, disaient les anciens... s'étend une terre aride, hostile, farouche, ténébreuse, redoutable... c'est le royaume du Fadnoun.»
La réponse du gradé épaissit encore plus le mystère. Les hommes le regardent, ahuris, avant de se tourner les uns vers les autres, interdits, sidérés, attendant les prémisses d'une histoire fantastique ou macabre, le récit d'une bataille rangée avec l'ennemi, et la reddition d'un bataillon décimé qui n'obéit plus à son chef, au bout du rouleau. Le mot résonne longtemps à leurs oreilles :
«Fadnoun... noun... noun... noun.»
Et le sous-officier d'ajouter, après un moment de silence :
«Terrible que cet endroit-là.»





Comme une chape de plomb s'abat d'un coup sur la chambrée. Les élèves se regardent les uns les autres une fois de plus, comme époustouflés, avant de fixer de nouveau obstinément les traits de l'adjudant-chef. Quelques secondes passent comme les grains d'un chapelet entre les doigts d'un prieur.
«Oooooouuuuuu !»
Kharoubi vient d'émettre un ululement lugubre qui fait sursauter tout le monde, avant d'ajouter avec un rire guttural saccadé, et en claquant des mains sur ses cuisses.
«Ha, ha, ha, ha, ha !... vous avez eu peur, hein ?»
Les élèves l'imitent, à part deux ou trois. Dont Tewfiq Baali, qui ne comprend que cette description sinistre puisse faire rire. Un bleu tente de glaner plus d'informations du sous-officier :
«Pourquoi l'armée a-t-elle si peur de cet endroit-là ?...
– Quoi ?... vous n'avez pas compris l'allusion ?... ça n'est pas l'armée qui a peur de cet endroit... à la limite, elle y est dans son élément... ce sont des civils naïfs comme vous qui doivent le redouter !...
– Ou des sergents, reprend vicieusement l'élève qui avait posé la première question...
– Oui, nous tous devons redouter cet lieu, reconnaît le sous-officier en baissant de nouveau la tête, la mine angoissée... je vais essayer de vous expliquer, par parabole uniquement, pourquoi Fadnoun est si craint par nous autres éléments de l'active... une armée valeureuse peut venir à bout d'une autre supérieure en nombre et en armement... aucune armée ne songerait à affronter le Fadnoun... pourquoi ?... parce que le roi du Fadnoun est le seigneur de l'armée... de toutes les armées... ce n'est pas un homme... c'est... un système... je vais tenter de vous expliquer autrement et vous promettez de ne pas répéter que c'est Kharoubi qui a dit ça, hein ?...
– Promis, clament les hommes !...
– Donnez une terre en friche à un paysan travailleur, disposant de semences et d'eau, d'une certaine autonomie dans la technique de culture, il vous la rendra riche et prospère... grâce à la conjugaison des facteurs de production initiaux et surtout du fait de son labeur... au Fadnoun, on ne peut rien faire... il n'y a rien... nul n'y va de son propre gré... nul ne songe même à le traverser... les Sharis évitent comme de la peste cette contrée... ne vous avisez pas à prononcer ce mot devant eux... c'est à croire que Dieu lui-même aurait abandonné ce lieu maudit... aucune trace de pluie... pas même des oueds asséchés... ni arbustes épineux... ni la faune souterraine grouillante des zones arides... les explorateurs coloniaux ont préféré le contourner par le sud-est, via le Tassili, pour rallier le pays des Hommes Bleus... même s'il leur a fallu ouvrir une piste sur un plateau rocailleux qui constitue un des itinéraires les plus difficiles au monde... Fadnoun n'est ni une hamada, ni un reg, ni un erg, ni une sebkha... c'est le plus grand terrain plat du monde... les boussoles n'y sont d'aucune utilité... dans toutes les directions, l'horizon est le même, se confondant avec le ciel... le soleil, seul, est maître des lieux pendant le jour... vertical du lever au coucher... unique grâce divine... la nuit, avec les galaxies et les étoiles à la limite de l'hémisphère australe, qui seules ont une course déterminée et confirment que le temps ne s'est pas arrêté... même le sirocco y perd le Nord lorsqu'il y fait des incursions... conclusion... votre Fadnoun à vous en ce moment, les enfants, c'est l'armée... prenez garde de vouloir y chercher des repères... il faut aller là où on vous dit d'aller !... c'est le secret, le seul, d'une traversée sans encombres de votre service militaire !... vous avez pigé ? »
Le silence se fait de nouveau ressentir. Benamor regarde les élèves avec un sourire amusé, insensible à la description. Assurément, le sous-officier vient d'imprimer dans les mémoires des hommes une impression presque fantasmagorique qu'ils n'oublieront jamais. Quelques chuchotements timides fusent bientôt en un brouhaha indescriptible. Certains élèves férus en géographie essayent de situer l'endroit, loin au sud, à une latitude qui plonge dans les profondeurs de l'Afrique. D'autres le situent à hauteur du Tropique du Cancer, au pays des horizons qui tremblent. Tewfiq Baali voit dans la description de Kharoubi une leçon de très grand politologue. L'homme n'a peut-être jamais mis les pieds dans un amphithéâtre, mais il semble en savoir plus que beaucoup de professeurs d'université. Grâce simplement au bon sens populaire... Perspicace et pédagogue par-dessus le marché, l'adjudant-chef s'applique maintenant à orienter la discussion vers des sujets plus... terre à terre :
«... vous êtes assez cassés les méninges aux facultés, enchaîne-t-il avec bonhomie... parlez de fesses et de bonnes cuites, nom de dieu !... ça cadre mieux avec le lieu et le moment... et surtout, ne vous avisez pas à raconter à quiconque ce que je viens de vous dire, insiste-t-il avant de s'éclipser... il y va de votre vie.»
Benamor reprend avec la même jubilation le fil de la conversation. L'étrange dimension spatio-temporelle imagée par l'adjudant-chef laisse les élèves aborder le sujet des affectations. L'officier énumère quelques bonnes casernes, en accordant indubitablement la palme d'or à l'Académie de Lambesis. Évidemment, il n'a pas l'assentiment des habitants de la côte...
Tewfiq Baali était resté en dehors des dialogues. Plus que beaucoup, sans doute, il demeure hypnotisé par la symbolique du Fadnoun. Le sous-officier est parvenu en quelques phrases à décrypter la nature de tout pouvoir humain. Ce que lui a étudié pendant des années avant de découvrir. Il éprouve le besoin d'en savoir plus mais constate, en y réfléchissant, que le temps apporterait les réponses, sans qu'il ait besoin de manifester des états d'âme. Il est même persuadé que ce moment n'est pas éloigné et fait partie de son destin...
Les groupes ne se séparent qu'à l'extinction des lumières. Dans le noir, l'imagination de Tewfiq Baali voyage à tombeaux ouverts vers le Fadnoun...
«Quel nom étrange, se dit-il... mais que rien n'y pousse m'étonne... il n'y a pas d'endroit inutile sur cette planète... il y a toujours quelque chose à faire sur la terre de notre Seigneur Dieu... quelque plant à faire pousser... quelque chose d'utile à construire.»

Le lendemain, la communauté des appelés se réveille tard, sous un soleil radieux, qui écrase de lumière la froideur gris fer des murs. Le «Semaine» demeure invisible et silencieux.
«Grand Dieu, pas de coup de sifflet se dit Tewfiq Baali, encore somnolant... mais c'est un miracle !»
Il profite avec délices de cette grasse matinée, offerte selon toute vraisemblance gracieusement par l'armée, alors qu'il n'avait pu se la permettre, malgré son oisiveté, pendant tout le Ramadhan à Metropolis. Il se rend compte combien l'être humain est compliqué, cherchant désespérément après une chose, et la refusant dans un autre contexte...
Rachid Basta est assis sur le matelas installé à même le sol, les jambes croisées, et rédige une lettre. A un moment, les larmes mouillent son visage et le papier sur lequel il écrit. Cette posture rappelle à Tewfiq Baali celle de Nafyssa Azali sur le lit, il y a deux jours. L'une et l'autre mise expriment toute la fragilité humaine. Deux élèves dorment encore, la tête sous les couvertures. Tous les autres sont sortis.
«Quelque chose ne va pas Rachid, s'inquiète son compagnon ?...
– Non rien... ça va passer...
– Nous avons tous nos moments de déprime, tu sais...
– Tu ne peux pas comprendre, Tewfiq...
– Confie-toi... si ça peut te soulager...
– Il y a que j'entends... enfin, j'ai cru entendre cette nuit la voix de ma mère crier mon nom de la chambre d'à-côté... elle appelait à l'aide et je... j'étais comme paralysé, cloué à mon lit... ne pouvant la rejoindre... c'était tellement réel, tellement frustrant !...
– Ça n'est sans doute qu'un phénomène d'autosuggestion, connu en psychanalyse... n'y attache pas trop d'importance.»
Rachid Basta continue de pleurer. Tewfiq Baali le laisse se vider. Il lit sur le visage de son ami secoué de hoquets, cet ancien étudiant brillant qui tenait intellectuellement tête aux plus férus des professeurs, l'expression d'un dépaysement total, d'une solitude intérieure si saisissante, d'un si naïf étonnement des sens sous ses lunettes, pas très lointain de celui des enfants. En même temps, il pense à son privilège de citoyen né et se dit que son entourage comprendrait difficilement que son affectation n'ait été que le fruit du hasard, la farce aigre-douce d'un obscur préposé au Ministère des Armées. Puis il se dit, pour enlever tout mea-culpa :
«Les gens qui ont de la chance ne sont pas ici... si j'en ai une d'être ici, elle ne manifestera ses effets que dans une vingtaine ou une trentaine d'années... le temps qu'une génération meure et soit remplacée par une autre, qui comprendra les choses à demi mot... en attendant, il faut que je parvienne à fixer le temps pour l'autre... celle-là semble frappée d'une amnésie incurable.»
Il se souvient d'un entretien accordé par un metteur en scène à la télévision, dont la philosophie est révélatrice des humeurs curieuses de la nature humaine, lorsqu'elle est confrontée à des situations pénibles. Il décide d'en répéter la teneur à haute voix à l'adresse de son ami, avec l'accent marseillais typique de son [7]auteur, sans être sûr d'y être fidèle :
«Hé, que veux-tu, mon ami... Dieu a donné le rire aux hommes pour les punir d'être trop intelligents.»
Rachid Basta lève les yeux et reste stupéfait un moment, n'ayant pas saisi immédiatement le sens de la parodie. Puis il éclate de rire, avec maintenant des larmes de joie, entraînant par la même la réplique de son compagnon. Tous les deux, ils se roulent de rire parterre, jusqu'à l'étourdissement. Les dormeurs se réveillent avec étonnement. Des conscrits pointent avec amusement le bout du nez à l'entrée du dortoir pour aviser du sujet de plaisanterie avant de s'éclipser. L'évocation fait tourner quelques instants le manège autour d'eux. Ils finissent par se taire, assis sur leur séant, de nouveau l'air absent. Tewfiq Baali en éprouve aussitôt le besoin de marcher et de fumer. Pour réfléchir, avant d'écrire.
«Tu viens te dégourdir un peu les jambes, suggère-t-il à son compagnon ?... je te paye un café au foyer...
– Va... juste le temps de terminer la lettre et je te rejoins.»
Tewfiq Baali met les espadrilles de l'armée et descend. Il regrette de ne pas avoir pris son pyjama et des pantoufles, pensant au ridicule de ces effets vestimentaires confortables à la caserne. Il s'est trompé. Presque tous les élèves en portent, qui leur font garder, somme toute, un peu d'humanité et de civilité dans l'apparence. Après la fin du travail, il est indéniable que ce sont ces effets qui font le distinguo entre un militaire de réserve et le reste. Les autres chambres ressemblent à la leur, silencieuses et tristes. Presque tous les conscrits réveillés restent alités, les couvertures relevées jusqu'au menton, et regardent fixement le plafond. Au rez-de-chaussée, des élèves lavent déjà leurs treillis dans les salles d'eau, salis après l'escapade avec Ababsa.

Dehors, près du foyer, un électricien installe un haut-parleur à un arbre. Deux [8]ESOR assis sur le trottoir le regardent bricoler en dégustant du nectar d'abricot en boite. Les allées sont désertes. Un léger vent d'automne y fait virevolter des feuilles mortes. Elles seront le lot de la corvée du lendemain à l'aube...
Tewfiq Baali goûte prudemment à sa consommation. C'est infect ! Il crache la seule gorgée ayant humecté ses muqueuses et s'en revient sur ses pas.
«Non... elle ne viendra pas... elle est trop fière, se dit-il.»
La lassitude qui fait suite à un souvenir idyllique sans lendemain le raccompagne jusque dans le dortoir. La pièce est vide. Rachid Basta a dû prendre par l'autre sortie. Il met la tête sous la couverture pour avoir de l'obscurité et fait appel à tous les exorcismes pour trouver un peu de sommeil, et pour que ce sommeil soit sans rêve. Peine perdue. Les appels de noms dans le haut-parleur le font sursauter à plusieurs reprises, avant de le réveiller totalement. Il ouvre son carnet.

Au déjeuner, l'académie offre un délicieux couscous garni au bœuf qui fait oublier la pauvreté des dîners précédents. Le service est assuré par des ESOR punis. Ils se vengent sur l'armée, en servant des montagnes de couscous à leurs frères d'armes. L'après-midi s'écoule tranquillement, ponctué par l'appel des noms des conscrits qui reçoivent une visite. Rachid Basta et Tewfiq Baali entament une longue partie d'échecs qui les absorbe entièrement. Dans ce dortoir, comme dans tous les autres, et à tous les étages, les hommes s'organisent comme pour tenir un siège. Les armoires s'emplissent de provisions raflées du foyer ou empaquetées par les mamans, comme destinées à des prisonniers. Périodiquement, on entend traîner des armoires. Ultime signe de déménagement. Ou un fou rire, qui dégénère en épidémie dans tous les dortoirs. Les toiles de fond se tissent, basées à outrance sur l'appartenance à telle région, telle tribu ou tel niveau social.
«Est-ce que l'armée va tout faire, le temps aidant, pour casser la solidarité tribale, qui s'exprime parfois jusqu'à l'aveuglement, se dit Tewfiq Baali ?... [9]dire que l'âne de ma tribu vaut mieux que le plus érudit des savants de l'autre est une ineptie de gens primitifs... ce serait tout à l'honneur de l'armée de réduire ces innombrables poches d'obscurantisme... mais, pour qu'elle réussisse à tout annihiler, il faut qu'elle entame sa révolution par le rang sous-officier, qui lui semble étrangement issu majoritairement d'une même région.»

Aux extrémités de chaque étage sont disposées les chambres affectées à l'encadrement sous-officier. Dans l'une d'elle, Ababsa discute le coup depuis un moment avec quelques collègues.
«Alors les gars, quelles sont vos impressions sur cette promo de réservistes, lance-t-il ?...
– Ça va être dur, dit le Sergent Bedoui, chargé du cours d'armement... avec les ESOR, encore, ça pourrait aller... rien à voir avec les cadets qui ont la bosse de l'armée déjà à la naissance... mais avec les EOR, des gens qui travaillaient avec la tête, par quel bout les prendre pour les dresser, dites-moi ?...
– La Direction de l'Instruction aurait dû designer exclusivement des officiers pour les encadrer, dit avec un rictus le Sergent-chef Obeid, adjoint du chef de la 1ère Section, 1ère Compagnie d'EOR... ça posera moins de problèmes plus tard avec nous...
– Moi, je ne vois pas en quoi ça me gênerait de les mater, dit le Sergent-chef Fitouni, adjoint du chef de la 2ème Section, 2ème Compagnie d'ESOR... il faut les prendre par le ventre... beaucoup trop prétentieux pour faire de bons officiers... pour l'être, vous convenez avec moi, il faut trimer de longues années de grade en grade... sans brûler aucune étape... nous-mêmes, il nous reste la moitié de la carrière à tirer pour espérer atteindre seulement le grade d'aspirant...
– Ouais, mais que veux-tu, affirme Ababsa... c'est le ministère qui demande à ce qu'on les forme en quatre mois... c'est à croire que nous sommes en période de mobilisation générale...
– Ça n'est pas normal, tous ça, dit Obeid... il y a quelque chose qui se trame derrière...
– Je ne suis pas d'accord avec ces arrangements, intervient le Sergent-chef Meziane, Chef de la 1ère Section, 4ème Compagnie d'ESOR... nous n'accepterons pas de promotion de luxe chez nous !... la décision administrative de bureaucrates du ministère, qui ne savent encore ce que le verbe obéir veut dire, va nous attirer des tas d'ennuis avec le directeur de l'instruction... à cause de ces gens-là, justement... faire obéir veut dire faire avilir...
– Quelle que soit la durée qui nous est imposée pour les former, il faut être entier, ajoute le sergent-chef Fitouni... ce n'est pas que je veuille diminuer en rien de leur niveau, mais ils doivent passer par toutes les étapes... qu'on appelle cela de la formation accélérée ou du produit clefs en main, je m'en moque !... nous sommes tous conscients du prix que ça coûtera, mais pas forcément du résultat...
– Il faut s'imposer en douce, affirme Ababsa... fermeté mais en même temps sens de la persuasion... ce n'est pas la première promo qu'on forme...
– Mais, est-ce à dire que ceux-là, particulièrement, il faudrait les prendre avec des pincettes, intervient Fitouni ?...
– C'est la première promo de réservistes, fait remarquer Meziane... peut-être que le commandement voudrait qu'on les ménage un tant soit peu...
– Non, renchérit Bedoui !... nous n'allons pas réinventer les méthodes !... il y a qu'une seule manière qui prime avec les soldats !... c'est la manière forte, conclut-il, récoltant un hochement de tête collectif.»

Les candidats au dîner parmi les appelés sont rares. Les cuisiniers du soir sont des soldats d'active reconvertis en «garde sauce», et qui ne savent pour l'instant que faire bouillir du [10]5/5. Car le chef cuisinier est un civil qui quitte la caserne au rassemblement de la fin de travail. Certains élèves se contentent d'aller au réfectoire chercher des parts de pain qu'ils tartinent avec du fromage ou de la confiture.
«Délicieux que ce pain cuit à l'ancienne, se dit Tewfiq Baali.»
Il écrit beaucoup. Il y a tant à dire. Un pressentiment étrange le saisit chaque fois, à l'évocation de Fadnoun. Il est sûr que, tout à la fois, ce mot, ce nom, ce lieu, et ce sortilège, ne cesseront de revenir sur le tapis, à chacun des jours de sa vie sous les drapeaux.
Le bâtiment continue de s'agiter d'une animation fébrile jusqu'à ce que, sans crier gare, les lumières vacillent deux fois avant de s'éteindre. Peu à peu, les voix se taisent dans l'obscurité. Et la solitude des allées de la caserne n'est plus altérée que par le pas cadencé des rondes, qui passent à intervalles réguliers dans la nuit.

[1]Prière de l'aube.
[2]Élève(s) officier(s) de réserve.
[3]Maman, je reviens !...
[4]Je n'achète pas le poisson à la mer !... (Expression consacrée)
[5]Chant traditionnel de l'Ouest.
[6]Dites à ma chère mère que je vais bien... dites à mon père de demander pour moi la main de la fille d'oncle Zouhir.
[7]Certainement Marcel Pagnol.
[8]Élève(s) sous-officier(s) de réserve.
[9]Adage très répandu chez les berbères des montagnes.
[10]Pâtes de "langue d'oiseau".
Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 19:06
Chapitre Quatre.


Un lent bourdonnement s'élève au-dessus de la ville et s'épaissit seconde après seconde sur la plaine, couvrant bientôt les sons creux, distincts et désespérés de la nuit. Le soleil brille sur Lambesis. Timidement, les oiseaux se mettent à gazouiller, au commencement d'un nouveau jour. Tewfiq Baali ouvre les yeux à la sonnerie du réveil. Il n'a pas dû s'assoupir plus de deux heures, mais il se lève promptement, comme à ces aubes de voyage du temps de jadis. Il enfile son bleu élimé. L'appartement exhale une chaleur planante et paresseuse. Il se glisse vers la salle de bain sans faire de bruit. L'eau est glaciale au robinet mais elle achève de le réveiller. De la bonne humeur accompagne ses gestes, bien qu'il ressente un serrement d'estomac, comme s'il allait passer un examen. Mais cela n'a rien à voir avec l'angoisse supportée durant le mois de Ramadhan à Metropolis, du fait de l'attente torturante d'une réponse administrative, tombée finalement comme un couperet sur un billot.
Dans sa retraite, agenouillée depuis longtemps en direction du levant, Baya Baali prie. Le passage effacé de son fils dans le couloir ne lui échappe pas, mais elle ne bouge pas car elle sait qu'il a horreur des adieux prometteurs. Elle lève les bras vers le ciel pour demander à Dieu de le protéger, de guider ses pas et de combler ses espérances.
«Son cœur est pur mais il est tellement vulnérable, se dit-elle... pourquoi s'est-il réveillé si tôt ?»
Elle a vu la lumière de sa chambre brûler à une heure tardive, visible derrière le verre martelé de la porte et sa frêle silhouette figée rester penchée vers la table de travail pendant une grande partie de la nuit. C'est ainsi qu'elle avait vu les forces de son aîné se consumer après des milliers de veillées identiques, lorsqu'il était au lycée. Impuissante à le raisonner, elle se dit toujours qu'il ne peut être mû que par une force mystérieuse en lui, supérieure, irrésistible. Combien elle était fière lorsqu'on venait lui dire qu'il avait réussi avec panache à décrocher ses diplômes !
Tandis qu'il boit à petites gorgées le café noir qu'il s'est préparé, Tewfiq Baali aperçoit, posé sur le potager, un emballage de chaussures soigneusement ficelé.
«Les gâteaux, pense-t-il
Une tendre émotion égaye les traits de son visage. Il décide de les prendre sans savoir encore comment les transporter commodément. Son regard s'arrête sur un sac à provisions. Il y enfouit les gâteaux, sa trousse de toilette, une serviette. Il hésite à prendre son pyjama, ne sachant pas si là où il va vivre désormais ce vêtement est autorisé. Il revient ensuite dans sa chambre prendre une demi-douzaine de carnets à ressort vierges. Un petit [1]maçhaf attire son attention sur une étagère. Il le prend également et soupèse son bagage, en s'observant devant la glace de l'entrée. Il sourit :
«Plus que le chapeau de paille du volontariat et tu passerais pour paysan, mon vieux, se dit-il
Il ressent une vague inquiétude qu'il essaye d'identifier. En réalité, l'endroit vers où il va se diriger ne lui fait pas peur. Deux petites heures le séparent de cette échéance. De ce passage dans l'enceinte d'un autre univers, fermé, cloisonné, apparemment monstrueusement hostile. En une fraction de seconde. Cet autre ailleurs, n'est-ce pas ce qu'il le recherchait désespérément ?
Il rôde longtemps dans la maison, redevenue presque étrangère, après toutes ces années vertigineuses passées à Metropolis. Il inspecte des recoins oubliés. Lieux où il a grandi, pleuré, aimé. Parvenu au jardin intérieur parsemé de feuilles mortes, il siffle sa chienne, qui bondit d'un buisson vers lui, en remuant frénétiquement la queue. Il s'agenouille et lui caresse longuement le museau. Les yeux de l'animal sont très doux au regard, et semblent implorer quelque vague pardon d'un pécher obscur contracté dans une autre dimension... Il songe à l'existence si courte de la bête, comparée à la sienne, déjà comme rouillée et inutile. Il se redresse péniblement et lève les yeux vers le carré d'azur au-dessus des noyers, en respirant avidement des goulées d'air frais, comme si l'oxygène allait subitement lui manquer.
Il continue son exploration. Chaque relique, chaque écorchure sur les troncs d'arbres, chaque graffiti sur le ciment du patio, lui rappellent un souvenir lointain et flou, cependant que le poids du passé, étrangement, semble avoir perdu l'épaisseur qu'il lui connaissait.
Lorsqu'il quitte la maison, l'image rassurante des prunelles de Diane l'accompagne longtemps dans sa promenade matinale à travers les quartiers de la ville. Un autre personnage s'éveille en lui, qui est prêt à affronter les assauts du jour.
Il tourne deux rues et débouche sur la Grande Promenade, déserte, envahie par l'automne des altitudes, empreinte d'une tristesse matinale qui garde encore les traces des veillées de fête.
Il avance doucement, avec l'aisance nonchalante dont il a conscience, non artificielle, quoique souvent dérangeante sur les artères fréquentées par les gens pressés. Il ne veut plus se hâter désormais. Après tout, il a atteint un objectif déterminant. Celui de ne plus se laisser compter. Il marche aux retrouvailles de la ville, non pas pour plaire, ou servir d'esthétique, mais pour son propre plaisir. En le pensant, il sait combien c'est important maintenant d'avoir pu barrer d'un trait tout un héritage de soumission envers les autres, bien qu'une autre plus grande l'attende à la fin de ce parcours matinal. Une institution étatique, il le sait, a besoin de sa personne, et, quelque part, un jour, il fera trembler sur leurs assises les sbires qui se réclament d'elle, au cas ils oseraient se frotter à lui, ou menaceraient le devenir de la nation. A moins qu'ils ne parviennent à le neutraliser avant. Il est facile de supprimer un homme qui dérange. Il est impossible d'arrêter des mots déjà semés à tout vent. Il obéira à tous les chefs réunis de l'armée sans broncher chaque fois qu'ils lui ordonneront une action dans l'intérêt de la nation. Il leur désobéira infailliblement dans le cas contraire.
Il n'aimerait rencontrer aucun familier avant de franchir l'autre côté de la barrière. Peu à peu, son appréhension s'efface. Les rues de Lambesis, à cette heure du jour, ne sont fréquentées que par des vieillards, le regard ahuri, assis aux bancs du jardin public, et par des balayeurs silencieux.
Tout compte fait, il ne regrette pas d'être sorti si tôt. L'air est pur, frais. La circulation automobile nulle. Il sent son corps au sommet de sa forme et son état d'esprit on ne peut plus serein.
Il marche longtemps, à l'opposé de son but initial, évitant de revenir sur ses pas, de s'engager dans des rues où il est déjà passé. Mais, à un moment donné, il se dit que quel que soit l'itinéraire qu'il emprunterait, il devrait s'en rapprocher inexorablement. Deux jours auparavant, à la gare de Metropolis, ses pas auraient pu prendre un autre cheminement, mais à rebrousse-poil...
Il descend l'escalier qui longe le Fortin et se retrouve près de la gare. Son secteur préféré. Il traverse le passage à niveau pour gagner la zone des marais. Stupeur ! Il se rend compte que l'ancien chemin vicinal, celui de l'école buissonnière, a disparu, ainsi que les grands frênes qui le bordaient de part et d'autre, à la façon d'une forêt-galerie. Il est remplacé par une grande route à double sens. Le béton a envahi les champs. Tout l'écosystème d'avant a disparu. L'étang où croassaient les grenouilles. Le ruisseau où venaient pêcher les retraités. Le bassin où les clochards lavaient leur linge. Le petit pont en bois où s'embrassaient les amoureux...
Il parcourt encore une trentaine de mètres et se trouve mal à l'aise. Il est contraint de revenir sur ses pas, pris au piège, car la nouvelle route qu'il a prise semble mener vers un cul-de-sac. Ce qu'on appelle le progrès en a fait une zone industrielle...

Tewfiq Baali arrive près de la caserne. Curieusement, il pense à une liberté militaire que les civils ne peuvent ressentir. Celle d'échapper la juridiction du commun des mortels. Celle d'occuper des lieux où la majorité de la population ne peut accéder, comme à la barrière d'un poste de douane sans un passeport spécial bien en règle.
L'entrée de l'Académie Interarmes de Lambesis est là, devant lui. Ses murs en pierre de taille ont un siècle d'histoire, délimitant le pourtour de l'ancien fort colonial à partir duquel a grandi la ville de Lambesis. Les meurtrières ont été bouchées avec du mortier, mais les créneaux de murailles et les chemins de ronde sont encore intacts. Les locataires ont changé mais les buts des nouveaux sont souvent les mêmes : dominer, accaparer, punir, haïr.
Il s'arrête à dix mètres du portail. Un PM au brassard rouge lui fait signe de circuler. Il ne bouge pas. Les gens passent de l'autre côté de la chaussée, apparemment sans contraintes, pressés toutefois de rejoindre leurs occupations quotidiennes. Il les regarde marcher, absorbé par leur défilé et par autre chose d'étonnant dans leur regard et leur démarche. Oui, l'impression qu'ils donnent est de craindre ces lieux, la couleur des habits des hommes qui les gardent avec une hostilité gratuite, qui ne tarde pas à se manifester, justement... Car le militaire finit par l'interpeller énergiquement :
«Hé, toi, là-bas !... tu vas rester planté ainsi le restant de ta vie ou quoi ?»
Tewfiq Baali ne désempare pas. Il sort de la pochette de son veston le carton vert de l'ordre d'appel du Ministère des Armées, que la gendarmerie est venue laisser à la maison quelques jours auparavant. Il le tend au sous-officier, qui le parcourt des yeux sans le prendre, en fronçant les sourcils. Tewfiq Baali pense soudain que le pire qui lui arriverait serait que ce gradé lui dise que la période d'instruction de sa classe est reportée à l'année prochaine ! Cette anxiété fait une brève incursion dans son esprit, mal venue, ravivée du reste par les propos du sergent :
«Vous êtes de la classe K70Y ?... ce n'est pas normal... vous deviez être sous les drapeaux il y a quatre ans déjà...
– J'étais sursitaire... je poursuivais des études supérieures, répond Tewfiq Baali, vaguement inquiet...
– Élève officier de réserve ?... heum... c'est curieux, cette académie n'a jamais formé d'officiers réservistes en instruction commune de base... seulement en spécialité...
– Aucune idée... il y a un début à tout...
– Sans doute... moi, je ne peux rien vous dire... bon... pressé de vous jeter dans la gueule du loup, hein ?...
– Hé oui... vaut mieux tôt que tard, n'est-ce pas ?... ne dit-on pas à l'armée... [2]guaji bekri, tokhredj bekri...
– Vous savez déjà ça ?... je ne vous le fais pas dire !... vous aurez vite fait de le constater par vous-même !... suivez-moi... je crois que vous êtes le premier de cette nouvelle fournée... j'espère que ça vous portera chance !...
– Chose dont personne ne se lasse jamais, ha, ha, ha !... merci !»
Le sous-officier redevient immédiatement impassible et froid. Il le fait pénétrer à l'intérieur du poste de contrôle, où un caporal reporte les coordonnés de son ordre d'appel sur un registre et il lui indique méchamment de la tête l'arrière-salle. La pièce offre un aspect sinistre. Des lits superposés font penser que les factions de la garde y élisent domicile. Les matelas sont nus, douteux, éventrés en majorité. Vautrée sur l'un, une sentinelle ronfle, emmitouflée dans un lourd manteau décousu à la couture dorsale.
Tewfiq Baali s'assoit avec répulsion au bord d'un lit et tire une cigarette. Au bout de trente secondes, la salle perd de son aspect repoussant.
«Ce poste de contrôle est la vitrine de la caserne en quelque sorte, se dit Tewfiq Baali... il devrait être accueillant, propre, net... est-ce que le pire est à venir à l'intérieur ?... premier de fournée... de la classe... de la promotion... à quoi tout cela m'a servi ?»

Un quart d'heure passe. Un conscrit arrive, encombré d'une lourde valise. Puis un autre. Et des groupes de trois ou quatre. Le local de la relève s'emplit rapidement. Personne ne dit rien. La rencontre en ce lieu insolite d'inconnus venus des quatre coins du pays, fatigués par le voyage, installe une sourde indisposition.
Tout le monde est attiré par l'imperturbable sommeil de la sentinelle, qui continue de dormir, la bouche grande ouverte, avec un ronronnement d'ours en hibernation. Leur silence n'empêche pas le chant des oiseaux dans les arbres, le vrombissement des moteurs de voitures dans la rue, qui rappellent que la vie continue à l'extérieur. Un caporal-chef au visage bourré de taches de rousseur vient avec des listes.
«Sortez... que celui qui entend son nom se met dans la file, dit-il d'une voix calme, mais qui inspire le respect.»
Les conscrits s'empressent vers la sortie avec un dynamisme feint, un peu crâneur derrière, semble-t-il. L'appel se fait dans le plus grand silence. Le gradé crie les noms avec une intonation monocorde qui refuse la distinction ou la raillerie. L'état-civil colonial avait tellement dénaturé les noms des gens que même après l'indépendance il faudrait une longue procédure juridique pour les changer : [3]Mahboul, Latrache, Aggoune, Ahmer el Eine, Lakhal...
Tewfiq Baali entend prononcer son patronyme sans état d'âme particulier. Grâce à Dieu, le sien a pu traverser les âges sans déformation. Ses aïeux ont pu sauvegarder la trace de la lignée. Contredisant sa première impression, l'esplanade de l'entrée est d'une propreté impeccable. Des carrés de verdure soigneusement entretenus veulent montrer, a priori, que rien n'est laissé au hasard dans ce casernement. Est-ce le côté face dont lui avait parlé cet admirable officier durant la nuit du train ?...
«Mis à part les matelas Semons, remarque-t-il toutefois.»
Après un très long appel qui donne une idée du nombre important d'appelés qui n'ont pas rejoint, le caporal met un semblant d'ordre dans la file et leur dit simplement :
«Suivez-moi, les bleus.»
Le groupe parcourt une centaine de mètres le long d'une allée fleurie de lauriers roses et arrive devant un pâté de maisons style caravansérail, aux tuiles vertes, dont aucun civil n'aurait douté de l'existence dans une caserne. Lieux qui rappellent l'épopée des pionniers de l'aventure coloniale. Comme quoi, des vieilleries parviennent à survivre insoupçonnément à l'usure du temps...
«Halte, commande le rouquin !... ici, c'est la direction des effectifs... vous allez remplir des fiches de renseignements et attendre d'autres instructions.»
Tewfiq Baali s'étonne de la présence de préposés habillés en civil, qui leur distribuent des formulaires et se proposent «d'aider» ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Les comédiens parmi eux, quoi...
En un rien de temps, les conscrits étalent leurs vies privées sur les documents, qui font maintenant des tas et des tas sur le comptoir. Ils sont économistes, ingénieurs, architectes, chimistes, sociologues, psychologues, physiciens, enseignants, techniciens. En principe, la crème que les écoles de leur pays aient pu produire depuis l'indépendance. Tous parfaitement bilingues, voire trilingues. Les futurs dirigeants de leur nation si tout va bien pour certains d'entre eux. Tewfiq Baali, du moins, en est persuadé.
«... car, somme toute, se dit-il... qu'est-ce qui a attendu Pharaon au bout du chemin ?... la mort... et Pharaon ne laisse que haine et désolation derrière lui... tandis que Dieu dirige vers Sa Lumière qui Il veut.»
Jusqu'ici, l'attente est supportable. Quoique le temps paraisse chronométré. Les appelés libérés de la chaîne prennent l'ombre et observent alentour, en monologuant avec eux-mêmes. Leurs cigarettes, partiellement consumées, éparses, jonchent le sol à leurs pieds.
Des sections en tenue de combat défilent à pas cadencé le long des allées. Tout semble organisé autour d'un bâtiment à quatre étages, à l'architecture dépouillée et austère des années cinquante, planté au milieu de la caserne.
Tewfiq Baali remarque le travail appliqué d'un jeune soldat au crâne rasé, au treillis crasseux, qui essuie avec du papier journal les vitres du réfectoire. Toutes les dix secondes, l'homme de troupe s'arrête, l'air dégoûté, en jetant des regards de chien battu derrière lui.
Grosso modo, la caserne fait penser Tewfiq Baali au carrousel d'une usine. Il identifie ses ouvriers à des automates à qui on s'applique, ici, à tenter de supprimer le vague à l'âme. Ses contremaîtres sont les membres d'un compagnonnage aux principes rigides. Ses patrons veillent à ce qu'on accueille bien les apprentis, le premier jour. Après, c'est une autre affaire...
Son constat sommaire s'arrête à cette métaphore, pas forcément inspirée des visions de parade de West Point. Ses yeux cherchent et s'arrêtent aux détails. Son cerveau enregistre à tout jamais. Plus tard, dans la soirée, ses carnets consigneront. En attendant, il ronge son frein. Il élucubre, il rumine, il fulmine presque d'avoir comme été pris à un collet que ses yeux ont pourtant vu avant qu'il y mette le pied...
D'autres groupes arrivent, escortés par le même rouquin. Bientôt, la place de rapport devient grouillante de civils. Le seuil psychologique de l'infériorité en nombre des maîtres des lieux est atteint. C'est alors qu'une poignée de gradés, surgit d'on ne sait où, s'attelle à renverser la vapeur. Car l'organisation semblait cafouiller depuis un moment. Ils prennent position autour de la horde, dans le but évident de reprendre en main la situation. Ils s'emploient à former des pelotons plus ou moins convenables, avec des gestes de sourds-muets en guise de premier contact, un tant soit peu poli... Le résultat n'est pas brillant, car les conscrits n'ont pas encore l'esprit de corps et se baladent d'un rang à l'autre à la recherche de leurs copains. Un sergent manifeste son agacement à la vue des valises apportées par certains :
«Vous allez faire le tour du monde ou quoi, s'offusque-t-il ?... vous vous prenez pour des touristes ?... vous n'aurez pas l'occasion de les remettre vos frocs de civils.»
Un adjudant-chef aux cheveux grisonnants et à la moustache à la prussienne s'immobilise au point de ralliement de la place de rapport, manifestement pour faire un discours. Il promène un regard sévère au-dessus des têtes, jusqu'à ce que le brouhaha s'arrête.
«Alors, les enfants ?... on se permet de jeter les mégots n'importe où, enchaîne-t-il, avec un ton faussement paternel ?... il parait que c'est toléré à l'université, fait-il remarquer en crispant les mâchoires ?... voyez-vous, moi, je ne suis pas d'accord... je suis peut-être un ignare en matière d'études... l'université, connais pas !... maison, j'en ai pas !... salamalecs et autres galanteries de civils, je m'en moque !... ma seule crèche, c'est la caserne !... et je n'aime pas qu'on la salisse !... alors, quelqu'un parmi vous peut-il me confirmer si chez lui on se permet de jeter les mégots n'importe où ?»
Le ton de la voix du sous-officier devient progressivement criard, avec un accent emprunté aux proxénètes du milieu [4]de Chetaïbi. Maintenant, sa question sent la poudre brûlée à une cinquantaine de mètres à la ronde et personne parmi les conscrits, évidemment, n'est assez futé pour y répondre...
Le sous-officier dont les galons montrent, après un moment de silence, qu'ils ont été trop longtemps exposés au soleil, donne lui-même la réplique, avec un alto dans les graves.
«Belle journée, n'est-ce pas ?... vous avez encore de l'omelette maternelle dans le ventre... et l'académie vous fait grâce d'y jeter toutes les cigarettes du monde !... mais demain !... que dis-je ?... pas plus tard que toute à l'heure !... lorsqu'on aura passé à la tondeuse vos tignasses de gonzesses et fait remplacer ces fripes par une tenue uniforme !... et bien, vous prendrez un malin plaisir à les ramasser toutes !... je vous en donne ma parole d'honneur !»
L'adjudant-chef pivote sur ses talons de façon magistrale, fait un signe vaguement codé aux instructeurs, et part conférer avec un sous-lieutenant demeurant en retrait.
Les conscrits savent désormais qu'ils doivent rester sur leurs gardes et que des discours comme celui-ci seront nombreux et d'un penchant psycho martial invariable. Tewfiq Baali se dit qu'ils auraient tort de les prendre à la légère, notamment lorsque leur teneur, ou faussement docile, ou franchement hostile, chatouille les sensibilités. Des contestations commencent à filtrer des rangs, venant surtout d'appelés issus du même milieu :
«Ça y est, les gars... on veut déjà nous mettre en condition, lance quelqu'un ayant un accent identique...
– Ça ne se passera pas comme ils croient, dit quelqu'un d'autre... nous sommes des élèves officiers... si ce petit morveux pense que je suis né de la dernière pluie, il se goure !... je ne me laisserais pas marcher sur les pieds !...
– Vos gueules, ajoute un troisième !... mon petit doigt me dit que nous sommes déjà partis pour une longue galère... quelle que soit la nature des bêtises faites par certains d'entre-nous, dites-vous bien que c'est la majorité qui paiera... et je ne suis pas prêt à casquer pour les autres, dussent-ils être des enfants de chœur !»
Les instructeurs en viennent aux mains à présent pour mettre de l'ordre dans les rangs. Ils bousculent les épaules et les jambes qui dépassent. L'adjudant-chef finit de parler avec l'officier et revient à la charge :
«Allez, secouez-vous les puces, les bleus !... en avant, marche derrière moi !... direction !... le magasin d'habillement !... et que ça saute, gueule-t-il !... nous allons mettre du... caca... ho, pardon !... du kaki sur ces peaux délicates !»
Les files s'ébranlent les unes après les autres sur le signe des instructeurs, pour bientôt ne former qu'une seule et longue procession brûlée par le soleil. La nouvelle, toutefois, est bien accueillie par les hommes, qui ont hâte maintenant de fondre dans leurs uniformes, afin d'acquérir une sorte de faire-valoir militaire, mais, au fond, pour mieux accuser les brimades...

Les fourriers distribuent les vêtements depuis un moment avec des protocoles qui n'en finissent pas. Tout est flambant neuf. Chaque conscrit enfouit, un à un, dans un sac marin, les effets de sa dotation réglementaire: treillis, sous-vêtements, brodequins, chaussettes, tenue de sport, ceinturon, casque, casquette, chemises, pull-over, cravate, gamelles, cuillère, fourchette... Pas de couteau, toutefois. Tout l'attirail du soldat nouveau débarqué, quoi. L'opération de vérification se déroule dans la cour du magasin d'habillement, en cercle fermé, sous un soleil de plomb.
«Je ne veux pas de contestation plus tard, dit l'adjudant-chef... car vous n'aurez pas d'autre dotation.»
Il passe en revue chaque homme exhibant haut la main des gadgets masculins qui ferait rougir de honte la plus effrontée des nanas qui, d'aventure, aurait la poisse de passer dans les parages...

Plus tard, la cohorte est orientée vers le pavillon des douches. Il est midi passé et personne ne leur a encore parlé du déjeuner. En cours de chemin, l'adjudant-chef singe la démarche boiteuse d'un intellectuel aux lunettes nacrées, pourtant manifestement atteint de poliomyélite !...
«Magne-toi, bon dieu !... du nerf, gueule-t-il à fleur d'oreille !»
Lorsqu'ils arrivent à destination, le sous-officier monte les trois marches de l'édifice, se tourne vers eux, en relevant sa casquette avec un geste de maquereau.
«Écoutez-moi bien, dit-il... ce bidule, là derrière moi, dispose d'une entrée et d'une sortie... quoi de plus normal, me diriez-vous... c'est ce que nous allons vite vérifier... vous avez cette porte... heu... par laquelle vous allez aussitôt regretter d'entrer... et vous aurez l'autre... heum... par laquelle vous regretterez, de toutes les façons, de sortir... en un mot, une fois les treillis fichus sur vos épaules, le règlement militaire vous sera appliqué dans toute sa longueur !... dans toute sa largeur !... et même de travers pour les têtes dures !... compris ?... .
– Compris, disent quelques élèves, assez mollement...
– Je n'ai pas entendu !...
– Compris, gueule toute la bande !...
– Il faut dire, oui mon adjudant !... allez, hop !... en file indienne derrière moi !»
Des coiffeurs apparaissent lorsque les battants de la porte s'ouvrent. Ils ont installé sommairement leur matériel dans le vestibule. De simples chaises, des tabliers de coiffe crasseux et des tondeuses électriques. Ils entrent en action sans tarder. Leurs appareils émettent des bourdonnements d'insectes, dont l'intensité varie avec la nature des cheveux. Avant de tout raser, ils s'amusent à tracer courbes, cercles, croix, croissants, sur des crânes intellectuels apparemment soumis... De temps à autre, un conscrit dans la chaîne pouffe de rire à la vue du caillou rasé de son camarade. Un autre, sous l'action de la tondeuse, éclate en sanglots. Un troisième, déjà passé au purgatoire, tente de revenir demander une retouche au coiffeur, et est renvoyé par l'adjudant-chef, car il n'y a plus rien à arranger...
C'est un moment mémorable, qui touche les cordes sensibles. Cette métamorphose rappelle aux uns et aux autres les signes du changement. Et un gradé infatigable qui gueule :
«Ceux qui ont terminé, par ici aux vestiaires !... et à poil !... nous allons vérifier si vous êtes tous des hommes !... ne riez pas, bon dieu !... ça n'est pas du strip-tease !... juste pour voir si on ne nous a pas refilé une... cocotte !»
L'atmosphère se détend agréablement. De la vapeur d'eau s'élève des cabines. Quelqu'un sifflote. Un autre chantonne. Avec son accent typique, ce sous-officier, doyen de ses pairs à l'académie, épate les hommes, qui semblent l'avoir adopté, malgré ses propos obscènes, ou à cause, selon l'optique d'où on se place...
Tewfiq Baali note que, jusqu'ici, tous les gradés qui les ont approchés parlent avec cet accent si caractéristique. Cela l'étonne, sans plus. Sous le pommeau de la douche, il a la sensation d'être un naufragé sur une minuscule épave, que l'eau menace d'engloutir. Le bain le remet d'aplomb. Il enfile avec une frénésie gauche son treillis. Un sang nouveau semble avoir investi ses veines et, une fois parvenue dans les méandres de son cerveau, cette sève étrangère effacerait tout. Il le souhaite de tout cœur. Par certains côtés, sa vie antérieure manquait nettement de pittoresque...
«C'est un milieu terriblement masculin, avait-il dit la veille à Nafyssa Azali... les femmes doivent rêver de scènes pareilles, s'entend-t-il dire en souriant.»
L'adjudant-chef s'acharne à coups de poings sur les portes des douches car des élèves font durer le plaisir...
«Sortez, nom de dieu... j'ai dit trois minutes !... ça n'est pas une sinécure !»
A la sortie, les hommes comparent leurs nouveaux accoutrements, et se laissent aller à des singeries, profitant d'un instant d'inattention des instructeurs. L'adjudant-chef revient à la charge avec cette diatribe qui restera longtemps gravée dans les mémoires des conscrits :
«Vous êtes loin d'être devenus les militaires aguerris et virils que vous croyez... vous voulez que je vous dise ce que vous êtes ?... vous avez déjà vu une représentation théâtrale de l'Armée Rouge au lever du rideau ?... que dis-je ?... oh, non !... ça c'est trop beau !... en fait, vous ne ressemblez qu'à un ramassis de bagnards qui, au lieu de prendre la poudre d'escampette, n'ont rien trouvé de mieux que de dévaliser l'intendance de leur pénitencier et d'attendre d'être repris ! »
(Rires.)
«... maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière !... vous êtes pris dans la nasse !... et croyez-moi !... vous allez en baver pour un bon bout de temps chez nous !»
Cette image en flash d'uniformes qui sentent le vernis de finissage, trop courts ou trop longs, Tewfiq Baali n'oublie pas qu'elle coûte la bagatelle de vingt-quatre mois de sa vie au service de l'armée. Et quand il pense «armée», il sait qu'il peut être au service de n'importe quel régime. Il ne veut pas croire que cette durée puisse se passer en chute libre, comme à l'université. C'est à dire attendre et accuser les coups.
«En fait, je n'ai pas subi, se dit-il... je suis plutôt allé à contre-courant et ça ne m'a pas mené bien loin... seulement la satisfaction d'avoir résisté... mais si c'était à refaire, non... pour tout l'or du monde, non... ce que j'ai appris doit servir à quelque chose... j'aime mon pays et je voudrais qu'il sorte de l'impasse où on l'a mis... je me sens posséder les outils aptes à infléchir des montagnes... j'espère que je ne serais pas seul.»
L'adjudant-chef s'applique maintenant à former des rangs mieux ordonnés que la soldatesque du matin. Les hommes semblent lui obéir au doigt et à l'œil. Son choix à la tête du comité d'accueil par l'académie n'est pas fortuit. Elle a désigné celui qui excelle dans l'art du maniement de la carotte et du bâton... Celui qui peut avoir un ascendant certain sur des types aux caractères et aux mœurs différents.
«Meneur d'hommes, c'est aussi un métier très prisé par les fomenteurs de coups d'état, se dit Tewfiq Baali.»
L'adjudant-chef monte en cadence. Il veut rapidement effacer toute réserve avec des citoyens supposés rationalistes, qui seraient tentés de mettre en avant leur niveau social et intellectuel...
«En avant, marche, gueule le gradé !... une, deux !... une, deux !... plus haut que ça les genoux !... une, deux !... une, deux !... crevez-moi la dalle, que je vois ce qu'il y a en dessous, les bleus !»
Les appelés tentent, de bonne foi, d'imiter le pas cadencé d'une parade martiale. Désastre ! Il s'ensuit comme une pétarade de vieux tacot, que le sous-officier fait vite cesser à l'approche de la direction de l'académie, se contentant de les guider comme un troupeau de moutons vers une nouvelle destination. Il les arrête au bas de l'immeuble au profil usé qui fait face à la place de rapport. Toujours avec son geste brusque de casquette relevée, il leur dit, en orientant son pouce vers l'arrière :
«Votre nouveau gourbi, c'est c'bidule-là !... considérez-le comme un quatre étoiles par rapport aux tentes qui attendent les retardataires... mais ne vous faites pas d'illusion !... du sommeil, y' en aura pas beaucoup pour vous ici !... le quatrième étage est réservé aux cadets !... inutile de vous frotter à eux !... lorsque je vous donnerais le signal de rompre les rangs, montrez-moi ce que vous avez dans les jambes !... ceux qui ne trouveront pas de places redescendront s'aligner ici pour partir aux tentes !... Des questions ?...
– Quand est-ce qu'on va manger, dit quelqu'un à la bedaine prononcée, ressemblant comme deux gouttes d'eau à l'acteur humoriste égyptien Ismaïl Yassine, lunettes de myope en plus ?...
– Quoi ?... manger ?... je n'ai pas ce verbe dans mon maigre répertoire !... attention, à mon commandement !... rompez !»
Les hommes ne se laissent pas compter. Ils s'élancent à la conquête des lieux, alourdis de leurs paquetages et autres bagages hétéroclites. Il y a trois étages de dortoirs à investir. Huit lits par chambrée et autant d'armoires individuelles.
Tewfiq Baali grimpe par calcul au deuxième étage. Il n'y a pas à dire. Les hostilités sont déjà ouvertes ! Alors autant prendre les devants pour éviter les surprises. En montant rapidement, il se dit que les locataires du 1er étage seraient les «premiers» à subir les sévices de l'encadrement et ceux du 3ème étage seraient les «premiers» à récolter les corvées des retardataires. Il a réfléchi vite et vu loin !...
«C'est ça, mon vieux, se dit-il... ne pas subir... rester alerte... anticiper leurs actions de psychopédagogie militaire infantile... bévue = sanction = frustration = rachat = récompense... un dressage de la plus simple animalité, quoi.»
Il pénètre dans un dortoir, au hasard, du côté ouest, au fond du couloir, encore inoccupé. C'est plutôt un débarras. Tout y est sens dessus dessous. Les armoires sont toutes tirées dans un coin, les matelas empilés jusqu'au plafond dans un autre, et les lits en partie disloqués forment un tas de ferraille au milieu.
Dans la pièce d'à-côté, et dans tout le bâtiment, c'est la débandade. Un boucan du diable accompagne les armoires qu'on bouge. Les amis s'appellent rageusement pour former dare-dare leur chambrée. Tout tremble et résonne à multiples échos. Tewfiq Baali pose calmement ses affaires et s'allonge sur le seul matelas jeté au sol pour souffler. L'aspect «Remise» du dortoir n'a encore séduit aucun élève. Il consulte sa montre et s'exclame :
«Dieu, déjà 15h00 !... mais on ne bouffe pas dans cette caserne ?»
Au bout d'un moment, il se lève et choisit une armoire qui lui parait la moins cabossée. Il s'emploie à y ranger ses affaires. Puis il tire un petit cadenas de son sac de toilette, qu'il avait acheté par intuition l'avant-veille, afin de condamner le loquet. Ensuite, il choisit avec circonspection un matelas et un oreiller plus ou moins propres, qu'il pose sur un lit, le moins déglingué possible. Après quoi, il déplace le tout vers un coin. Il ne sait pas pourquoi, chacun de ses gestes lui parait figé par un cliché photographique, conservé à jamais dans sa mémoire.
Lorsqu'il finit, il enlève sa casquette et s'éponge avec le front. Puis il tombe raide sur le lit, qui émet un grincement plaintif. Il ferme les yeux et rabaisse dessus son couvre-chef. Désormais, il sait que le temps ne lui appartient plus, et pour longtemps encore. Lorsqu'il les rouvre, à ses pieds, ses brodequins lui paraissent démesurés et inusables, à l'image de l'armée. Deux conscrits montent le bout du nez à l'embrasure sans porte du dortoir.
«Peut-on emménager ici, dit l'un d'eux, très top niveau ?...
– Ne vous faites pas prier, les gars, dit Tewfiq Baali, qui rabaisse de nouveau sa coiffe sur les yeux... pendant qu'il est encore temps... à moins que vous aimez pique-niquer, ajoute-t-il sournoisement...
– Quel gâchis, s'exclame l'autre, à la voix efféminée !... quoi Malek, c'est ici que nous allons dormir, s'exclame-t-il, en appuyant sur les d et les r ?...
– Cause pas trop, lui conseille son copain !... prépare ta crèche et cesse de râler !... tu as oublié ce qu'a dit l'adjudant ?...
– O la laaa, ma mère !... ces matelas !... et ces oreillers !... et pas de draps !... pas de couvertures !... c'est certain, nous allons attraper la crève, continue de protester le conscrit délicat !»
D'autres élèves arrivent et leur choix est plus embarrassé encore. Tewfiq Baali les regarde sous la fente de sa casquette s'affairer gauchement. Leurs visages trahissent le ridicule. Comme la sienne, leurs peaux fragiles mettront longtemps avant de revêtir le hale buriné des militaires de carrière. Leur sensibilité sera mise à rude épreuve. Leurs scrupules et leur sensiblerie progressivement mis au placard.
«Ça fait toute la différence, se dit-il.»
Il a envie de dormir. Le sommeil est une bonne thérapeutique pour accuser les coups, pour oublier. Il faudra beaucoup plus pour accepter.
«De la patience, mais pas de résignation, se dit-il.»
Il finit par s'assoupir pendant dix minutes.

«Rassemblement sur la place de rapport, gueule l'adjudant-chef chaque étage !»
Tonnerre de brodequins dans les escaliers. Les groupes se rejoignent sans un mot sur l'esplanade et tentent d'apprendre à former seuls leurs rangs, face à l'inamovible sous-officier, qui les observe avec des yeux pétillants de malice, fier de son rôle d'organisateur.
«Y'a plus de discours, les enfants... vous allez apprécier la bouffe de notre chef cuistot... ses talents culinaires sont célèbres dans toute l'armée... vous m'en direz des nouvelles toute à l'heure.»
Il cède la place au Sergent de Semaine, qui les fait rentrer au réfectoire à sa guise, prenant du milieu, des côtés, en diagonale, de derrière, augmentant par cette pratique la faim de ceux qui attendent. La salle de restauration est peinte en gris fer, comme les bancs et les tables, comme tous les murs de la caserne, du reste. Tout y est austère, délibérément. Les repas sont servis dans des plateaux fourre-tout, en inox, comme à l'université, à la différence que les serveurs qui débitent les parts sont masqués par un paravent qui leur évite de reconnaître leurs copains. Spaghettis au bœuf, salade verte, mille-feuilles. Le menu n'a rien à envier à celui des facultés. Le pain, cuit à l'ancienne, semble être fait sur place. Des surveillants circulent silencieusement entre les tables. Leur tolérance juste retenue est accompagnée, pour le moment, de regards fureteurs et de mains nerveuses croisées derrière le dos. Les hommes restent longtemps attablés, laissant descendre doucement les aliments, en causant. Habitude d'étudiants qui aiment à discuter en mangeant. Dans leurs conversations, il est déjà question de «planque» et de «place au soleil».
Tewfiq Baali est parmi les derniers à prendre un plateau. Une heure d'attente dans les rangs a achevé de le mettre knock-out. Il ne reste plus qu'une maigre pitance pour ceux-là...
«Y'a qu'à caler le tout avec beaucoup de pain, et le tour est joué, se dit-il avec philosophie, pour ne pas trop se formaliser.»
Aux tables, il reconnaît quelques familiers de l'université et trois types de la région, qui habitaient en régime de pensionnat au lycée. Ces derniers, assis ensemble comme pour former bloc, l'invitent avec une gestuelle vaguement militaire à venir les rejoindre. Il s'assoit parmi eux, en les saluant de la tête, et entame d'emblée son déjeuner. Avidement ! Ou du moins, avec un appétit qu'il ne se connaissait pas ! Les anciens du lycée tentent de lui «tirer les vers du nez», entre deux bouchées.
«A quel étage es-tu ?... viens nous rejoindre au premier... il faut se serrer les coudes nous autres... est-ce que tu connais un gradé ici ?... quel est le meilleur truc pour se faire reformer ?... etc.
Il se contente de répondre avec des hochements de tête interrogatifs ou négatifs. La nourriture lui parait délicieuse, notamment le pain. Il engloutit tout et finit par une grande rasade d'eau.
«[5]El hamdoulillah... maintenant, je suis à vous, les gars, leur dit-il... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise que vous savez déjà ? »
Il tire une cigarette, qu'il allume pour l'éteindre immédiatement après, car l'adjudant-chef revient et rompt la trêve :
«Allez, oust, dehors, les bleus !... je veux vous voir alignés sur la place de rapport dans trente secondes !... les cinq derniers resteront ici pour laver les plateaux !»
Bousculade à la sortie. Les appelés commencent à saisir que les rassemblements vont ponctuer toutes les actions de leur vie en caserne. Une fois les rangs formés, l'adjudant-chef les inspecte, et y met sa touche personnelle, en malmenant les épaules qui dépassent.
Des civils ne cessent d'affluer vers la direction des effectifs. Quelques-uns reconnaissent leurs amis et se mettent à glousser à la vue des crânes rasés.
«Voila pourquoi je vous ai rassemblés, leur dit le sous-officier avec un sourire malicieux... pour aujourd'hui, y'a plus que la visite médicale à passer... ensuite, parole d'honneur, on vous foutra la paix... ceux qui ont des dossiers de dispense à soumettre au médecin chef, je vous donne exactement une minute pour aller les chercher... top !»

Peu de temps après, la compagnie s'ébranle lourdement. Dans les rangs, tout n'est que chuchotements, coups de coude, croche-pieds volontaires ou... involontaires.
«Du nerf, les bleus, vocifère leur ange gardien !... bombez-moi ces poitrines et rentrez-moi ces ventres !»
L'adjudant-chef dirige la troupe vers le poste de contrôle. Elle dépasse le portail de l'académie et traverse la largeur de la route, un morceau de liberté, avant de s'engouffrer dans un autre casernement. La circulation automobile est stoppée de part et d'autre. L'idée d'être reconnu par un familier continue d'être un casse-tête pour Tewfiq Baali. L'impression qu'il laisserait aux gens qui le connaissent, il la ressent malheureusement comme dévalorisante. Et il ne croit pas que son déguisement soit infaillible ! L'autre enceinte militaire offre un aspect insolite. Ateliers, entrepôts, parking pour camions. Le côté logistique de l'académie semble y être confiné.
«Compagnie, halte !... rompez les rangs !... et ne vous éloignez pas, je reviens !»
L'adjudant-chef pénètre dans l'infirmerie, une grande villa, affectée à l'époque coloniale au général commandant la garnison, laissant ses protégés fumer tranquillement de nouvelles cigarettes. Certains conscrits tiennent sous le bras des pochettes médicales desquelles dépassent des radiographies et autres diagrammes.
«Certitudes, certitudes, songe Tewfiq Baali... l'espoir existe... mais ici, il semble se déplacer en équilibre sur un filin d'acier... il enfle comme un coq, prêt à se volatiliser à la moindre alerte.»

Le temps passe. Le soleil baisse à l'horizon. Une R8 bleue arrive en coup de vent. Ses pneus crissent sur le gravier, après un long et violent freinage inutile. Il en descend un inconnu dans la trentaine, portant un imperméable civil sous une tenue militaire de sortie, sans casquette. Il claque violemment la portière de la voiture. Les hommes se tournent lentement vers lui et le regardent avec morosité. L'absence chez lui de signes de distinction des gradés fait qu'ils n'accordent qu'un intérêt marginal à sa présence. Ils reviennent, certains à leurs causeries, d'autres simplement à leurs préoccupations intimes. L'homme reste immobile cinq à dix secondes, et devient tout rouge, avant d'éclater brusquement :
«Qui vous a donné l'ordre de rompre les rangs, hurle-t-il d'une voix au-dessus de ce que peuvent supporter ses cordes vocales ?»
Silence collectif, évidemment. Personne n'a envie, du reste, de réagir à l'inattendu affront, en disant qui a permis ce «désordre».
«Très bien, continue l'homme, devenu écarlate, en serrant les dents d'un ton rageur... j'ai compris !... vous prenez pour des gens importants avec vos diplômes ?... nous allons mettre les choses au point !... par ordre du haut commandement, il n'y aura pas de réformés cette année !... ceux qui ont trimbalé avec eux des dossiers médicaux qu'ils croient bien ficelés, ils peuvent se les foutre là où je pense !... si vous crevez à deux jours de votre libération, c'est votre affaire !... moi, je me porte garant de votre bonne santé pour les vingt-quatre mois à venir !... j'accepte tout le monde !... les sourds peuvent voir !... dans l'armée, il y a le langage des signes !... les aveugles peuvent entendre !... nous avons des standards téléphoniques qui n'attendent qu'eux !... nous trouverons bien des occupations spéciales aux éclopés !... ici, nous n'avons besoin que de vos têtes !... non pas parce qu'elles sont bien faites mais pour les utiliser dans la chaîne du commandement !... je ne vois pas une seule raison pour que des petits prétentieux d'intellos déguisés en chargés de famille répugnent à faire leur devoir national !... vous êtes venus de votre propre gré jusqu'ici... tant pis pour vos gueules !... vous derrière, ramassez-moi ces mégots !... je ne veux pas les voir en sortant !»
L'inconnu, dont tous maintenant ont deviné les fonctions, dévisage à son tour l'assemblée d'un regard circulaire méprisant (et méprisable), avant de se diriger avec un haut-le-corps de mise en scène vers l'entrée de l'édifice. Il est salué à la porte par l'infirmier major. L'adjudant-chef également présent dans le couloir ne le salue pas. Témoin de la scène, il n'a pas bronché. Assurément, il aurait préféré que les reproches lui soient adressés, plutôt qu'à une horde sans encadrement, totalement dépaysée.
Des caporaux inquiets sortent en courant pour mettre de l'ordre dans les rangs. Ce sont eux qui assurent la série préliminaire d'examens : poids, mensurations, dentition, armature osseuse, recherche des signes apparents de malformation ou de traces d'opérations chirurgicales et grandes blessures. On ordonne aux hommes de se mettre à poil de nouveau. Ils opposent une certaine résistance cette fois-ci, à laquelle l'encadrement succombe finalement, tolérant qu'ils restent en slip. Ensuite, l'infirmier chef les introduit au fur et à mesure, par paquet de trois ou quatre, dans le bureau du toubib, qu'on entend du couloir ridiculiser sans distinction les malades imaginaires et les vrais. Dans l'antichambre, Tewfiq Baali soutient la conversation d'un grand géant blond qui lui vante les mérites du sport matinal.
«Une bonne forme physique, voila ce qu'il nous faut pour supporter l'armée, lui dit-il...
– Je doute fort que nous soyons tous animés du même enthousiasme, répond Tewfiq Baali, en orientant son pouce vers la porte, derrière laquelle se déroule les manifestations de violence du médecin.»
La file avance rapidement. Beaucoup plus rapidement que celle du réfectoire ! Un conscrit qui attend son tour devant Tewfiq Baali refait l'inventaire de sa pochette. Le compte est bon. Il secoue la tête de satisfaction, mais hausse les épaules tout de suite après, en remettant le dossier sous le bras. Dehors, les éléments de la compagnie ayant déjà passé la visite attendent, les rangs de nouveau dispersés. Plus aucun mégot n'est visible sur le sol, toutefois. Les hommes semblent s'adapter difficilement à la nouvelle situation. Adossés aux murs, assis sur les trottoirs, les yeux fixant le vague, ils attendent. Il faut attendre désormais...
Le gardien du château d'eau leur donne à boire. Ayant appris à l'université que l'arme absolue des temps modernes, c'est l'information, les conscrits le pressent de questions sur la caserne. Interloqués par la somme d'erreurs à ne pas commettre avec l'encadrement, ils ouvrent grands les yeux et la bouche, en mordillant leurs cigarettes, y trouvant quelque palliatif à leur impuissance...

«Alors, bébé, dit le médecin à Tewfiq Baali, après qu'il ait été introduit avec d'autres, déjà sortis ?...
– Alors ?... rien à signaler, docteur... a priori, je veux dire... c'est à vous de voir...
– A priori, hein ?... formulation intellectuelle inutile... mais c'est prodigieux !... voila au moins un appelé qui ne rejette pas l'armée !... bizarre... comment vous appelez-vous, dit le médecin qui écrit sur une fiche ?...
– Baali...
– Prénom ?...
– Tewfiq...
– Identifiez-vous en donnant toujours votre fonction !... élève officier un tel !... l'armée vous réussira à merveille, monsieur Baali...
– J'y compte bien, docteur... nous voila embarqué pour deux ans... alors, autant prendre les choses du bon côté...
– A la bonne heure !... et ça trouve le moyen de faire des commentaires... vous êtes sûr de vous en tirer à bon compte avant la fin ?...
– Pourquoi pas, docteur ?... vous êtes vous aussi sans doute passé par là...
– Pourquoi pas, hein ?... vous allez au-devant d'un tas d'ennuis, Mr Baali, dit le toubib en finissant rageusement d'écrire, et en apposant avec violence un cachet carré sur la fiche !... .
– Je ne comprends pas, docteur ?...
– Vous êtes en train de vous foutre de ma gueule !...
– Absolument pas, docteur, réagit avec sincérité le patient !...
– Cessez de m'appeler docteur, rugit le praticien !... dites, oui mon lieutenant !... non, mon lieutenant !... compris ?...
– Désolé, mon lieutenant... rien à vos épaules ne pouvait me faire deviner votre grade...
– Vous, je vous ai à l'œil !... vous avez des réponses à tout... qu'avez-vous fait comme études supérieures ?...
– Économie politique...
– La politique ne vous servira à rien ici !... et faites-moi le plaisir d'économiser votre salive tant que vous serez à l'armée !... allez, oust !... fichez-moi le camp !... cela ne vous empêche pas d'être déclaré bon pour le service armé !... aux suivants !»
L'espace d'un instant, les regards des deux hommes se croisent et celui de Tewfiq Baali soutient gaillardement celui du praticien. Il y décèle une fragilité mal cachée. Il était à deux doigts de lui dire :
«Mais pourquoi toute cette hostilité gratuite, toubib ?... je ne suis pas un ennemi... vous ne me faites pas peur... je ne vous ai rien demandé !... je vous emmerde !»
Une réplique pareille ne servirait qu'à faire empirer son cas, au moment où la clef de la «survie» à la caserne, pour ne pas dire la «réussite», il le sait que trop, c'est la discrétion. Il se contente de hocher la tête en signe de mécontentement avant de sortir. Contre toute attente, le médecin ne réagit plus. La cour de l'infirmerie est en ébullition maintenant. La rumeur a déjà couru sur le compte du clinicien forcené. Appelé de la classe K70X, il n'aurait pas réussi à ses examens. Retenu pas l'académie par «nécessité de service» (Entendre, par piston). Il serait natif de Lambesis, ami, dit-on, du directeur de l'académie, qui n'a, à contrario, rien pu faire pour arranger ses notes... Bref, les caporaux infirmiers, derniers gradés de la hiérarchie, ne font pas de cadeau dans ces cas-là. Ce sont eux qui vendent la mèche, avec vélocité !...
«C'est un simple soldat, dit l'un d'eux... vous avez le droit de ne pas le saluer...
– Attention, dit un autre... il peut leur invoquer la disposition du règlement du service dans l'armée qui dit que la fonction supprime le grade !...
– Oui, mais à grade égal, dans ce cas, fait remarquer un troisième.»
Tewfiq Baali s'est rendu compte combien cet homme avait agi en porte-parole d'une dimension occulte qui, un jour, a dû flatter son ego... Comme lui, des légions d'intermédiaires se croient délégués d'une parodie de pouvoir avec lequel ils s'arrogent le droit d'écraser de tout leur poids les faibles.
Tewfiq Baali pense présentement avoir fait une découverte déterminante qu'il ne manquerait pas de consigner dans son journal. Désormais, il chercherait à déceler chez les militaires ces signes trompeurs. Puis, prenant du recul par rapport à son jugement, il conclut ainsi :
«Décidément, on ne manque pas de spiritualité dans notre armée.»

La visite terminée, la compagnie est ramenée vers son point de départ. L'adjudant-chef fait rompre une dernière fois les rangs avec ces quelques mots réconfortants, et une moue indulgente :
«Hé, les bleus, ne vous faites pas de bile... on ne va pas vous manger... vous avez relâche jusqu'au lundi matin... amusez-vous bien !»
Pour la première fois depuis leur arrivée, les voila livrés à eux-mêmes. En bons enfants, ils dénichent le foyer des hommes de troupe, qu'ils dévalisent en un tournemain de toutes les boites de biscuits, tablettes de chocolat et autres amuse-gueule.
Les conscrits arrivés après la fermeture des bureaux n'ont pu entamer le rituel de la mise sous les drapeaux. Ce n'est que partie remise... Ils se mêlent aux uniformes. Embrassades, retrouvailles. L'ensemble forme sur la place de rapport une foule bigarrée, hagarde, désemparée. Des militaires de carrière se mêlent à la bleusaille en mouvement. Un peu pour prouver qu'ils ne sont pas les monstres qu'on dépeint dans le civil...
Tewfiq Baali part en reconnaissance dans la caserne, craignant toutefois de traverser des zones réservées où il se ferait remarquer prématurément par l'encadrement. Peu à peu, malgré l'étendue des lieux, il se rend compte que ses pas sont comptés et que ce nouvel univers à des frontières artificielles superposées, qui limitent terriblement son champ de vision. Des graffitis tracés sur les murs des latrines attirent son attention. Il se dit que depuis la nuit des temps les hommes ont eu besoin de laisser des traces de leur passage. Lui a trouvé depuis longtemps déjà une autre formule pour consacrer sa présence. Il en profite pour consigner en cachette quelques notes pour son journal. Il rencontre d'autres concitoyens. Même qu'ils sont assez nombreux. Ainsi supporte-t-il mieux sa chance douteuse. Décidément, tous les Lambésiens qu'il rencontre veulent former une chambrée compacte au 1er étage, capable de contrer les assauts de l'encadrement et des prétendus «mâles dominants» de ces nouveaux territoires «conquis de haut vol». Tewfiq Baali n'adhère pas à leurs projets précoces de «désertion» et de «demandes de permission». Il promet de les rejoindre, tout en sachant qu'il ne mettrait certainement pas à exécution cette promesse.

A 18h00, on sonne le rassemblement pour la distribution du couchage. Une seule couverture, très usagée, par élève, et pas de draps. Des conscrits râleurs tentent de subtiliser des surplus...
«Ne faites pas les gamins, leur dit le fourrier chef... c'est ça ou rien pour l'instant !»
Pour ajouter à leur dépaysement, le crépuscule qui arrive, accompagné de nuages noirs et menaçants, donne à l'atmosphère un cachet sinistre.

Au dîner, l'académie n'offre qu'une soupe de vermicelle tiède que les nouveaux venus avalent avec une fausse humilité. Plus tard, dans les chambres maintenant toutes habitées et animées, le malaise semble s'être dissipé. Les hommes emménagent comme ils peuvent et n'hésitent pas à déménager à l'appel d'un copain. La chambre où s'est installé Tewfiq Baali ne s'est pas encore stabilisée. Les premiers occupants sont tous partis, remplacés par d'autres inconnus. Les groupes discutent, se narrant les scènes piquantes de la journée, jusqu'à l'extinction des feux. Alors, le silence s'installe peu à peu. Les hommes font le point dans le noir sur leur nouvelle vie. Ils pensent à ce qu'ils ont laissé derrière eux et à ce qui les attend demain. Ils tentent de dormir, harassés de fatigue, malgré l'insomnie engendrée par la nouveauté, malgré la saleté et l'incongruité des lieux. Bientôt, leur sommeil n'est plus perturbé que par frénésie vorace des petites bestioles de la nuit.

JOURNAL/O1 Octobre 19..: (Rédigé en partie dans les latrines !).
– Il faut un temps pour accepter, un autre pour subir. J'ai beaucoup observé aujourd'hui mais je ne veux pas aller trop profondément dans mes pensées. Ai-je le droit de tenir ce journal à la caserne ? Fichtre, non ! Sans doute pas ! Sûrement pas !... J'ose le faire pourtant. Le tout est de savoir si j'aurai la force, le courage, la patience et le temps de continuer, jour après jour, jusqu'à la fin. Mon but n'est pas tant d'écrire sur l'armée ce qui me passe par la tête, mais de coucher sur le papier des situations vécues, d'exprimer des sentiments honnêtes. Je ne veux pas réfléchir maintenant au danger d'une telle entreprise. Seul l'avenir apportera une réponse à cette préoccupation. Après tout, on ne nous a pas demandé notre avis lorsqu'on nous a transmis les ordres d'appel. Nous avons tous été déclarés «bons pour le service armé». Tans pis si nous faisons des bêtises !
Voici transcrites quelques observations de cette journée:
– La caserne est comme une pièce de monnaie avec le côté face et le côté pile, exactement comme me l'avait imagée le sous-lieutenant rencontré durant la nuit du train. Difficile d'éviter le côté pile : saleté, odeurs fétides, remontrances.
– Le militaire de carrière a une attitude hostile même en temps de paix. Lorsqu'il est de service, je m'entends. Car lorsqu'il décroche, ça peut être un bougre comme les autres, le plus souvent fragile. Les actifs n'ont pas manqué de nous mettre à l'aise après la fin de travail.
– Même ici, le relent des passe-droits est persistant, alors que l'uniforme est le même et est fait justement pour gommer les différences...
– Je suis finalement rentré dans une des dépendances de Pharaon. Sa présence est ressentie avec acuité, même s'il trône à cinq cent kilomètres d'ici...
– Ici, beaucoup de sous-officiers originaires de Chetaïbi, Cap Rosa, Madaure, Youkous. Pourquoi ?...
– La caserne est comme une usine. Mais ses mécanismes sont des hommes. Gare alors aux mécanismes qui flanchent !
– Fiiuuu !... Aujourd'hui, j'ai rencontré un médecin réserviste plus royaliste que le roi !...
– L'ordre serré est le symbole même de la soumission. On s'acharne à vous répéter en permanence que vous ne savez pas marcher. En réalité, le terrain qu'on vous demande d'emprunter et de suivre est déjà balisé. C'est pour le prendre que vous êtes ici .Vous ne savez pas forcément où il vous mènera. C'est là, je crois, la véritable solitude du soldat.
– On nous a fait attendre pour le déjeuner. J'imagine que c'était délibéré. Un militaire a besoin d'avoir constamment faim pour être mieux dressé. C'est animal, mais c'est efficace !...
– J'avoue que la résidence en dortoir m'indispose. C'est vrai que je n'aime pas les mauvaises odeurs. Je ne répugne pas pour autant à vivre en communauté, mais le groupe m'a toujours fait montrer du doigt l'hypocrisie, le parti pris et l'intolérance.
– Harcèlement : voila l'attitude permanente de l'encadrement.
– L'armée sait pertinemment que nous ne sommes pas venus ici avec plaisir. Elle ne cache pas qu'il s'agit d'un type particulier de punition, même si elle l'enrobe comme un bonbon lyonnais, en disant qu'il s'agit d'un devoir national... J'ai une autre et haute idée du devoir national : appliquer la justice, construire le pays, ouvrir des routes, alphabétiser les populations. On a confié le tracé de la Transsaharienne et le reboisement aux militaires. Voila une bonne chose. Pourvu que les gigantesques moyens mis à la disposition de l'armée ne soient pas détournés, mal utilisés, gaspillés.
– Maintenant que je suis devenu un soldat, tout peut m'arriver, démultiplié à la puissance «n». Comme être humain pris au piège de l'armée et comme militaire aux ordres. Je ne dispose donc plus de ma personne. C'est vrai que réfléchir ne sert plus à grand-chose ici. Le but recherché par l'armée est justement que le soldat ne se fatigue pas trop les méninges. Pour se faire, il doit avoir constamment faim et être consigné en permanence, afin d'être conditionné pour n'attendre avec impatience que son repas, sa solde et sa prochaine permission.
– Le militaire de carrière donne l'impression d'avoir toujours le dernier mot. Il ne tergiverse jamais lorsqu'il donne des ordres, même s'ils sont mauvais. Il est imbu de sa personne. Il ne sait pas s'arrêter lorsqu'il vous avilit et vous punit.
– Je me sens une autre personne dans mon uniforme. Un peu plus viril, sans doute. Est-ce une question de couleur ou de lieu ? Plutôt d'isolement, me semble-t-il.
– Les militaires sont des gens le plus souvent cloîtrés. C'est un emprisonnement comme un autre. Élément important de la psychologie de groupe. Je développerais ce point ultérieurement.
– Le militaire agit avec force en permanence. On lui apprend à le faire. On légitime sans cesse ses actions. On laisse le plus souvent ses crimes impunis. J'ai su que certains actifs sont des «Wanted» dans le civil. En pénétrant dans l'enceinte d'une caserne, c'est comme s'ils avaient changé de pays, obtenu une immunité qui échappe au code pénal.
– Dans cet uniforme, je sens que je suis dans de «mauvais draps», non pas que la qualité du tissu des treillis soit mauvaise, mais parce que je n'ai pas choisi ces habits, et que sous leur couleur continue malheureusement jusqu'à maintenant de se perpétrer sur toute la planète, et au nom du «soldat inconnu», les pires crimes et atrocités qui soient.-

[1]Saint Coran.
[2]Engage-toi tôt, tu sortiras tôt...
[3]Fou, sourd, muet, Rouge de l'œil, Noir...
[4]Accent de l'extrême Est.
[5]Gloire à Dieu.

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Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 19:05

«Je viendrais te rendre visite dimanche prochain, lui dit Nafyssa Azali...
– Tu sais... c'est un milieu terriblement masculin, répond Tewfiq Baali...
– C'est pourquoi il exerce sur nous autres femmes une irrésistible fascination... et puis, crois-tu que je puisse me contenter de ce seul petit moment agréable passé ensemble ?...
– Ne viens pas... j'ai... je promets de t'écrire de là-bas... deux mois passeront vite.»
La jeune femme se renfrogne. Elle cesse de jouer avec les poils de la poitrine de son compagnon, tout nu sous les draps. Un malaise est en train de s'installer entre eux. Elle se met brusquement à califourchon sur lui pour se rapprocher d'un paquet de cigarettes posé sur la commode. Elle en allume une, qu'elle lui tend avec une tendresse attristée, puis elle en tire une autre pour elle-même. Elle revient vite à la rescousse, tout en restant dans la même position :
«Tu sais, Tewfiq... les médecins ne font pas de miracles mais ils ont des trucs pour mettre hors de combat les jeunes recrues... si tu crois que ça en vaut la peine, on pourrait envisager la question...
– Fichtre, Nafyssa !... je ne sais pas jouer la comédie... ce n'est pas à la caserne qu'on se fait dispenser mais bien avant, bien plus haut.»
Elle enlève avec agacement des débris de tabac de ses lèvres, en évitant son regard. Lui-même fait la même chose. Puis, subitement, elle éclate en sanglot. Sa tête s'effondre vers sa poitrine. Sa cigarette, inutile, se mouille de larmes et tremble entre ses doigts.
«Est ce... que... tu me com... prends, parvient-elle à hoqueter ?... je ne l'ai... me plus... c'est fi... ni...
– Sois sage, lui murmure-t-il doucement à l'oreille... attends le reflux de la marée... j'ai besoin de faire le point.»
Elle se dégage à gauche et ne l'écoute plus, prise d'une sorte de crise de nerfs typiquement féminine. Il pose sa cigarette sur le cendrier, se glisse au fond du matelas et comprime le duvet du traversin sur ses oreilles pour ne pas entendre la plainte.
«Non, arrêtons les frais une fois pour toute, se dit-il... plus d'emprise passionnelle... et d'autres renoncements encore.»
Il la sent s'éloigner doucement de lui et sortir furtivement de la chambre. Il se redresse sur l'oreiller, reprend la cigarette et réfléchit à l'issue honorable qu'il doit trouver pour se sortir de cette embarrassante situation. Il avait pourtant résolu de ne pas aller la voir après son retour de Metropolis. Il a fallu qu'ils se rencontrent incidemment chez le poissonnier. C'est directement chez elle qu'ils sont allés, chacun de son côté toutefois, pour n'éveiller aucun soupçon sur leur liaison. Des précautions que lui, du moins, croit nécessaires, car cette doctoresse éduquée à l'européenne agit sans absolument tenir compte du «qu'en dira-t-on». Évidemment, les actes interdits que l'on fait en cachette amplifient le désir. Il ne peut nier que, vu sous cet angle, il la désire. C'est fou combien cette femme l'attire physiquement !
C'était au lycée qu'elle était éperdument tombée amoureuse de lui. Il ne s'en rendit compte que bien plus tard. Il y avait une différence de trois années de scolarité entre eux. Un jour, il était allé à l'hôpital soigner une vilaine blessure au genou contractée lors d'un match de football. Elle était de garde aux urgences. Elle proposa de le raccompagner en voiture. C'est chez elle qu'elle s'était dirigée, prétextant lui montrer des photographies du temps du lycée. C'est ainsi qu'elle «avait lui avait mis le grappin», comme on dit, sans calculer les inconvénients et les risques inhérents à sa situation de femme mariée. Son époux, diplomate et volage, était absent en permanence. Ils avaient fait un mariage de raison, arrangé par les parents, dans le cadre des subtilités d'alliance de la nomenklatura. En fait, elle n'aimait pas son mari, dont elle était tombée enceinte par mégarde et elle n'avait pas voulu le rejoindre au Mexique, où il venait d'être affecté. Elle refusait d'assister, impuissante, à ses frasques. En fait, lui n'avait besoin de sa présence que pour sauvegarder les apparences.
Dans l'esprit de Tewfiq Baali, cette situation est sans issue, dès lors qu'un enfant est sur le point de naître, et a besoin, lorsqu'il ouvre les yeux sur le monde, d'avoir près de lui mère et père. Il est possible que des époux ne s'entendent pas et se séparent, mais ce sont toujours les enfants qui en pâtissent en fin de parcours. Il est vrai aussi qu'ils peuvent faire l'objet de chantage de la part d'une des parties qui y a intérêt. Dans ce cas, c'est le bonheur de leur progéniture qui compte avant tout, et le sacrifice de la partie qui perd au décompte est d'une beauté sans pareille.
Nafyssa Azali revient quelques minutes plus tard avec un plateau, de nouveau souriante. Elle s'est débarbouillée. Son humeur a changé. Elle lui verse du café et le regarde boire, à rapides gorgées. Elle redoute subitement cette façon de boire car elle sait qu'elle précède toujours ses départs.
«Tu n'as pas vu ma montre, dit-il fort mal à-propos ?...
– Déjà, sursaute-t-elle ?...
– Oui, Nafyssa... j'ai encore un tas de détails à régler, tu sais.»
Il pose sa tasse et se met à lui caresser les cheveux, en se les nouant entre les doigts. Elle reste silencieuse, charmée, mais la mine résignée. Ses jambes croisées sur le matelas découvrent exagérément son nombril, entre les fentes de son peignoir. Elle ne le fait pas exprès. C'est sa manière d'être. Ce qui compte pour elle, c'est l'instant présent. Après un long soupir, son compagnon écrase sa deuxième cigarette à demi consumée, et se dégage résolument des draps.
«Non, dit-elle, en une pathétique supplication... reste encore un peu.»
Elle se cramponne à son cou et ne veut plus le lâcher, sourde, aveugle, femme. A une fenêtre, les volets claquent. Un orage semble se préparer. Des lèvres humides cherchent les siennes. Il veut résister mais finit par réagir avec des pulsions de mâle. La cadence du train résonne encore dans sa tête.

Que ne se rappelle-t-il ?...

Il avait à peine seize ans. Son entourage ne manquait pas de murmurer qu'il était beau et studieux. L'année scolaire s'achevait par le bal de fin d'année du lycée. Un jour déterminant dans sa vie. On avait décoré le réfectoire de l'internat de guirlandes luminescentes. Le proviseur venait de terminer la lecture de la liste des lauréats. Tewfiq Baali sursauta. Le nom de Fouzya Dorbani venait d'être cité. Elle avait décroché son baccalauréat avec la mention «Très bien».
L'orchestre et la chorale du prestigieux établissement d'enseignement secondaire répétaient derrière le rideau un air andalou. Les filles avaient mis leurs plus belles robes. A défaut des blazers écussonnés de cérémonie des pays anglo-saxons, les garçons avaient sorti toute leur artillerie de séducteurs...
Il faisait une chaleur étouffante à l'intérieur de la salle. Aux premiers bancs étaient assis les enseignants, des parents de lauréats et des personnalités invitées de la ville. Derrière, les élèves des deux sexes restaient séparés, en groupes compacts, sages et raisonnables. Enfin, en apparence, seulement. Car un sang fougueux bouillonnait dans leurs veines... Ils avaient hâte de se défouler! Tewfiq Baali n'était pas là essentiellement pour s'amuser. Certes, il était plein d'admiration pour ces aînés tout auréolés par la réussite. Il n'avait passé aucun examen déterminant cette année-là, mais il se sentait leur égal, parfaitement capable d'atteindre leurs performances. Il était résolu de les rejoindre à l'université dès la prochaine année scolaire, en se présentant comme candidat libre aux épreuves du baccalauréat ! En réalité, sa présence là-bas ce jour-là n'avait qu'une seule raison : Fouzya Dorbani, son adorable voisine...
A un moment, le rideau se leva et l'orchestre entama un air de bienvenue, avant de propager une fougueuse musique adolescente. Et, à mesure que la fête avançait, les groupes se défaisaient et se mélangeaient, les regards étaient plus brillants, les mines moins timides.
Fouzya Dorbani était une rouquine superbe. Très belle physiquement, et très intelligente. Au début, Tewfiq Baali n'était pas, à proprement parler, amoureux d'elle. Il admirait surtout son intelligence, sa culture et son éducation. Elle était pétillante de vie et de sensualité, avec un naturel rare. Il était à des années-lumière de penser qu'elle pouvait s'intéresser à lui, le garçon silencieux et effacé, à deux cycles académiques derrière elle. Elle avait juste son âge. Surdouée, elle avait eu la chance d'attirer l'attention de pédagogues qui ont pris en charge sa scolarité, lui permettant ainsi de brûler les étapes. N'importe qui au lycée pouvait tomber amoureux d'elle, sauf lui. Certes, elle le subjuguait mais c'était, initialement, sur un plan intellectuel seulement. Pour être amoureux d'elle, lui aussi devait brûler les étapes...
Pourtant, pendant toutes ces années du lycée, il sentait souvent le tendre regard de Fouzya Dorbani peser sur lui, dans la cour de recréation, dans les salles de permanence, dans le réfectoire du pensionnat, dans la rue. Et une fois, dans un rêve. Elle était son institutrice, penchée vers lui, curieuse, pour lire ce qu'il avait écrit sur sa feuille de rédaction. Elle se rendit compte que le stylo de l’élève butait, à la recherche d'une formulation particulière. Elle le prit, lut et ajouta à la suite :
«Essoufflements.»
Puis elle lui dit, sur un ton d'explication :
«La vie est un gâchis d'essoufflements.»
Depuis lors, Fouzya Dorbani décela dans le regard de Tewfiq Baali autre chose que de l'impassibilité. Et le peu qu'elle devinât fut pour lui, à la fois, le début d'un long émerveillement et d'une coriace résolution. Il avait décidé de se hisser à des niveaux supérieurs, de laisser choir les rivaux derrière lui dans le brouillard provoqué par le souffle de la vitesse d'un météore de la compétition scolaire.
Le visage de Fouzya Dorbani l'accompagnait dans le noir de la nuit, à son réveil, au coin de chaque rue. Il sursautait à ces occasions. Elle aussi, semble-t-il, car chacune de ces rencontres était un événement d'une densité et d'une sensualité inouïes, à l'évidence trop fortes pour le rythme du cœur humain de ces jeunes gens à l'âme très sensible. Ni elle, ni lui ne se résoudrait pendant longtemps encore à rompre le charme de cette muette liaison.
Un projet se mit à mûrir dans sa tête. Avec une volonté surhumaine, il s'attellerait à étudier simultanément les programmes de Première et de Terminale. Son prof de français avait bien dit une fois, devant toute la classe, que ses rédactions littéraires, notamment, étaient talentueuses et qu'il était en avance sur ses camarades. Pendant que les autres seraient en cours de récréation, il resterait dans la salle, ouvrirait ses livres et apprendrait. Ni le proviseur, ni les enseignants ne devaient se douter qu'il se préparait à une telle entreprise. Il s'inscrirait à Metropolis, à l'adresse de son oncle Mehdi, afin de n'éveiller aucun soupçon. L'événement devrait être une surprise totale pour tout le monde. Il veillerait constamment tard dans la nuit. Il continuerait ainsi jusqu'à l'accomplissement de son objectif.

La fête battait son plein maintenant. Les plus audacieux des garçons s'élançaient sur la piste de danse. Les filles applaudissaient, à défaut de les rejoindre. Tewfiq Baali était assis tout à l'arrière, les jambes croisées, les bras relevés vers la nuque, les bancs autour de lui désertés par les élèves. Il savait où était assise Fouzya Dorbani, après avoir reçu son prix des mains du maire. Il songeait à se rapprocher d'elle, et, à la faveur du bruit, de l'état second de l'entourage, il lui tendrait la main pour la féliciter. Après tout, n'était-elle pas d'abord sa voisine ? Son adorable voisine... Et elle allait quitter leur fragile proximité. Peut-être à tout jamais ! Il se devait d'agir, coûte que coûte. Mais comment ?
Petit à petit, les spectateurs formèrent un écran devant lui. Il ne la vit pas se lever, contourner la scène et venir s'asseoir derrière lui. Il sentit une présence mais ne tourna pas la tête. Il frissonna, malgré la chaleur qu'il faisait. D'une manière ou d'une autre, le rêve qui alimentait son ambition allait certainement se cristalliser avec le départ de Fouzya. Ne valait-il pas mieux qu'il parte maintenant afin de garder intacte la belle image qu'il a d'elle. Car désormais, elle allait être aimée, entourée, adulée, par les jeunes garçons d'une ville universitaire. Il y a trois endroits où elle irait : Metropolis, Falcon ou Persepolis. A moins que ses parents aient les moyens de l'envoyer à l'étranger. Fayçal, le frère de Fouzya, son ami et camarade de classe, lui avait parlé de la Suisse où elle projetait d'aller; où lui-même avait vécu dans sa prime enfance. Qu'importe, il la rejoindrait là-bas, après le baccalauréat. Mais en attendant, combien le lycée serait vide sans elle ! Elle serait partie pour d'autres horizons, le laissant seul, comme qu'il ne l'a jamais été.
Une odeur de lavande fraîche lui parvient de derrière. Un parfum qu'il reconnaîtrait entre mille ! Ses épaules se raidirent. Il relâcha ses mains le long de son corps et son cœur se mit à battre à grands coups. Il sentit sa proximité avant même d'apercevoir son visage. Alors, elle parla doucement, timidement :
«Je viens te faire mes adieux, lui dit-elle, avec une voix sourde, s'apprêtant comme à pleurer»
Il sursauta, mais continua à regarder droit devant lui. Après un moment, le temps que son rythme cardiaque redevienne à peu près normal, il dit, en baissant la tête, dans un murmure presque éteint :
«Tout à une fin...
– Non, ne dis pas ça, répondit-elle avec détermination... pour moi, c'est un commencement.»
Il mit plusieurs secondes à essayer de trouver le lien mystique entre les mots du rêve et ceux de la réalité. Il renonça. Car une main lui effleura l'avant-bras, au-dessous de la chemisette. Une main d'une douceur infinie. Elle ajouta :
«Je m'inscris à la faculté de médecine de Persepolis... je te donne rendez-vous... c'est un rendez-vous ouvert.»
Il se tourna vers elle et la regarda avec des yeux exorbités qui mettent à nu toute son impuissance, sa fragilité, sa sensibilité, sa tristesse, sa timidité. Elle baissa les siens, se leva et s'enfuit en courant vers la sortie. Il n'oubliera jamais la sensation de sa main sur sa peau, qui restera présente pendant tous les jours, les semaines, les mois et les années qui suivirent. Il l'accompagna du regard. Elle continuait de courir de plus en plus vite à travers la cour du lycée. Ses tresses rousses balançaient de gauche à droite. Sa robe bleu clair flottait au vent. Et elle disparut derrière une colonne du préau.
Alors, il prit la décision de la rejoindre. Mais en se hissant d'abord à des niveaux supérieurs. Ce qu'il fit résolument dès la rentrée scolaire suivante. Parfois même, l'aube le surprenait à triturer des sujets de philosophie. Cinq ans ont passé depuis. Mais ce jour du bal restera pour lui un moment inoubliable. Le point de départ d'une quête fantastique.

Un quart d'heure plus tard, Tewfiq Baali ressort discrètement de l'appartement de Nafyssa Azali. Il fait nuit. Dehors, il n'y a pas âme qui vive. L'air froid du soir le fait frissonner. Il remonte le col de sa veste et s'engage dans la Grande Rue.
Un léger vent fait tournoyer à ras de sol des bouts de papier et des feuilles mortes, tandis qu'un grondement lointain se rapproche. Il accélère le pas. On l'attend pour le dîner à la maison. Il y pressent la mise en scène excessive qui fête le retour de l'enfant prodige. Il imagine déjà le discours moralisateur et prometteur de son père.
«J'ai appris à garder patience avec tout le monde, sauf avec lui, se dit-il... pourquoi, mon Dieu, cette si cruelle désespérance ?»
Une immense lassitude pèse subitement sur ses épaules. Toute sa vie lui parait s'être déroulée dans une grande prison aux verrous dérobés. L'école, le lycée, Metropolis. Chemins tracés d'avance, sans répit. Une enfance confisquée dès les premières palpitations.
Il se sent désemparé, et, tour à tour, honteux. Ses chaussures chassent sur le sol des cailloux invisibles.
«Des ragots, se dit-il... rien que des ragots... ça n'est qu'un trou noir qu'il va falloir traverser sans encombre... cet univers ne se raconte pas... il se vit, point à la ligne.»
Le ciel se lézarde d'éclairs, qui précèdent des grondements de plus en plus proches. De grosses gouttes d'eau se mettent à tomber. Il hâte son allure, et bientôt, il se surprend à courir. Une pluie drue, nourricière s'abat sur la ville. Le sol, assoiffé, qui la languissait, la boit toute et laisse se dégager la délicieuse odeur d'humus mouillé qu’il affectionne.
Il arrive près de chez lui et se met à l'abri sous le balcon de la maison des Dorbani pour reprendre son souffle. L'eau dégouline de ses cheveux sur son visage. Ses habits se sont trempés. Ses narines frémissent au contact de l'air frais chargé des senteurs de la terre. Il ressent une espèce de vertige et se met à rire doucement. Les effets de l'ondée lui font du bien après le remords de l'adultère. De l'autre côté de la rue, toutes les lumières de leur maison sont allumées. La lanterne du perron balance dans tous les sens. L'orage s'éloigne peu à peu. Tewfiq Baali traverse lentement la chaussée, parsemée de flaques d'eau luisantes, et pénètre sans bruit dans l'appartement. Des bribes de voix lui parviennent de la salle à manger. Il s'y dirige, puis se ravise à la dernière seconde, et continue vers la salle de bain. Son passage à l'entrebâillement de la porte aussi furtif soit-il, n'échappe pas au regard alerte de son père, qui l'interpelle :
«Où étais-tu passé ?... ça fait une demi-heure qu'on t'attend !...
– Ça va, je me lave les mains et j'arrive, crie-t-il, agacé !»
Cette attitude inquisitoriale de son père le ramène quelques années en arrière, lorsqu'il devait justifier chaque instant de son emploi du temps. Il se dit :
«Décidément, rien ici me concernant ne semble avoir changé.»
Il s'inspecte le visage pour y déceler quelque trace de rouge à lèvres. Il ne trouve rien. Sa peau trahit cependant un subtil mais coriace parfum de femme...

Le dîner est riche et varié. Abdelkrim Baali a invité son beau-frère, deux de ses amis, en plus des cousins et cousines de son fils. L'événement a été décidé à l'insu de ce dernier, pour fêter sa réussite universitaire. Celle du bac avait été marquée par un mémorable méchoui au Col du Telmet, il y a quatre ans. Cette fois-ci, le temps semble vouloir faire défaut. A ces occasions, le seul être que Tewfiq Baali aurait aimé voir est Fouzya Dorbani. Il est sûr qu'elle sait. Pour le bac, son frère a dû l'informer. Sa mère a parlé à la sienne, de balcon à balcon. Du reste, dans ces quartiers des villes de l'intérieur, tout finit par s'apprendre. Les bonnes choses et les potins. Il patientera. Les voies du Seigneur sont impénétrables...
La conversation prend d'emblée une tournure quasi militaire. Conseils d'anciens baroudeurs à nouvelles recrues. Carrières dans l'armée pour universitaires ambitieux. Épisodes de la Seconde Guerre Mondiale, de la Guerre d'Indochine et de la Guerre de Libération Nationale.
Tewfiq Baali résiste longtemps à l'envie d'intercaler ses théories persuasives sur la question. Il se contente d'écouter les orateurs, et d'observer à la dérobée les cousines, perdues de vue depuis une éternité. Elles ont grandi et appris à se tenir droites à table. Les représentants de la lignée se préoccupent de leur avenir et prennent soin de leur trouver le parti approprié...
«C'est curieux, se dit-il... tout à l'air combiné pour que je n'oublie pas que j'ai de charmantes cousines... et elles le sont, c'est indéniable.»
Baya Baali apporte à la fin du repas une énorme tarte de son alchimie culinaire, qu'elle pose avec fierté sur la table, sous le regard admirateur et gourmand des convives. Elle essaye de s'éclipser comme à l'accoutumée mais son mari la retient par le nœud de son tablier. Visiblement, il s'apprête à dire quelque chose d'important.
«Alors fiston, on n'a pas encore fait dans ses culottes ?...
– Presque, réplique Tewfiq Baali, en accusant avec tact la boutade, tout en jetant un regard circulaire furtif vers les invités.»
Immense fou rire autour de la table. Les cousines auraient voulu voir la terre s'ouvrir et se refermer sur elles. N'y tenant plus, elles s'enfuient à la queue leu leu vers la cuisine. Baya Baali sourit timidement. D'aucun ne sait combien elle tremble pour son fils aîné, bien qu'il soit chahuté avec tendresse. Elle seule mesure combien il n'eut pas de répit dans sa jeunesse, comme envoûté par un objectif saisissant de pugnacité et de témérité.
«... il ne faut pas avoir d'appréhension, poursuit le père, d'un ton réconfortant... tu nous reviendras sain et sauf...
– Ouais, approuve le fils... c'est une période à passer sans se poser trop de questions...
– Si... le petit bout de sa mère continuera de se poser des questions... heum... c'est comme ça que tu continues de l'appeler, n'est-ce pas, Baya ?...
– Voyons, murmure-t-elle à l'oreille de son mari... tu ne vois pas que tu es en train de le mettre en colère?...
– Tu ne feras que t'interroger sans cesse, continue sur sa lancée son paternel, incrédule... cela veut dire que l'armée commencera à grignoter sur ton édifice éducatif... tu vas vivre, manger, dormir avec des hommes qui peuvent être braves ou pas étranglés pour un sou par les scrupules... quel comportement comptes-tu adopter alors?...
– Aucune attitude préfabriquée, répond son aîné, se rendant compte trop tard du piège de la question.»
Abdelkrim Baali se tourne vers Larib, son ami intime, un ancien d'Indochine, en laissant retomber ses bras d'un air faussement outré.
«Tu te rends compte, Tahar... il ne sait pas qu'un comportement, justement, ça se fabrique dans l'armée... précisément, la première erreur à ne pas commettre est de vouloir montrer qu'on est pas comme les autres, qu'on sort du lot, ajoute-t-il le plus sérieusement du monde...
– Ça n'est pas le bagne, tout de même, affirme tranquillement l'appelé du contingent...
– Pire... au bagne, au moins, tu as des repères... c'est la loi du plus fort... dans l'armée, malgré l'ordre, la discipline, et les règlements, il y a d'autres règles de jeu sournoises... explique-lui, Tahar.»
Le vieux Larib approuve simplement de la tête, pour appuyer les propos de son ancien compagnon d'armes. Le conscrit se rend compte combien, parfois, le silence produit meilleur effet que le plus persuasif des exposés. Le père continue son discours, qui prend peu à peu une tournure vaguement ésotérique :
«... car dans l'armée, ce n'est pas forcément le plus intelligent, et a fortiori le plus gradé qui s'en sortent... ce n'est même pas le plus fort, vois-tu... c'est le gros malin qui comprend très vite que l'armée est comme une machine et qu'il ne faut jamais lui tenir tête...
– Je n'ai pas cette intention, tranquillise-toi...
– Voila qui est mieux... tu sais, lorsque j'avais ton âge, on faisait la guerre pour de vrai... et des milliers d'hommes mourraient, sans idéal propre, simplement parce qu'on les envoyait au trépas... l'armée, pourtant, est une école exaltante, irremplaçable, incontournable pour un jeune homme comme toi qui vient de terminer ses études supérieures... crois-moi, je ne suis ni en train de te la faire dégoûter, ni de la glorifier... moi, je sais que si je n'avais pas épousé ta mère, j'aurai sans doute gardé l'uniforme...
– Il n'est pas dans mes projets de garder le mien outre mesure... je ne suis ni un objecteur de conscience intraitable ni un pacifiste naïf... mais de là à être un militariste convaincu...
– Attends... laisse-moi t'expliquer... il faut être un conscrit modèle pour prétendre faire une période normale... et puis, il n'y a pas de perspectives préétablies dans l'armée... tout dépend des caprices des chefs de guerre, des argentiers, des armuriers et des puissants de ce monde... tout peut péricliter d'un moment à l'autre... ne donne pas l'impression de tout connaître, de prévoir les événements... dans l'armée, on exécute les événements... c'est à cela que les supérieurs reconnaissent un bon soldat...
– C'est trop compliqué tout ça, père... je peux t'assurer que je ferais tout pour passer inaperçu...
– Un intellectuel, politologue !... foutu !... le préjugé est pris en compte d'avance à la caserne... ce que je veux t'expliquer... ne nage pas trop en surface, mon fils... n'essaye pas d'être trop brillant... c'est comme ça qu'on est écrasé par l'impitoyable indifférence de la machine militaire... un soldat ne rêve pas... il doit penser à survivre, en acceptant l'idée de la mort comme la conséquence essentielle de son statut type...
– Tu me vois déjà aux premières lignes, réussit à placer son aîné...
– Avec le ton que tu te payes, il n'y a pas des kilomètres, renchérit gaillardement le géniteur !»
Dès le début de la discussion, Tewfiq Baali savait où voulait en venir son papa. Tout l'auditoire s'en aperçoit, du reste. Le scénario consistait justement à susciter une certaine réaction chez le fiston afin de le mettre en garde contre les traîtres périls de la vie, pour consécutivement en déduire que l'armée n'en est pas des moindres.
La conversation se prolonge, mais ce n'est finalement qu'un long monologue du maître de maison. Les cousins, médusés, n'y comprenant que dal, s'éclipsent un à un. Mr Baali père continue, avec de grands gestes et des tournures de phrases très moralisatrices, d'élaborer le code de conduite que doit adopter toute nouvelle recrue. Il prédit à son garçon de s'en sortir au bout du compte, pourvu que son instinct de conservation prenne le dessus sur sa désinvolture apparente...
«... Tu tisseras des liens solides avec des camarades que tu croiras valeureux, alors qu'ils ne sont pas étranglés pour un sou par les scrupules... dans ta petite tête recherchant la bravoure, ces liens te paraîtront indéfectibles... c'est une saine attitude chez quelqu’un issu de notre sang et qui a reçu notre éducation, mais n'intercède jamais publiquement en leur faveur... dis-toi que, dans les rangs, tu n'es qu'une punaise qu'on peut écraser sans remords... dans les casernes, tu t'en apercevras, on en écrase à chaque instant... il n'est pas exclu que des bouleversements profonds affectent la vie publique dans notre pays ou à l'échelle de la planète... sache que pour un soldat, cela revient au même... il continuera d'obéir à des chefs qui, à leur tour, obéiront aux leurs, et ainsi de suite... ne discute jamais les ordres d'un gradé... qui plus est devant la troupe... et ne permets en aucun cas à tes subordonnés de discuter les tiens...
– Hé, tu me situes déjà à un rang dans la hiérarchie, intervient Tewfiq Baali, qui éprouve une envie irrésistible de fumer...
– Pourquoi, s'étonne le père, éberlué ?... n'es-tu pas destiné à devenir officier après l'instruction ?... tu es un universitaire, donc admissible d'office...
– Si je ne fais pas trop de bévues... ou du moins, comme on dit, si je parviens à cultiver la fameuse bosse de l'armée...
– Ha, ha, ha !... des bêtises, tu en feras... personne ne te laissera jouer au militaire parfait... il y a, somme toute, des militaires qui réussissent, mine de rien, à sauvegarder les apparences...
– Mine de rien, approuve l'aîné, en continuant de bailler sans cesse depuis un moment...
– Bravo, conclut le maître de maison, enfin persuadé d'avoir fait passer son message !»
C'est l'instant que choisit Baya Baali pour arracher son fils de l'emprise envahissante de son mari. Depuis un moment, elle suppliait ce dernier avec les yeux de cesser de le malmener. Après son retour de Metropolis, elle n'est pas restée cinq minutes pleines avec son premier. Elle se fait du souci au sujet de son état de santé. D'où lui viennent cette extrême maigreur, cette tristesse et cette insaisissable fuite du regard ?
«Il doit se reposer avant la rude journée qui l'attend demain, finit-elle par lâcher à voix basse à l'oreille de son époux, qui approuve en fin de compte de la tête.»
Tewfiq Baali prend congé des invités sans protocoles. Sa mère le suit dans sa chambre. La pièce est bien rangée et propre. C'est la plus petite chambre de la maison mais il la préfère aux autres car il peut s'y isoler pour écrire. Sa maman aime à la rendre coquette. Les gros cartons contenant ses livres et ses notes de cours ont été déballés par elle, le tout rangé sur les étagères et dans les tiroirs du bureau, en attendant qu’il y opère à un tri à son retour. Trésors et broutilles pêle-mêle, qu'il avait accumulé pendant quatre ans dans sa garçonnière, avant de les faire acheminer sur Lambesis par train de marchandises la quinzaine d'avant. Pas même les tickets de cinémathèque n'ont été jetés, sur lesquels il marquait au verso les dates des séances, les titres des films et les noms des metteurs en scène...
Tandis que sa mère s'affaire autour de lui, Tewfiq Baali pense qu'il est devenu distant avec elle. Pourtant, malgré les amours éphémères, elle reste l'être qu'il a de plus cher au monde.
«Elle ne demande jamais rien, songe-t-il avec affection... faite seulement pour abattre les besognes en silence.»
Madame Baali prend une petite valise vide et l'ouvre. Elle l'interroge du regard, pour qu'il dise ce qu'il veut prendre avec lui, à l'occasion de ces nouvelles séparations. Il sourit :
«Non, mère... je ne prendrais que mon sac de toilette...
– Je t'ai préparé des gâteaux... ceux que tu aimes... pour le petit-déjeuner...
– Tu n'aurais pas dû... c'est inutile... heu, je veux dire... tu comprends, je n'aurai besoin de rien là-bas...
– Si, j'insiste... tu les prendras avec toi... c'est léger et pas encombrant... tu les partageras avec tes camarades.»
Le parfum de Nafyssa Azali a vite fait d'envahir la chambre. Mme Baali fait mine de ressortir, pour le libérer de l'embarras qu'accusent ses traits.
«A quelle heure veux-tu que je te réveille, dit-elle en tournant le dos ?...
– Ce n'est pas la peine, mère... je réglerais la sonnerie du réveil...
– Bonne nuit, alors... ne veille pas trop pour être en forme demain.»
Lorsque Baya Baali part, il bondit sur le paquet de cigarettes et en allume une. Il en aspire une longue bouffée avant de la poser sur le cendrier. En se déshabillant, il repense à la soirée.
«Moi à ton âge... de notre temps... »
Formules qui démontrent l'incapacité, le refus de son père de voir le monde dans son évolution réelle. Il se défend pourtant de mésestimer l'expérience des anciens. Ceux de la génération d'avant ont combattu l’occupant pendant les meilleures années de leur jeunesse, pour des lendemains moins obscurs. Ont-ils réussi ? Du moins, ils y croient dur comme fer, avec une naïveté qui souvent va de pair avec la fougue révolutionnaire...
Tewfiq Baali reprend la cigarette, éteint la lumière et s'allonge. La liberté, l'assurance avec lesquelles il juge les hommes lui rappelle une loi obsolète de métaphysique selon laquelle deux individus se déplaçant parallèlement ensemble dans une même direction sont censés percevoir identiquement l'écoulement du temps. Idée mise en pièces plus tard par le rationalisme scientifique.
A Metropolis, il avait vécu dans un milieu de tolérance poussé à l'extrême. Il avait appris à laisser parfois les choses couler d'elles-mêmes. A ne point s'attacher à une idée fixe et moralement supérieure. Combien, au lycée, il lui a été aisé de collectionner les déceptions, avec l'obstination anachronique chère à Proust. De printemps en printemps, la découverte d'une nouvelle passion, l'enterrement sans cesse reporté d'une autre, et pendant longtemps, une confusion théâtrale de sentiments. Une sorte d'onanisme brutal, rapide d'ébullition, facile de correction, instable et orgueilleux.
Il fixe, dans l'obscurité de sa chambre une ouverture d'où viendrait soudainement une silhouette crever la nuit de ses yeux. Il sait que contre l'apparition de cette image il ne peut rien. Son besoin de remémoration est déchirant. Ni les murs de pierre, ni les draps, ni la fatigue ne peuvent le dissiper. Il allume la lampe de chevet et prend son carnet.

Journal/30 Septembre 19.. : – En descendant pour la première fois ces escaliers de marbre rose de la Salle des Conférences, je laissais derrière moi tout un pan de ma jeunesse. Celle passée à Lambesis, ma ville natale. Une si longue durée... jusqu'à l'exaspération. Bien qu'il y eut de beaux jours. L'essentiel est d'avoir brûlé les étapes. D'avoir gagné. Parce que Fouzya m'attendait. Est-il vrai qu'elle m'attend encore après toutes ces années ? Je suis persuadé qu’elle a su, au sujet de mon exploit au baccalauréat, une année avant terme. C'était là mon premier message à son adresse. Mais je voulais plus. Car elle m'avait donné un rendez-vous ouvert...
Je n'ai pas oublié mais c'est à Metropolis que se sont dirigés mes pas. Un peu comme un vaisseau cosmique qui doit utiliser l'attraction d'un autre astre pour augmenter sa vitesse. Puisqu'elle m'avait donné un rendez-vous ouvert...
Depuis mon arrivée à Metropolis, je pris rapidement conscience de ma nouvelle liberté et j'étais décidé à la défendre farouchement. Je venais y découvrir cet autre «ailleurs». Celui qui, à mes yeux, marquerait suffisamment la coupure et serait propre à ensemencer mon idéal insatisfait.
Je réussis, après maintes palabres bureaucratiques, à m'inscrire à l'Institut d'Économie Politique et je venais, sur l'insistance de mon père, de passer les épreuves écrites du concours de l'École Nationale d'Administration. Mon intention était de devenir journaliste, pas administrateur ! Je pensais que pour le premier métier, j'aurai toute la latitude d'exprimer mes idées, de les faire partager, de dénoncer les abus, l'injustice. Alors que pour le second, ce n'était qu'une fonction sur un échiquier où il fallait obéir et, par ennui, abus d'autorité, intérêt, sadisme, et autres tracas, contrarier le commun des mortels, moi qui n'aime pas faire de mal à une mouche. Je devais constater, plus tard à mes dépens, que ces deux métiers se complètent dans ce pays, pour former avec le militaire un trio indissociable. Leurs détenteurs sont des automates au service d’un système. Les premiers gèrent l’empire pour qu’il ne s’effondre pas. Les seconds sont des propagandistes qui chloroforment les foules. Les troisièmes sont les gardiens du temple...
Les néons de l'amphithéâtre s'allumèrent et, au milieu du brouhaha des étudiants, c'est comme si on venait d'embraser un feu de plage qui se met joyeusement à danser. Tout autour de ce folâtre foyer, l'ombre opaque de la nouveauté cernait délicatement un petit univers qui venait d'être comme spécialement créé pour moi, où je bourgeonnais à peine.
A la vive lumière des projecteurs sur l'estrade centrale, je vis une demi-douzaine de visages familiers mais j'y fis à peine attention. Ils paraissaient médusés de me voir là, alors qu'ils m'avaient laissé en pleine escalade au lycée !
J'ai choisi un beau fauteuil de chêne vernis, capitonné de similicuir vert et serti de grosses punaises dorées. Une sacrée différence avec les ruades d'entrée scolaire d'avant pour les places de choix ! J'en choisis donc un, à une rangée vers l'arrière, par pur bon sens. De là, j'avais une vue imprenable sur l'estrade centrale. Je pouvais me lever aisément sans ne gêner personne, et sortir avec discrétion. L'essentiel était de convaincre tacitement les autres que celle-là était ma place et que par la force de l'habitude ou de la résignation, ils se plieraient à ce caprice quelque peu puéril.
Je me souviens comme si c'était hier que la salle était comble, légèrement chaude. Une nappe de fumée planait en une couche compacte à mi plafond, et donnait à l'atmosphère un cachet presque irréel. Tout le monde s'observait avec curiosité, admiration, envie, quelquefois avec étonnement, et le plus souvent, à mon adresse du moins, avec un réel désappointement. L'air de dire :
«Tiens, si je m'attendais à le voir là, ce jeunot !»
Car l'immense majorité de cette promotion oscillait dans la tranche des quarante ans. C'est à dire, éventuellement des fonctionnaires déjà en poste qui désirent étoffer leur curriculum vitae. Une rumeur disait qu'une simple attestation communale du maquis permettait de contourner l'écueil du baccalauréat... Je n'avais rien contre les valeureux maquisards, mais si cette information venait à être confirmée, je me disais que ce serait le signal du déclin du niveau d'enseignement dans notre pays. En tout état de cause, cette dernière attitude m'était absolument égale, car je me disais qu'ils ne perdaient rien à attendre, avant de savoir à qui ils allaient avoir affaire. Il faut dire qu'en matière d'études, j'étais passé par les travaux d'hercule, toute modestie mise à part, bien entendu...
En fait, j'étais absorbé par la lecture de mes brouillons d'examens d'entrée à l'ENA, et je ne m'imaginais pas découvrir autant de gens qui aspirent à la même ambition.
Au bout d'un moment, un professeur arriva et déballa ses affaires sur la longue table de l'estrade centrale. Derrière ses lorgnons, il toisa d'un regard circulaire plein de solennité l'auditoire présent, et, ou intimidé, ou perplexe à la vue du nombre, reporta ses yeux sur ses notes et se plongea dans la lecture, le temps que les étudiants finissent de s'installer.
Je me souviens avec une netteté quasi artistique qu'une force irrésistible attira mon regard vers la droite, à une rangée vers le bas. Je soupirais, changeais de position...
Et je la vis ! Son visage se détacha d'une grappe humaine et vint vers moi avec une vitesse incroyable, comme une image de camera que le téléobjectif capte, la faisant virevolter sur elle-même, sans qu'elle le veuille. Je n'avais jamais vu ce visage mais c'était, imprimé dans mon subconscient, comme si je le connaissais depuis toujours. Elle était là et regardait dans ma direction, sans doute depuis un moment déjà ! Nos regards se sont croisés et se sont fixés pendant cinq secondes, tout au plus. Cela me parut très long. C'est elle qui s'est finalement détournée, l'air vaguement effrayé. Je continuais à la regarder, presque haletant. Elle portait une robe bleu clair, à col blanc, simple. Ce n'est qu'un moment après que je me suis rendu compte que si elle n'avait pas la chevelure noire, coupée court, j'aurai juré voir Fouzya !
Ses cheveux souples et brillants frémissaient au moindre geste en franges droites sur son front. Son nez, légèrement retroussé, s'effaçait sous des yeux immenses, aux longs cils. Des yeux intenses et secrets. Ses lèvres esquissaient deux sourires intermittents et permanents : celui d'une femme mure et sensuelle, ainsi que celui d'une enfant pétillante de joie et de bonheur.
Elle regarda une fois de plus dans ma direction, et me voyant continuer à la fixer, sursauta. Elle baissa ses paupières en souriant. Une complicité certaine s'établit derechef entre nous. Les larmes me mouillaient les yeux tant j'étais heureux de me trouver là. Elle ravivait presque l'image intacte que je gardais des traits de Fouzya lors du bal de fin d'année du lycée. Elle était si belle, et je l'aimais déjà, sans rien comprendre. Et j'étais moi aussi presque saisi d'effroi comme si j'étais en présence d'un ange resplendissant de lumière. Sur ce visage jouaient de fauves reflets. Un sang violet semblait palpiter sous une peau translucide tachetée de rousseur. Quelle était la conspiration de ce bonheur secret que je ne parvenais pas à saisir ? Quelle passion cachaient ces yeux aux sombres sourcils ?...
Il m'a semblé, ce jour-là, n'avoir jamais rien vu d'aussi beau, d'aussi merveilleux, au milieu de ces étudiants qui se cherchent, qui discutent déjà d'économie et de politique précoce, mêlées à de la philosophie de classe de Terminale.
Mon Dieu, elle était le chant du monde au petit matin de ma première rentrée scolaire ! Sur la scène qui nous sépare et nous unit en même temps, des enfants gesticulent, assis sur les bancs de l'école communale de Moelle-Sullaz.
Elle avait reprit son calme, les lèvres jointes, les yeux mi clos. Elle m'avait vu et j'étais persuadé qu'elle m'avait séparé du reste. Assurément, d'où je me trouvais, j'avais sur elle un injuste avantage. Pendant combien de temps mon regard est-il resté fixé sur ce profil délicat ? Je ne puis le dire aujourd'hui. Depuis lors, ce que je sais, c'est que chaque fois que mes yeux s'apprêtaient à la quitter, quelque chose de précieux menaçait de s'évanouir à tout jamais du genre humain.
Un mois après, je revenais toujours à la même place, fidèle à la certitude de sa découverte. Par bonheur, elle aussi revenait à la sienne. A ce stade, elle ne semblait pas avoir de petit ami. Elle était si belle et elle aussi avait sur moi un injuste avantage. Elle attendait comme si, d'une embuscade, elle guettait un ennemi. Certes, je prétendais faire partie de sa vie et je croyais qu'elle faisait partie de la mienne. Mais je n'étais pas un ennemi. L'ennemi, c'était le temps. Et le temps passa...
Où que j'étais, je pensais constamment à elle. Elle éclipsait un peu l'image de Fouzya, sans pouvoir la faire disparaître. Avec Fouzya, j'avais pour allié le temps et il se comptait en unité astronomique. A l'avouer, cette «autre» femme avait un charme fou alors que je ne connaissais même pas son prénom ! Elle aussi semblait s'intéresser à moi, notait ma présence, me regardait lorsque j'écrivais ou je parlais à un camarade. Je ne désirais pas forcément surprendre son regard, mais je voulais qu'elle restât le plus longtemps à me fixer, tandis que je tentais de la charmer, par un geste, par une réflexion académique, lors d'un débat avec les professeurs.
C'est ainsi que s'écoulèrent ces années de doute à mi distance de la licence. Au début de chaque saison d'été, je croyais qu'elle finirait par sombrer dans mon oubli et mon désintéressement. Mais je la revoyais au début de l'année universitaire suivante. Elle reprenait la même place et moi la mienne. Dans sa jeune maturité, elle paraissait encore plus belle qu'avant. Pourtant, j'étais triste de la revoir, profondément secoué et troublé. Je perdais en une fraction de seconde toute la sérénité que j'avais pu rassembler l'été dernier.
Loin de l'amphithéâtre et de Metropolis, je croyais qu'elle n'existait pas, qu'elle n'existait plus. Et c'est comme si je disais, aussi facilement que je l'écris aujourd'hui, que je l'ai oubliée. Elle tentait sans cesse, de toutes ses forces, d'effacer le souvenir de Fouzya. En cette troisième année, elle était finalement parvenue à meubler mes nuits en rêve ou en insomnie. Dès lors, ce n'était plus un symbole, mais une femme, belle et désirable.
Vint la quatrième année. A l'opposé des semestres précédents, peu à peu, je me suis mis à déserter l'amphithéâtre pour préparer mon mémoire de fin d'études. Je passais généralement les matinées à la bibliothèque universitaire et les après-midi à me saouler de films à la cinémathèque. Puis, j'étais parti au printemps en Europe afin de me documenter et j'avais vu d'autres visages de femmes, retrouvé d'autres horizons enchanteurs connus dans les années cinquante.
Hélas cette année-là aussi, j'eus l'horrible impression que j'allais encore souffrir neuf mois, après une trêve de trois mois. Puis, triomphant de ma défaite auprès d'elle, partir enfin ! Poursuivre ailleurs mon petit bonhomme de chemin.
Elle continuait de rester seule à l'amphithéâtre, sans aucun prétendant à ses côtés. Pendant les moments ou, par inadvertance, je la revoyais, elle ne fortifiait plus en moi que le désir que j'avais de son corps. Je suis resté longtemps sans soupçonner ce désir car c'est le souvenir du premier jour de notre rencontre qui l'avait en quelque sorte inhibé.
Chaque heure passée auprès d'elle m'apportait la preuve nouvelle que j'étais incapable de continuer de jouer le rôle de courtisé que m'avait assigné au début mon imagination. Il me faut l'avouer maintenant. J'aimais simplement baigner dans cette atmosphère d'admiration amoureuse et il m'importait peu d'en connaître le dénouement, dû-t-il être à mon désavantage.
J'aurai été moins troublé par ces découvertes si son visage et son corps étaient différents. La jeune étudiante au corps si svelte, à la démarche si légère, se révèle sous les traits de cette enfant symbolique qui m'avait fait rêver, à la recherche du premier amour, pendant toute mon adolescence.
Et le contraste, avec ce visage si mystérieux, au charme si captivant, entre ce qu'elle aurait dû être et avait été dans mon esprit, m'est source de perpétuelle surprise et douleur.
Plus d'une fois, je revenais la vérité détentrice de mon imagination, protégeant mon souvenir du dépérissement aussi longtemps que je la verrais. Elle m'embarrassait mais je désirais l'embrasser, la serrer dans mes bras, jaillir à la surface, nous retrouver et vivre au milieu des faits tangibles.
Je ne m'imaginais pas, jusqu'alors, que l'amour pouvait se passer d'extase romantique, aussi profonde que celle qui trouble celui qui exécute une mélodie. On doit être fin prêt à ravaler seul sa passion. C'est un breuvage amer, concentré et ravageur, que l'on prend pour un remède salutaire. Une fois au fond de la gorge, il s'avère n'agir que comme une coulée de lave, brûlante, suffocante et empoisonnée !
Heureusement, grâce à l'apprentissage libertin de Nafyssa, j'ai appris, en amour, à laisser de côté causes, motifs, antécédents. A refuser de prendre seul la responsabilité des conséquences. C'est alors que j'ai appris, à mes dépens, puisque avec elle l'avenir ne serait fatalement que la répétition du passé, à n'espérer jamais ni consolation, ni justification, à fureter au hasard au milieu de la ruche étouffante de l'existence. Avec Nafyssa, j'avais enfin acquis l'insouciance spontanée d'un amant, qu'aucune réflexion ne peut imiter. Je ne dédaignais plus de rivaliser avec la foule magnifique.
Bien sûr, les nuits de rêve ont toujours une fin. Tous deux, nous avions assisté aux dernières conférences. Nous avions passé les derniers et fiévreux examens. Et, à quelques jours d'intervalle, nous étions partis. Je n'ai jamais cherché connaître son prénom, son adresse. Jusqu'au jour où un bel étudiant d'une autre faculté est apparu. Il venait l'attendre à la sortie de l'amphithéâtre. Cela se passait durant les deux derniers mois de notre formation, me semble-t-il. Piètre approche d'un assidu soupirant, qui s'est, en quelque sorte, laissé «chipé» son amour, n'est-ce pas ?... Il est sûr que j'avais une autre conception de l'amour... Hélas, nos pensées les plus intimes, nos désirs les plus rebelles ne sont pas forcément compris comme lorsqu'on confie des mots à l'eau de rose au papier...
Plus quotidien qu'incertain sera le jour où je la reverrais. Il est trois heures du matin. Je suis si las. Si détaché de tout. Je me sens si seul. Une oppression m'étreint à la poitrine à cause de la cigarette. Je vais tacher de dormir un peu.
Pour moi seul, secrètement seul, la main dans la main, je marche avec Fouzya vers la montagne. C'est elle seule qui rompt pour moi à la fois le silence magique et en même temps l'illusion. -

Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 19:04
 

Chapitre Deux.


L'horloge du Terminus marque 19h49. La salle d'attente fourmille extraordinairement de voyageurs alors que les abords de la Gare Centrale paraissent déserts. Tous les guichets affichent «Complet». Tewfiq Baali tire un billet de banque de la poche de son pantalon sans sortir la liasse et achète au kiosque un paquet de cigarillos. Son poignet droit est douloureux. Il essuie la sueur à son front avec l’emmanchure de son veston et se faufile rapidement vers les quais. Ce qu'il voit l'abasourdit.
Sur les esplanades, dans les compartiments, dans les couloirs, dans les toilettes, sur les toitures, à perte de vue, une marée humaine imposante gronde et proteste. Les voyageurs sur les quais se heurtent à une résistance tenace des occupants de voitures. A chaque assaut, la vibration des semelles sur le béton fait penser à un tremblement de terre. La police militaire tente, vaille que vaille, de repousser les civils pour n'embarquer que les troupes. Rien à faire. Pas de trouée. Toutes les voitures sont bondées, pleines à craquer.
Tewfiq Baali réfléchit à quelle technique de haute voltige il doit faire appel pour être parmi les partants, quand il sent quelque chose farfouiller dans la poche gauche de son habit, qui le fait sursauter. Il écarte avec force une main fureteuse et pivote brusquement sur lui-même, sur ses gardes, prêt à toutes les éventualités.
«Hé, je n'aime pas ce jeu de vilains... l'ami, crie-t-il, en direction de quelqu'un qu'il reconnaît après coup !...
– Hello Tewfiq, lui répond à fleur d'oreille un militaire en tenue de combat !...
– Salut !... mais alors quelle façon tu as, toi, de décliner ton identité!...
– Hé, tu n'es pas commode !... je voulais juste tester ta vigilance, vieux... tu ne me reconnais pas ?...
– Heum... si je ne me trompe pas, nous étions camarades de classe dans le Primaire... rappelle-moi ton nom...
– Mais voyons... Fatah Mouldi !... moi, je t'ai immédiatement repéré... tu n'as pas changé... un peu plus haut en jambes, c'est tout... figure-toi que je n'ai oublié ni ton nom, ni ton visage, ni ta démarche si caractéristique... dis donc, on s'est perdu de vue depuis cette sacrée époque des culottes courtes, hein ?...
– C'est la vie... mais tu vois, on se retrouve toujours quelque part... là où on n'aurait jamais pu imaginer...
– Une gare est un lieu de rencontres, tout de même... qu'est-ce que tu fous ici, s'étonne finalement le soldat, ne réalisant pas que ce concitoyen, pour le moins atypique, puisse se trouver là ce soir, au milieu de cet enfer que ne fréquentent que les têtes brûlées?...
– Je rentre pardi, réplique-t-il gaillardement... comme toi, comme tous les autres !»
Il regrette presque aussitôt d'avoir parlé des «autres», car Fatah Mouldi ne manquerait pas de lui faire décliner son «grade», connaître son «affectation», et les noms des «connaissances» qui se trouvent ici et ailleurs. Ce qui arrive derechef...
«Permission, le questionne le militaire ?...
– Heum, non...
– Le mur, alors ?...
– Non plus... où est notre train, dit-il, tentant d'esquiver le questionnaire ?...
– Vas-y savoir toi, dans ce cafouillis... ils ont annoncé plusieurs suppléments mais tous les trains du monde ne pourront pas contenir ce merdier.»
Fatah Mouldi quitte subitement son interlocuteur. Tewfiq Baali se contente de le suivre de loin, gêné, car il trouve qu'il a trop tendance à oublier les noms des gens, présentement celui de ce compagnon de voyage, un gars du quartier, pourtant familier des chemins de son enfance. Il décide finalement de hâter le pas pour le rejoindre. Il voudrait dissiper un malentendu. Cette attitude hautaine qu'on lui trouve et qui n'est en fait qu'une introspection permanente. Le soldat a tous les sens en éveil, comme un fauve qui a repéré une proie.
«Tu es affecté à Metropolis, s'enquiert son compagnon de circonstance, en restant un peu en retrait ?...
– A Cherguia, répond le soldat, sans quitter des yeux les ouvertures et les portières...
– Depuis longtemps ?...
– Seize mois... plus que le tiers à tirer et on en parle plus !... et toi, cachottier... tu ne m'as pas dit ce que tu fais dans la vie, reprend à brûle-pourpoint le jeune homme ?...
– Je viens de terminer mes études...
– Quel genre ?...
– Des études supérieures, voilà tout...
– Lesquelles, il faut t'arracher les mots !...
– Heum... économie politique...
– Fiiuu !... tu n'as pas perdu ton temps, toi... d'ailleurs, ça ne m'étonne pas... studieux comme tu étais... moi, tu vois, je n'ai pas pu dépasser le cours fin di bghel...
– Ne t'y méprends pas... l'université, c'est du tape-à-l'œil... si tu veux vraiment apprendre, tu dois sortir des sentiers battus... et chez nous, les chemins sont balisés depuis longtemps...
– Est-ce que tu es concerné par le service militaire ?...
– Oui, comme tous ceux qui sortent de l'université, je présume...
– Pas tous, crois-moi... as-tu reçu ton ordre d'appel ?...
– Pas encore... peut-être que c'est arrivé à la maison...
– Quelle classe ?...
– Aucune idée... j’étais sursitaire pendant quatre ans... ma classe a dû terminer depuis longtemps... j’entrerais probablement avec celle qui commence en Octobre...
– Si j'ai un bon conseil à te donner, camarade... tente dès maintenant de te débrouiller une affectation près du bercail... il ne fait pas bon vivre du côté du sud-ouest...
– Pourquoi pas vers là-bas ?... je ne connais pas... j'ai envie de faire du pays, moi...
– Quoi ?... du pays ?... mais t'es dingue !... l'armée va t'en faire voir du pays !... vous autres civils, vous ne savez pas ce qui se passe... attends d'être en kaki pour rêver voir du pays !...
– Je crois que c 'est foutu pour nous, dit Tewfiq Baali.»
Il veut changer de conversation, car elle a un penchant désagréable qui exige des justifications, et il n'en a pas de sérieuses qui convaincraient. Qu'aurait-il répondu s'il avait pu obtenir un sursis militaire pour l'étranger ? Tout aurait été pour le mieux, dans le meilleur des mondes, n'est-ce pas ?... En réalité, il ne serait pas là, mais plutôt dans un salon feutré des cercles restreints du régime...
Après plusieurs allées et venues sur les quais, les deux aspirants à ce curieux «voyage» concluent tacitement qu'il ne sert plus à rien d'attendre. L'idée de revenir passer la nuit dans sa mansarde fait horreur à Tewfiq Baali. Il a pris une décision. Il ne reviendrait pas dessus. Il lui faut agir vite ! Tous ces trains sont à l'emblème de l'armée. Ils n'attendront pas. Ils enjoignent les troupes de rallier au plus tôt leurs unités.
«Hé, mais tu n'es pas encore militaire, se dit-il ?... pourquoi ne pas rester à Metropolis et juguler ton orgueil ?... t'inscrire finalement en post graduation à l'Institut et obtenir de la sorte un nouveau sursis ?... devenir toi aussi un vieil étudiant comme certains... deux ou trois années de répit par rapport à l'armée... mais cela servirait à quoi, finalement ?... non... la vie en soi est un sursis... il faut aller de l'avant, vers l'inconnu !... on n'épluche pas par deux fois une orange, conclut-il.»
Au même moment, une voix grésille dans un haut-parleur:

Les voyageurs à destination d'Eddous, Medjana, Icosium, Persepolis, Chetaïbi, Cartagene !... attention au départ !»

L'annonce est bientôt suivie par une immense clameur de la foule restée sur les quais. Fatah Mouldi jubile subitement. Il vient de repérer ses camarades à une ouverture. D'autres dont Tewfiq Baali reconnaît les visages mais dont les noms ont complètement disparu de sa mémoire.
«L'oubli, se dit-il ?... il n'y a pas pire calamité, lorsqu'on n'est pas capable de voler de ses propres ailes.»
Les militaires occupent le compartiment à dix ou douze. Tewfiq Baali écoute le dialogue tragi-comique qui se tient entre eux et Fatah Mouldi :
«Dites, les bleds... vous n'allez pas me laisser camper ici ?...
– Désolé, mon pote, dit l'un d'eux... je t'avais averti... au lieu de venir tôt comme nous, tu as préféré aller t'empiffrer au restaurant... tant pis pour ta gueule... si tu savais combien nous sommes dans cette boite à sardines pourries, tu ferais vite demi-tour sans demander ton reste !...
– Allez, Mourad... raconte pas d'histoire... j'ai avec moi Baali, tu dois le connaître, et combien il mérite assistance... que sont deux places de plus ou de moins dans ce putain de train, hein ?...
– J'y peux rien, v'lido... les autres ne veulent rien savoir... t'es pas un bleu... démerde-toi... tu sais très bien que si on vous voit escalader cette ouverture, ce sera l'envahissement général du terrain... de la compote en conserve... tout le monde rappliquera par ici à l'emporte-pièce...
– Écoute, Mourad... on fait un marché... laisse-nous seulement rejoindre le couloir... je te revaudrais ça...
– Le couloir ?... mais t'es dingue, s'étrangle son camarade, en jetant des regards de plus en plus embarrassés vers Tewfiq Baali !... ceux de la 238ème Aéroportée sont là derrière !... ils nous envahiront et ils vous mettront en bouillie au passage !...
– T'occupes... laissez-nous monter seulement... les paras, j'en fais mon affaire.»
Fatah Mouldi fait mine de grimper. Un autre occupant dit quelque chose à l'oreille de Mourad Drihem et ils remontent avec une fausse mine désolée la vitre. Fatah Mouldi se met à jurer en pointant un doigt menaçant vers l'ouverture. Tewfiq Baali se rend compte qu'il constitue peut-être une gêne pour son compagnon. Il s'en éloigne, avec cette réflexion :
«Peut-être qu'à parlementer seul, il aurait plus de chance.»
Il se dirige une fois de plus au-devant des rames. Rien à faire. Les voyageurs qui tentent de monter par les ouvertures sont sans cesse repoussés par les passagers, parfois avec une brutalité féroce, qui dénote que la lutte pour la défense du territoire n'est pas seulement un instinct propre à l'animal. La détermination de partir des voyageurs restés sur les quais est tout aussi bestiale...
Il revient sur ses pas, en se rapprochant de la sortie. Il lui semble, à cet instant précis, que la terre vient d'être frappée par une masse irrésistible. Elle est délogée de son orbite, et elle devient un astre errant, se perdant dans le néant de l'univers.
«La voici la fameuse croisée des chemins, se dit-il, en se mordant la lèvre inférieure.»
Il aperçoit Fatah Mouldi au loin, dans la mêlée, immobile, à l'endroit où il l'avait laissé, les yeux rivés sur l'ouverture du compartiment où se trouvent ses copains. Non ! Il bouge ! La vitre vient d’être abaissée. Il s'élance ! Des mains compatissantes aident à le hisser !
Instinctivement, sans aucune réflexion ou déduction préalable de son cerveau, Tewfiq Baali se rue vers cette voiture, en bousculant involontairement les gens sur son passage. Quelqu'un tente de l'empoigner au col. Le tissu de la chemise craque et fait lâcher prise à son antagoniste. Il ne s'arrête pas et ne se retourne pas !
«Ce n'est pas le moment de tergiverser, se dit-il !»
Arrivé près de l'ouverture, il lance son cartable dans le noir du compartiment. Et sans se faire prier, il s'agrippe au rebord. La jupe en acier inox de la voiture est lisse. Pendant quelques secondes, ses pieds pédalent désespérément comme sur du savon, tandis que la voix du chef de gare aboie de nouveau au micro :

«Attention, attention !... Départ immédiat du Rapid de Carthagene !... Veuillez dégager la voie n°4 !»

La Police Militaire se met à matraquer la carrosserie des voitures pour faire le vide autour de la rame. Le voyageur qu'elle trouve sur son passage, civil ou militaire, en a pour ses frais. Vertes invectives, insultes typiquement militaires, bastonnade...
Tewfiq Baali est toujours suspendu au rebord, la mine grimaçante. Le boucan de la patrouille se rapproche. Il appelle à l'aide ceux du compartiment mais personne ne vient à son secours, alors que son précieux cartable est à l'intérieur d'un convoi sur le point de partir! Il voit un PM courir vers lui pour lui chatouiller les reins. Alors, dans un immense effort qui lui arrache un «haaa!» de rage, il parvient à coincer une jambe derrière le rebord et son élan le précipite la tête la première dans l'obscurité de la voiture.
«Qui t'as donné la permission de monter, saligaud, hurle dans le noir une voix menaçante ?»
On le bouscule de toutes parts. Il ne répond pas à la provocation, se contentant de craquer une allumette pour repérer son bagage.
«Très bien, les gars... je récupère mon bien et je redescends, se résolut-il à dire, pour calmer les esprits... décidément, pour des bleds, vous n'avez pas le sens de l'hospitalité !...
– Tu n'as pas été invité à monter, hurle un autre !... descend avant que je remplisse de bosses ta petite tête!...
– Pas question, dit Fatah Mouldi, en s'interposant... il ne bougera pas d'ici !... ça n'appartient pas à vos pères !... vous n'avez pas honte, laissez tomber un pote du pays ?...
– Toi, ta gueule, vocifère un autre, à l'adresse du protecteur !... ne parle que pour tes fesses... à ce rythme, on va laisser monter toute ta smala, ou quoi ?»
Tandis que le ton monte entre occupants mécontents ou prenant parti pour l'intrus, deux, trois autres voyageurs tentent de grimper à leur tour, ayant constaté un relâchement de la surveillance à l'ouverture. Toute l'équipe se rue alors pour l'obstruer.
«Viens, c'est le moment de décrocher, lui dit Fatah Mouldi.»
Ils font coulisser avec prudence la portière donnant sur le couloir. Des commandos aux bérets rouges grognent que deux importuns de plus viennent bourrer l'espace réduit de quelques mètres cubes où s'entasse depuis des heures de la chair humaine suante, et où plane la puanteur des pieds. Sans plus. Ceux-là n'ont pas besoin d'extérioriser autrement leur protestation. Ils en viendraient aux mains directement. Impossible toutefois de négocier avec eux quoi que ce soit de plus, afin d'améliorer le «confort». Heureusement pour ces gêneurs supplémentaires, ils ne bougent pas, plutôt amusés par la frustration des voyageurs restés plantés sur les quais, dont certains n'hésitent pas à manifester leur colère par des gestes obscènes à l'endroit des passagers qui les narguent...
Au bout du compte, bon gré, mal gré, les deux compères se taillent leurs places car tout le monde se rend compte qu'il n'y a pas de possibilité de revenir en arrière. La portière se referme difficilement derrière eux. L'atmosphère est lourde et humide. Les jambes s'entrechoquent. Les poitrines sont comprimées jusqu'à l'asphyxie par le jeu désordonné des corps. Il n'y a de position confortable pour personne. Seulement des pis-aller et pas de solution de rechange...
Un sifflement grave et de légères secousses arrachent aux passagers des soupirs de soulagement, et aux voyageurs des quais des hurlements de colère ! Alors, dans l'imbroglio des cris, de la bousculade, de l'envol des bagages au-dessus des têtes, une voix enfantine, distincte, divinement chaude, entame en langue berbère, une vieille rengaine de retour :

Ma tebkichi ya yema.
Memikh rah yarjaalek.
Ma tebkichi ya yema.
Rani noughir el mektoub.


Le train s'ébranle, puis avance doucement. Sa vitesse progressive apporte par les ouvertures un semblant de fraîcheur. Ils sont enfin partis ! Ils n'ont que ce train pour laissez-passer. Aucun contrôleur ne s'aviserait à venir leur demander leurs titres de voyage. Mais, au fait, vers quelle destination vont-ils tous ? Certes, vers l’Est. Pour les uns, c'est certainement un retour vers le passé; pour les autres, probablement une fuite pour tenter de rattraper le futur; pour quelques uns, dont Tewfiq Baali, seulement un coup de dé, ou hasardeux ou miraculeux...
Malgré leur chance à tous d’avoir pu embarquer, ce dernier appréhende la nuit qui vient. En effet, leur départ s’est déroulé dans des conditions irraisonnées de sécurité. Il se demande si les voyageurs qu'il avait vus sur les toitures ont osé le pari périlleux d'y rester juchés, quel que soit le prix à payer. Ceux à l'intérieur des rames ne semblent pas logés à meilleure enseigne...
Le convoi longe la baie comme sur du velours. Les reflets des lumières de la ville luisent telles des pierres précieuses multicolores dans le môle. A partir d'un point fixe imaginaire dans la tête de Tewfiq Baali, et à travers les vitres d'autres rames stationnées en parallèle sur le triage, le port, silencieux et paisible, parait s'éloigner du convoi, alors que c'est le train qui file maintenant à toute allure dans le sens inverse. Car, illusion d'optique, il semble à ce voyageur venu à la gare à la dernière minute y être resté, et il songe au grand voyage transatlantique si convoité au départ de la rade de Metropolis. Célébrité, smoking, colliers de perles et terres promises. Une consécration méritée après tant d'années de labeur, qu'il avait si naïvement imaginé il y a quatre ans...



A Bir-Lahrech, un nouvel assaut de voyageurs est repoussé par les passagers, qui bloquent comme fer toutes les issues. Une pluie vengeresse de pierres s'abat sur les voitures, tandis que le train reprend sa course.
Tewfiq Baali sent le souffle d'un projectile lui frôler le lobe de l'oreille gauche avant de fracasser la paroi. Il tente de se baisser par réflexe, sans arriver à cacher sa tête sous le rebord. Les pierres continuent de pleuvoir, ponctuées de cris de douleur. Sur les quais, tout n'est que fuite désordonnée. Les PM courent dans tous les sens, tenant d'une main leurs casques et matraquant de l'autre, à qui mieux mieux.
Insensible à la douleur humaine, la machine gagne en vitesse, dépasse les derniers réverbères de la zone industrielle et s'enfonce dans les profondeurs de la nuit, en propageant des sifflements stridents à la consonance sinistre sur son passage.
Une image reste longtemps vivace devant les yeux de Tewfiq Baali. C'est celle de cet homme au chèche blanc ensanglanté, assis à même le béton du quai, se tenant la tête entre les mains et grimaçant un cri de douleur que les passagers du train ne peuvent entendre.
Cette image a pour sœur jumelle la fatalité, qu'il n'a cessé de combattre depuis sa tendre enfance, par l'intuition intelligente, par la ténacité face aux défis de l'adversité. Que lui aussi ait été blessé par une pierre lancée aveuglément par un sombre, impitoyable et irresponsable inconnu aurait été une éventualité à ne pas exclure. Qu'il se retrouve de plus dans ce train ce soir n'est pas le fruit du hasard. Il l'a voulu. Il doit assumer...
Un vendeur de casse croûte annonce au bout du couloir une alléchante marchandise. Avec tous ces émois nouveaux, et sans nuls doutes novateurs à terme, Tewfiq Baali sent qu'il a faim. Alors qu'il s'est toujours méfié des entremets de voyage, cette fois-ci, la tentation est trop forte, et exceptionnellement, il n'est pas trop regardant quant à l'hygiène. Il n'a pas bien mangé au f'tour et cette «aventure» semble lui avoir ouvert l'appétit. Du reste, il n'est pas plus naïf que les autres passagers de la voiture, qui en réclament à grands cris. Il achète donc, par personne interposée, un sandwich aux poivrons. A la première bouchée, ils s'avèrent piquants et lui donnent immédiatement une soif terrible, sans aucune possibilité de boire. Il allume de surcroît un cigare.
«C'est là un avant-goût du voyage, se dit-il.»
Il se remémore les scènes d'un film en noir et blanc, vu à la cinémathèque il y a quelques mois, qui l'avait profondément ému. Le thème et la trame de cette projection lui rappellent étrangement le vécu de ces moments singuliers. Il faut dire que les atmosphères de gares et de trains l'ont toujours fasciné.
«Train de nuit» avait reçu une haute marque de distinction chez un critique aussi exigeant que lui. Après la projection, et lors du débat, le metteur en scène avait si bien glorifié la marche de son train à travers la Pologne Socialiste, sans toutefois en dévoiler l'intrigue...
«Mais Jerzi, mon brave, comment aurais-tu pu filmer un wagon comme le notre, complètement dans le noir, se met-il à monologuer intérieurement ?»
Lorsque la parole lui avait été donnée lors du débat, Tewfiq Baali avait conclut ainsi au micro :
«... ton héros portait des lunettes noires la nuit... bizarre... il fuyait un énigmatique échec... personne n'était à sa poursuite, en fin de compte... oui, il portait des lunettes noires mais je crois que c'était pour se protéger contre lui-même.»
Le metteur en scène, saisit d'une formidable émotion, avait applaudi, les larmes aux yeux. Et toute la salle l'avait aussitôt imité. L'auteur avait éclaté en pleurs car quelqu'un d'autre avait comme percé le secret de son âme. Il s'était déplacé jusqu'au siège de ce «cinéphile extralucide», lui avait serré la main énergiquement, avant de l'étreindre finalement avec les deux bras, comme on le ferait pour un proche perdu de vue depuis longtemps. Les applaudissements avaient redoublé, la salle s'était levée, et subitement, sans le vouloir, ce spectateur anonyme était devenu le centre du monde... A la sortie, une foule d'admirateurs était même venue lui serrer chaleureusement la main. Et le metteur en scène est devenu son ami, lui laissant ses coordonnées en Pologne.

A la lumière de quelque éclairage blafard de gare, Tewfiq Baali entrevoit des visages graves, comme conscients d'un destin terrible qui les poursuit, que cette fuite de train dans la nuit ne peut semer, et qui marque de son empreinte un autre tournant dans leurs vies. Finis les pas feutrés dans la Salle des Conférences ! Finies les courbettes, les sollicitudes, la torpeur apaisante d'une garçonnière silencieuse, à la terrasse d'un immeuble anonyme !
Malgré le roulis du train et la cadence assourdissante de la ferraille, Tewfiq Baali perçoit tous les bruits, fussent-ils imperceptibles, tous les souffles, fussent-ils courts, angoissés, impatients, irrités.
Presque par automatisme, il se relaye avec ceux de son entourage qui veulent bien changer de posture, le temps de griller une cigarette à genoux, ou de humer un peu d'air frais à l'ouverture. Aux étapes, il sent cette odeur de gare, faite de goudron et de résine, qui lui rappelle le temps décoré de paille d'or de l'école buissonnière. Les compartiments clos et endormis accroissent le malaise. Il avait voulu gagner un billet pour d'autres latitudes. Le voici sous le ciel de l'armée !
«Au fond, se dit-il en souriant pour lui-même... ne m'attirait-elle pas comme la plus brillante étoile de l'univers ?»

Le train atteint les gorges de Kef Lahmar. Les tunnels avalent un à un les wagons. L'odeur de mazout brûlé qui y est confiné et le bruit dédoublé par effet de serre des rochers y font flotter l'angoisse d'un danger omniprésent. La double obscurité des tunnels et des voitures, l'effroyable travail des boggies aux jointures de rail, donnent sensation à Tewfiq Baali d'être projeté, de dimension en dimension, hors du temps et de l'espace.
Il préfère ne pas estimer la distance parcourue. Il essaye de tout effacer de son esprit. Il tente de faire le vide en lui. C'est difficile ! Un fouillis inextricable de dogmes fondamentaux s’entrechoque dans sa tête, contré par des postulats coriaces de cybernétique. Il se sent subitement seul contre tous.
«Haine, amour-propre, résignation sont des sentiments qu'on doit éprouver autrement dans ce train, se dit-il.»
Fatah Mouldi n'a pas placé mot depuis le départ. Lui non plus ne fait rien pour ranimer la conversation. Du reste, tout autour, le groupe est muet. Il est si absorbé par cette présence sourde, cette étrange promiscuité de personnages si différents les uns des autres. Est-ce ce qu'on appelle le hasard qui les a réunis dans ce lieu sombre qui bouge en permanence et qui fait peur ? Que va-t-il leur arriver à cent mètres, ou dans cinq minutes ? Qui d'entre eux sait ?...
Spontanément, Tewfiq Baali se met à dépeindre le comportement de ces hommes qui l'entourent, ou plutôt l'encerclent. Il y a un sergent d'un certain âge. Sa silhouette ressemble à celle d'un bonze millénaire. Gros, trapu, le crâne rasé. N'importe qui aurait manifesté de l'impatience devant son implacable immobilité. Le sous-officier maintient contre la cloison un objet de forme ovoïdale sous emballage. La fragilité de son objet et son désir presque enfant de le rendre sans encombres à bon port, laisse Tewfiq Baali réfléchir à quelle vie de famille il peut l'associer. Une mère malade ? Une fille infirme ? Ou seulement un gourbi vide de campagne qu'il rafistole patiemment de permission en permission, en attendant un hypothétique mariage ?...
«Brr... pourquoi ces visions lugubres, se dit-il ?»
La soudaine agitation du militaire à l'approche d'Eddous met un terme à une rigidité de corps et une fixité des yeux dignes d'un grand maître yogi. Il tente de placer son colis sous le bras avec d'infinies précautions. Le train ralentit.
«Laissez-moi passez, crie-t-il à tue-tête !»
Les passagers ont beau s'agiter, leur nombre incroyable et l'enchevêtrement de leurs corps ne permet aucune esquive rapide. Le sous-officier s'énerve. Il sait qu'il a affaire à des hommes de troupe en majorité et il peut donc les rudoyer sans crainte.
«Laissez-moi passer, soldats !... sinon, je vais tirer la sonnette d'alarme et vous serez quittes pour une demi-heure de retard !»
Deux ou trois voyageurs se mettent à rire, et bientôt, c'est la risée générale dans le couloir.
«Qui parle d'arrêter le train, lance ironiquement une voix jeune ?... vous vous croyez à l'étranger ?... y'a qu'à sauter par la fenêtre, comme tout le monde, abruti !...
– Quoi ?... tu m'insultes ?... attends que je t'attrape, petite fripouille !... je t'apprendrais à te mêler de ce qui te regarde !»
Le sergent devient terriblement nerveux et tente de localiser l'effronté. Il tire la sonnette d'alarme et s'acharne dessus. Peine perdue. La rame continue de rouler imperturbablement, tout en ralentissant peu à peu à l'entrée de l'agglomération.
«Vous vous fatiguez pour rien chef, dit le jeune soldat!... et vous ne faites peur à personne ici!... vous n’êtes pas à la caserne!... un peu de calme!... nous, on essaye de vous aider!... vous ne pouvez pas passer par le couloir, c'est évident!... donnez-moi vos affaires et sautez par la fenêtre lorsque le train s'arrêtera!... je vous les passerais!...
– Saloperie de voyage !... on ne m'y prendra pas une seconde fois, hurle le gradé en tournant sur lui-même !...
– Mais que si, vous serez obligé de revenir et ce sera pire, lance quelqu'un!...
– Alors, qu'est-ce que vous décidez, insiste le jeune soldat, en osant se rapprocher du sous-officier ?»
La longue plainte des patins d'acier cesse. La rame s'immobilise. Des grappes humaines sautent par les ouvertures, surtout en quête d'eau. Le sergent jette un regard furibond au-dessus des têtes. Ses yeux semblent vouloir sortir de leurs orbites. Sa bouche rageuse se retient de mordre. Tewfiq Baali regrette de l'avoir comparé à un totem...
«Bon, tiens-moi ça, soldat, finit-il par décider !... et attention !... si tu le casses, je te tue !...
– V's'en faites pas chef... on est p'tete cinquième roue de la charrette à vos yeux, mais assez dégourdis pour ne pas faire une bêtise pareille !... allez, vite !... c'est le moment.»
L'homme enjambe l'ouverture. Il hésite encore quelques secondes avant qu'une main inconnue le pousse par le dos vers le bas. Il atterrit dans un fossé et pousse un cri rauque, après s'être probablement foulé une cheville. Il essaye de se relever de la caillasse mais trébuche, et retombe en jurant. Il arrive finalement à retrouver son équilibre et lève les bras pour reprendre son colis. Le soldat a disparu de l'ouverture !
«Donne, qu'est-ce que tu attends, petite lavette ?... que je vienne t'écarteler ?»
Le jeune homme se dissimule derrière un para. Les passagers du coin suffoquent de rire. Le sergent tente de s'agripper au rebord pour remonter mais il est trop court de taille! Le chef de gare siffle pour annoncer la reprise du voyage.
«Hé, sergent... vous trompez de fenêtre... je suis ici, à l'avant, dit le soldat en se cachant sous le rebord d'une autre ouverture, pour le faire marcher !...
– Où que tu ailles, je te retrouverais et tu n'échapperas pas à la raclée que je te réserve !...
– Venez prendre votre colis, Chef !... c'est lourd !... vite, sinon je vais le lâcher, dit le soldat en changeant de nouveau d'ouverture !»
Le gradé avance à chaque fois en boitant vers la fenêtre d'où viennent les paroles. Le train se remet en marche. L'homme accélère son allure boitillante. Soudain, un fracas caractéristique de verre cassé le fait sursauter. Le convoi s'éloigne. Le soldat vient de lâcher le colis ! Impuissant, le sous-officier reprend cette fois-ci en silence son dû endommagé, ou devenu inutilisable, avant de disparaître dans le noir. Il sait qu'il n'aurait rien pu faire contre «l'empoté», ce bouc émissaire tout trouvé, la victime expiatoire de toutes ses rancœurs contenues... Au même moment, les rires des passagers redoublent dans la voiture. Imperturbable, le jeune homme a cette réflexion madrée qui emporte le grognement approbatif l'assemblée :
«Pas débrouillards pour un sou, ces chefs !... bons qu'à nous empoisonner l'existence avec leur matériel encombrant et leurs ordres à la con !... vous vous rendez compte?... bgha isserbessni bel houa!»
S'il y avait de la place, tout le monde se serait roulé de rire sur le plancher, y compris Tewfiq Baali. Maintenant, il reconnaît entre mille la voix qui chantait au départ, et demandait des parts de pain aux voyageurs !
«Curieux petit bonhomme, se dit-il... pas de bagages, pas d'argent, la boule à zéro... et déjà la bosse de l'armée... avec en plus cette jovialité terriblement enviable.»
L'observateur assurément avisé qu'est Tewfiq Baali se laisse prendre au piège des impressions vagabondes... Pendant ce qui reste de la nuit, lui et ces voyageurs aux destinations multiples, fatigués, sales, suants, tombant de sommeil, le ventre creux pour la plupart, ne sont plus sensibles qu'à la course monotone du train, qu'aux caprices des chefs de gare, des aiguilleurs et des conducteurs, qui, tous, semblent s'être ligués pour accroître leurs souffrances.
«Et ce sous-lieutenant dont les étoiles brillent comme de l'or dans la pénombre, remarque-t-il... son visage n'arrête pas de sourire... et cet empressement de toujours consentir à me céder sa place à l'ouverture... toujours avec la même condescendance.»
Il tente de lier conversation. Il n'en a pas l'habitude avec des inconnus mais cette fois-ci le lieu et le moment semblent uniques...
«Je n'ai jamais vu un train aussi bondé, hasarde-t-il...
– C'est toujours comme ça début octobre, répond placidement l'officier... des promotions sortent, d'autres rentrent... et la veille de l'Aïd a ajouté de l'eau à la boue, comme on dit... enfin, touchons du bois... en Inde, c'est tous les jours comme ça, paraît-il...
– Oui mais eux, vu leur nombre, ils se sont fait une raison... pas nous, au tempérament inflammable... vous ne deviez pas être en première classe ?...
– Si... mais vous savez, à un moment donné, dans des trains pareils, avec toute cette foule, il n'y a plus de classe ni de Rapid de Tartempion qui tiennent... l'essentiel est de monter...
– Vous êtes un appelé ?...
– Oui... et vous ?...
– Je viens de finir mes études... peut-être sur le point de rentrer sous les drapeaux moi aussi...
– Moi, sur le point de sortir...
– Quel bilan faites-vous de votre séjour en caserne ?...
– Ouuu !... ça ne se raconte pas en deux mots... je dois descendre au prochain arrêt.»
Le train ralentit de nouveau. Tewfiq Baali veut approfondir cette question très importante et le jeune officier semble tomber à point pour apporter un jugement de valeur certainement honnête, intellectuel et actualisé sur l'armée. Une analyse pas forcément négative...
«Faites une synthèse, côté pile et côté face...
– Alors je vous dirais, côté pile, vous sortirez un peu vieilli, et moins naïf qu'avant... il n'y a malheureusement pas ..é face qui vaille la peine d'être conté... heureux d'avoir fait votre connaissance...
– Moi de même, dit avec emphase son interlocuteur... à bientôt !... il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas !»
L'officier saute à la gare de Tazmalt sans répondre. Son départ laisse peser sur Tewfiq Baali un cruel contentement.
«Le monde serait meilleur si la providence unissait cette trempe d'hommes sur le même chemin, se dit-il.»
D'autres voyageurs parviennent à montrer. Et ainsi de suite. Position debout. Position assise. Au fil des kilomètres et du roulis berceur de la voie ferrée.
Tewfiq Baali se racle sans cesse la gorge. Il veut être plus dur avec son corps, dompter cette envie grandissante qu'il a de vouloir étancher sa soif. Sa tête balance mollement à la base de son pivot articulaire. Exténués, les occupants de couloirs se vautrent peu à peu les uns sur les autres. D'abord avec des sursauts polis lorsque le voisin s'agite, puis avec un abandon résigné de part et d'autre, au mépris de la poussière et des crachats nauséabonds du plancher.

Comble de l'ironie du sort pour eux, au moment où ils s'y attendaient le moins, le train s'immobilise pendant une demi-heure près de Mansoura, au milieu de la chaîne montagneuse tourmentée des Bibans. Des voyageurs questionnent un cantonnier de passage :
«Travaux de voie, leur dit-il... si on n'avait pas découvert l'affaissement à temps, vous seriez en ce moment dans le ravin.»
Les voyageurs semblent insensibles à ce cas de figure fracassant... La chaleur devient insupportable à l'intérieur des voitures. Les passagers agiles sautent de nouveau des ouvertures pour prendre le frais sur les accotements. Découvrant un petit espace à la faveur du flux, Tewfiq Baali s'installe en chien de fusil à même le plancher, le cartable sur les genoux, les bras entourant les jambes. Il attend qu'un lent engourdissement proche de la paralysie, lui procure l'oubli. Son corps deviendrait bientôt débris couleur de suie, gisant d'inanition, laissant enfin reposer son orgueil, cette flamme brûlante de tous les instants, qui lui commande de prôner sa fierté du plus hauts des piédestaux. Recroquevillé sur lui-même, il ferme les yeux. Ses lèvres remuent imperceptiblement :
«Quelle nuit mystérieuse qui m'emporte... j'ai besoin moi aussi d'apprendre à mon corps à défier la merde... je dois lui reprocher toute son iner... son ineptie... je suis prêt à le troquer contre n'importe quoi... j'ai besoin, moi aussi, d'apprendre à être vil et méchant... à peser de tout mon poids sur l'échine de mes semblables... puisqu'ils ne disent rien... puisqu'ils ont abandonné la lutte... cette lutte sans merci livrée au bolide d'acier libéré par le chef de gare de Metropolis... à cette heure-ci, celui-là doit ronfler comme un ours... oh, mon Dieu !... je dois me débarrasser du souvenir... voyez !... mes plaies se cicatrisent... voyez !... les croûtes ont durci !»

Après le confortement de la voie, le train s'engage lentement le long des défilés volcaniques du faux palier de Mansoura, puis à travers les neuf kilomètres interminables du tunnel de Teboul. Les portions les plus longues et les plus pénibles du parcours. Un calvaire. Les roues en acier s'accrochent aux filins de la montée, en émettant leur cadence monotone :
«Tatatum, tatatum, tatatum.»
Puis le convoi débouche enfin sur les hautes plaines d'Embarek, se glissant vers une atmosphère mieux respirable, à une allure plus rapide. A chaque halte, les destinations des uns et des autres se raccourcissent.
A Medjana, nombreux sont les voyageurs qui descendent. Puis à Icosium. L'étreinte des couloirs se desserre peu à peu. Les passagers renouent avec le chic de céder le passage aux portières. On remarque la présence de quelques femmes aux cheveux ébouriffés qui vont pudiquement aux toilettes se refaire une beauté.
L'aube s'éclaircit lentement. Tewfiq Baali en respire les premiers souffles frais, accentués par la vitesse, qui lui tonifient le visage. Longtemps accoudé à une ouverture, les cheveux au vent, la tête entre les mains, il regarde fixement un paysage changeant. Il ressent une sorte de nostalgie mélancolique, qu'alimente un étrange appel, comme un murmure aigu et ininterrompu de diva qui captive inexorablement son ouïe, pour un retour somme toute heureux aux sources. Les coursives sont encore encombrées çà et là de dormeurs anéantis de fatigue et de bagages jetés pêle-mêle. Fatah Mouldi se relève du plancher en marmonnant :
«Où diable sommes-nous, camarade ?...
– Nous venons de dépasser El Arch, répond sans sourciller son compagnon...
– Bon sang, ça n'avance pas !»
Leurs concitoyens lèvent les stores du compartiment. Dans le demi-jour, on aperçoit leurs visages bouffis de mauvais sommeil. Leur leader, celui qu'on appelle «Valjean«, fait coulisser la portière.
«Entrez les gars, leur dit-il... je vais aller me dégourdir les jambes.»
Fatah Mouldi pénètre à l'intérieur, en titubant, sans se faire prier, tandis que Tewfiq Baali ne bouge pas, encore sous l'emprise du murmure délectable. Excédé par son indifférence, «Valjean« le saisit par le bras et le pousse à l'intérieur.
«Installe-toi, mon pote, lui dit-il avec tendresse... tu parais crevé... faites-lui de la place, les gars !... c'est un des nôtres !... et du meilleur cru !... toutes nos excuses, nous ne t'avons pas reconnu hier.»
Tewfiq Baali pénètre à l'intérieur en saluant de la tête les occupants. Les militaires le fixent avec des yeux gênés, regrettant visiblement les péroraisons de la veille. Leurs visages lui sont tous familiers, mais pas leurs noms. Il les avait connus jeunes, exubérants ou timides. Il les retrouve transformés, comme si on leur avait inoculé le sérum de l'indifférence. La plupart d'entre eux ont déserté, trop chagrinés de passer la fête loin de leurs «vieux».
Il les écoute parler de l'armée, des anecdotes piquantes de corvées, de tours de garde, et de jeux de «vas voir là-bas si j'y suis» avec les adjudants de compagnie. Le compartiment est moelleux. Ses yeux se ferment. Il tombe de sommeil.
«Viens t'installer sur le porte-bagages, Baali, dit un passager au-dessus de lui, en sautant agilement pour lui céder la place... tu y dormiras mieux.»
Il s'exécute volontiers tant le sommeil qui l'inonde est délicieux. Il n'avait pu le trouver à Metropolis, alors qu'il aurait donné un trésor...

L'Express brûle imperceptiblement les dernières étapes avant le triage de Guettar. Les couloirs se vident. Le soleil rouge naissant au levant éclaire d'un ton sublime les nervures de bois vernis des cloisons. La motrice diesel donne le maximum de sa puissance sur l'excellent tronçon après Djenanat. Mais elle ne peut rattraper son retard. Un temps terrestre précieux perdu à jamais pour les mortels, mais si court à l'échelle de l'univers, si dérisoire...
Tewfiq Baali est réveillé par les militaires à l'étape suivante. Le flot de voyageurs allant vers le Sud descend. Lorsque la rame disparaît derrière le virage, la gare reprend son aspect de paresse et d'abandon. Point d'autorail assurant leur correspondance vers le Sud ! Pressé de questions à l'entrée de son bureau, le chef de gare évoque le retard de l'Express de Carthagene, des questions de sécurité et de triage qui échappent à l'entendement de voyageurs fatigués.
«Allez boire un café au buffet et prenez votre mal en patience, leur dit-il finalement... le prochain départ est annoncé pour 11h29.»
Tewfiq Baali se débarbouille le visage à la fontaine, en avalant de grandes rasades d'eau. Sa peau, insensibilisée par le vent, ne sent presque pas le liquide. Un goût âcre de tabac lui reste au fond de la gorge. La gare exhale son odeur particulière. Elle symbolise pour lui un temps particulier d'antan retrouvé, à une échelle véritablement humaine, qui néglige l'attente, qui méprise l'impatience.
Il entre au foyer et commande un café, qu'il boit à petites gorgées, comme toujours. Il est si loin de Metropolis maintenant et son résidu de ressentiment semble avoir été définitivement dissous.
Aux tables, des cheminots jouent silencieusement aux cartes. Leurs enfants sont en habits neufs de l'Aïd. Actionnant leurs jouets à tout va, ils pétillent de joie autour de leurs parents. Eux et tous les autres enfants ailleurs dans le pays sont l'espoir et l'avenir d'une nation fière, mais naïve en politique, qui n'a jamais pu trouver ses marques depuis l'homme préhistorique de l'Atlas...
«Les invasions sont venues et sont parties, se dit-il... elles ont laissé une terre dévastée... sauf la dernière... elle a su comment filer physiquement, tout en tentant de garder son emprise sur l'économie et les décisions politiques.»
On l'appelle à grands cris de dehors. Fatah arrive en courant.
«Viens, Tewfiq, lui dit-il, essoufflé... on a déniché un taxi et il y a une dernière place pour toi... amène-toi vite avant qu'elle ne soit prise.»
Il avale tranquillement les dernières gorgées, paye sa consommation et se dirige sans se presser vers la sortie. Il se rappelle le taxi qu'il avait attendu en vain la veille sur le boulevard...
«Je suis sûr que celui-là ne partira pas sans avoir fait le plein de sa cargaison humaine, se dit-il... s'il part, tant pis... au point où j'en suis.»

Le taxi démarre en trombe. Cette dernière partie routière du voyage est agréable et rapide. Tout au long du trajet, les militaires pressent le chauffeur de questions sur la vie au pays. Ce dernier râle au sujet de la vie chère, du manque de pneus et de pièces détachées, répondant à côté leurs préoccupations de citoyens nostalgiques. Il leur arrive à eux aussi de critiquer leur ville mais ils n'auraient laissé aucun étranger en dire du mal ! Quant à la politique, elle semble, pour l’heure, ne torturer que l'esprit d'un seul passager...

De part et d'autre du parcours, la campagne a revêtu son brun pailleté austère et s'apprête à accueillir les labours, pour l'accomplissement d'un nouveau cycle végétal.
« Asstaghfiroullah, murmure Tewfiq Baali, en expirant avec un soulagement inattendu l'air de ses poumons.»
Une quiétude ressentie sans pareille depuis des années emplit tout son être et le fait penser à l'eau fraîche et limpide d'une rivière qui coule en chantonnant le long d'un vallon verdoyant.
«Cultiver son jardin doit certainement être le meilleur métier du monde, se dit-il... je vais tâcher de bosser dur pour projeter les plans du mien et l'entretenir avec amour... faire pousser là où il n'y avait rien, de belles baies, une grasse pelouse et des arbres au feuillage abondant... c'est là un objectif qu'aucune administration ne pourra contrer... enfin, qui sait ?... peut-être que d'ici là, il s'en trouvera une qui prétendra s'interposer entre un jardinier et la... photosynthèse !»
La route défile. L'arrière-pays parait si vide d'âmes laborieuses. Des ânes broutent paisiblement çà et là le long des accotements. Enfin ! Un tracteur apparaît, creusant sur le pourtour d'une parcelle de profonds sillons. Mais ils sont si peu nombreux à l'échelle de cette vaste contrée que, vus de l'espace, ils ressembleraient aux vestiges d'un autre âge.
Leur taxi dépasse l'autorail manqué à hauteur de Gadaïne. L'événement est fêté comme un exploit footballistique par les militaires, qui lancent un «Il y est» imaginaire, comme si leur équipe favorite venait de marquer le but de la victoire... Là-bas au loin, à gauche, près de la voie de chemin de fer, s'élève le mamelon roux de T'fouda, au bas duquel s'étend le domaine des Baali. Il a hâte d'y fouler le sol généreux, mais aura-t-il le temps d'y aller?

Les voyageurs arrivent à Lambesis à 7h30, où un froid vif les cueille à leur descente de voiture. A telle enseigne qu'ils se dispersent vite, après tapes amicales au dos et promesses de rendez-vous.
L'enfant prodige des Baali est enfin de retour au pays. Il sait qu'on l'attend impatiemment à la maison pour fêter sa réussite universitaire. Il prend par l'escalier du Fortin, en solitaire. Un raccourci du temps de jadis. Depuis Metropolis, il lui semble qu'une éternité est passée. Désormais, il saurait retrouver ses marques et prendre un nouveau départ.
Avant qu'il n'ouvre la porte de leur maison avec son double de clefs, sa chienne Diane sent et pleure de joie son retour. Combien de journées de liberté lui reste-t-il, au fait ? Peu importe désormais. Quel que soit leur nombre, ce serait un répit bien ridicule...



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Par El Kadiri - Publié dans : Littérature.
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